Ludovic Piette - Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro - Extraits - In Libro Veritas

In Libro Veritas

Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro

Par Ludovic Piette

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Table des matières
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[Vers août 1871]

Mon cher Pissarro,
J'ai reçu hier votre lettre avec le mandat qu'elle contenait, ma femme est fâchée de ce qui arrive pour le crin, c'est évidemment sa faute ; elle a cru qu'on pouvait le garder facilement. Peut-être n'y en a-t-il pas assez pour le renvoyer, à cause du port ? Dans ce cas, je le rapporterai à mon premier voyage. Le marchand le reprendra évidemment avec peu de chose d'indemnité, j'en fais mon affaire.
Votre dame avait laissé ici une petite provision de beurre. Si elle jugeait le moment favorable pour qu'on le lui envoie, qu'elle ait l'obligeance d'en donner avis ainsi que l'adresse, et nous nous empresserons de le lui expédier.
Je vois avec plaisir vos travaux et vos espérances : ne croyez pas que mon plaisir de vous voir près de moi m'ôte assez l'amour de vos intérêts pour essayer de vous influencer pour vous faire quitter les environs de Paris si c'est votre intérêt d'y rester. Vous et Martin vous en êtes juges, et si je me permets des propositions, ce n'est que parce que vous m'avez formellement prié de m'en occuper, ce que je ferai encore si vous me réitérez vos demandes, sinon je ne vous ferai plus part de rien qui y soit relatif. Je pense même comme vous, si vous voulez bien me permettre un avis, que vous sentirez plus vous battre les artères à Paris qu'ici, où un sommeil léthargique et désespérant vous envahit toujours malgré tout.
Je travaille comme vous, toujours, mais la saison me contrarie ; ça ne va pas, mais pas.
J'ai des projets d'aller au Mans, et ailleurs encore, mais il cesse de faire beau sitôt que je veux enrayer : cela m'assomme, je suis loin d'avoir des idées aussi souriantes à mon endroit que celles que vous m'avez manifestées ; pourtant je ne me laisse pas aller au découragement, quoique tout soit bien fait pour cela :

car à part les pertes que j'ai faites, je crois qu'il y a espérance d'une année aussi mauvaise pour ma baraque, ce n'est pas cela qui mettra du beurre dans les épinards et en supposant même que j'aie la chance de vendre quelques aquarelles, il en faudrait tant pour équivaloir à ce que je perds que ma vie n'y suffirait pas, car hélas, je suis entre quarante et cinquante, juste par le milieu, c'est bien près du bout. Je n'ai pas besoin de me mettre à votre disposition quand vous voudrez changer d'air, vous serez toujours le bienvenu. Voici les pêches qui mûrissent, et nous pensons à ce pauvre Lucien à propos des pêches rouges.
L'orage qui est venu après les chaleurs a fait fendre en deux toutes les prunes qui étaient seulement à la veille d'être noires ; les abricots refusent de mûrir et les arbres qui en sont chargés à casser en vont être débarrassés sans que nous y ayons goûté, ils pourrissent tous par grappes. Le raisin n'est pas très beau, seules les poires se portent bien. J'en ai beaucoup et de belles et bonnes, à votre disposition, dès que vous le voudrez, si le port ne vous épouvante pas.
A revoir et courage.
Tâchez de vendre vos tableaux fort chers et cela au plus vite. Embrassez pour nous vos enfants et présentez nos hommages à Madame Pissarro. Je vous prie aussi d'offrir mes respects à Madame votre mère et de lui dire que je suis heureux de la savoir relevée de sa maladie.
Votre bien dévoué,
Piette.
Amitiés à ce brave Martin et à sa dame.
Voici le facteur, pas le temps de relire.

Chapitre suivant : 29 septembre 1871