2 avril 1871
Mon cher Pissarro,
Je me demande qui peut vous faire prolonger votre silence.
N'auriez-vous pas reçu ma dernière lettre en réponse à la vôtre ?
Que devenez-vous ? Êtes-vous trop occupé ? Êtes-vous malade ?
N'êtes-vous plus à Londres ? Etes-vous à Paris ? Etes-vous parti pour l'Amérique ? Votre dame, vos enfants sont-ils malades ? Enfin nous nous demandons tout cela.
Si vous recevez cette lettre, vous apprendrez par elle, si vous ne le savez depuis longtemps, que la Commune de Paris vient d'abolir les dettes des loyers : mes aimables locataires s'envolent comme des hirondelles en automne, laissant le nid vide, et sans payer [Cette remise des dettes de loyers de la guerre a été votée par la Commune le 29 mars. Si elle ne fait pas l'affaire de Piette, propriétaire rue Véron, elle arrangera Pissarro, locataire à Louveciennes.]. Vous pensez que l'homme ne peut être assez vertueux et dévoué à l'action commune pour devoir sacrifier de bon cœur en holocauste au salut public. Cette mesure, qui va sans nul doute consommer ma ruine, fait que le parti avancé va tourner contre lui ses victimes. TI était si facile de tout concilier : l'État un tiers ou une moitié, le locataire ne pouvait payer son tiers = le propriétaire un tiers, on n'aurait pas été égorgés. Avec quoi maintenant payer l'impôt ? Le propriétaire sera obligé de vendre ; qui osera acheter même à moitié prix ? Un de ces jours ces messieurs décrèteront aussi l'abolition de la propriété. C'est la conséquence forcée. Voilà la conséquence de l'injustice, c'est de vous rejeter loin du progrès. Je crois que la faute de tout cela vient de la Chambre de Versailles : composée de réactionnaires, sacristains, marguilliers, [illisible], impérialistes, orléanistes, ils ont provoqué la violence par la violence.
Je me demande qui peut vous faire prolonger votre silence.
N'auriez-vous pas reçu ma dernière lettre en réponse à la vôtre ?
Que devenez-vous ? Êtes-vous trop occupé ? Êtes-vous malade ?
N'êtes-vous plus à Londres ? Etes-vous à Paris ? Etes-vous parti pour l'Amérique ? Votre dame, vos enfants sont-ils malades ? Enfin nous nous demandons tout cela.
Si vous recevez cette lettre, vous apprendrez par elle, si vous ne le savez depuis longtemps, que la Commune de Paris vient d'abolir les dettes des loyers : mes aimables locataires s'envolent comme des hirondelles en automne, laissant le nid vide, et sans payer [Cette remise des dettes de loyers de la guerre a été votée par la Commune le 29 mars. Si elle ne fait pas l'affaire de Piette, propriétaire rue Véron, elle arrangera Pissarro, locataire à Louveciennes.]. Vous pensez que l'homme ne peut être assez vertueux et dévoué à l'action commune pour devoir sacrifier de bon cœur en holocauste au salut public. Cette mesure, qui va sans nul doute consommer ma ruine, fait que le parti avancé va tourner contre lui ses victimes. TI était si facile de tout concilier : l'État un tiers ou une moitié, le locataire ne pouvait payer son tiers = le propriétaire un tiers, on n'aurait pas été égorgés. Avec quoi maintenant payer l'impôt ? Le propriétaire sera obligé de vendre ; qui osera acheter même à moitié prix ? Un de ces jours ces messieurs décrèteront aussi l'abolition de la propriété. C'est la conséquence forcée. Voilà la conséquence de l'injustice, c'est de vous rejeter loin du progrès. Je crois que la faute de tout cela vient de la Chambre de Versailles : composée de réactionnaires, sacristains, marguilliers, [illisible], impérialistes, orléanistes, ils ont provoqué la violence par la violence.
Ceux qui voulaient forcément la République étaient contre elle, et cette fraction a été poussée par l'attitude de la Chambre à seconder ceux qui voulaient aller trop loin : les partisans des sectes d'expérimentateurs qui veulent brusquement trancher la position en sacrifiant ceux qui possèdent d'un seul coup, à ceux qui ne possèdent pas, au lieu de venir à la répartition des biens par l'impôt empêchant une trop grande accumulation entre les mêmes mains. Je me demande avec anxiété ce que je vais devenir, enfin attendons encore un peu. Et vous, mon pauvre Pissarro, que devenez-vous ? Je parie que vous avez réussi : que vos tableaux ont trouvé amateurs et que dans le coup de feu, vous ne pouvez songer à nous. Je souhaite qu'il en soit ainsi, mais vous serez bien aimable de me confirmer dans cette pensée. Hélas je voudrais bien travailler, je l'essaie quelquefois, mais n'est-ce pas impossible, mon dieu ; j'ai cependant travaillé ; je veux le faire encore, et écarter de ma cervelle l'idée fixe qui s'y est installée. Nous changerons donc de pays comme ce pauvre Lucien disait.
Le père de ma femme est ici en convalescence. Il paraît qu'il y avait au moins huit cents volontaires qui, retour enfin de son village de trois mille habitants, à l'arrivée des Prussiens, sont allés rejoindre l'armée de la Loire. On ne peut se figurer le patriotisme des Alsaciens, tous ceux qui pouvaient servir l'ont fait. C'est bien le cœur de la France que nous avons perdu, le reste de la France se laisserait volontiers « prussianiser ». Oh le triste, triste pays. Je vous abrutis de mes doléances, ah, si ce pauvre Lucien voyait mes pêchers rouges de fleurs sous abris de paille qui les protègent ! Y en aura-t-il des pêches rouges ! Et autres, mais serais-je encore là pour lui en donner, et qui les mangera, allons du courage ! Peut-être les mangerons-nous ensemble !
Le père de ma femme est ici en convalescence. Il paraît qu'il y avait au moins huit cents volontaires qui, retour enfin de son village de trois mille habitants, à l'arrivée des Prussiens, sont allés rejoindre l'armée de la Loire. On ne peut se figurer le patriotisme des Alsaciens, tous ceux qui pouvaient servir l'ont fait. C'est bien le cœur de la France que nous avons perdu, le reste de la France se laisserait volontiers « prussianiser ». Oh le triste, triste pays. Je vous abrutis de mes doléances, ah, si ce pauvre Lucien voyait mes pêchers rouges de fleurs sous abris de paille qui les protègent ! Y en aura-t-il des pêches rouges ! Et autres, mais serais-je encore là pour lui en donner, et qui les mangera, allons du courage ! Peut-être les mangerons-nous ensemble !
Je vous serre la main, mon pauvre Pissarro, et vous prie ainsi que ma femme d'embrasser pour nous votre dame et vos enfants ;
Bien à vous de cœur,
Piette.
Bien à vous de cœur,
Piette.
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