1er mars 1871
Mon cher Pissarro,
Que de choses et que de vilaines choses se succèdent, le désastre du Mans a été pour nous la ruine : vous êtes mieux renseigné que moi sur tous ces faits, mais ce que vous ne savez pas, mon pauvre ami, ce que vous n'entendez pas, et ce dont je ne vous ai encore pas parlé, car j'en ai honte au cœur, et n'osais vous en écrire de peur que la lettre ne fut lue par les ennemis : nos mobilisés sont d'infâmes coquins : figurez-vous qu'ils sont tous arrivés ici, chez leurs parents (pas plus de deux OU trois ont été bannis du pays, en se sauvant), les lâches se vantaient d'avoir fui sans combat, vu que ceux qui voulaient se battre ou les faire combattre étaient des traîtres, qui d'accord avec les Prussiens voulaient la ruine de la France en faisant égorger les hommes de travail : que Paris était une infâme ville, qu'ils voulaient, en ne se rendant pas, faire tout saccager en France, que les villes qui résistaient étaient dans le même cas et qu'eux soldats tireraient sur leurs chefs (et l'avaient déjà fait) si on leur donnait l'ordre d'aller au feu, que la paix se ferait de suite, si Paris cédait [Après cent trente-trois jours de siège dont on sait l'horreur. Paris ne se résigne pas à la capitulation. Avant que n'éclate l'insurrection générale, quelques émeutes se produisent dans la capitale.], si grand bêta, cet imbécile, voulait céder, est-ce navrant d'entendre mépriser par la bouche de ces Jeannots abrutis, le citoyen qui aurait, par son talent, son patriotisme et son énergie, galvanisé le cadavre de la France, s'il n'eut pas été trop refroidi ! Alors est venu le Traité de Paris, grande joie [« Grand-Bêta », c'est-à-dire Gambetta, ministre républicain de l'Intérieur et de la Guerre dans le gouvernement de la Défense nationale, s'était élevé contre la capitulation et donna alors sa démission.
Que de choses et que de vilaines choses se succèdent, le désastre du Mans a été pour nous la ruine : vous êtes mieux renseigné que moi sur tous ces faits, mais ce que vous ne savez pas, mon pauvre ami, ce que vous n'entendez pas, et ce dont je ne vous ai encore pas parlé, car j'en ai honte au cœur, et n'osais vous en écrire de peur que la lettre ne fut lue par les ennemis : nos mobilisés sont d'infâmes coquins : figurez-vous qu'ils sont tous arrivés ici, chez leurs parents (pas plus de deux OU trois ont été bannis du pays, en se sauvant), les lâches se vantaient d'avoir fui sans combat, vu que ceux qui voulaient se battre ou les faire combattre étaient des traîtres, qui d'accord avec les Prussiens voulaient la ruine de la France en faisant égorger les hommes de travail : que Paris était une infâme ville, qu'ils voulaient, en ne se rendant pas, faire tout saccager en France, que les villes qui résistaient étaient dans le même cas et qu'eux soldats tireraient sur leurs chefs (et l'avaient déjà fait) si on leur donnait l'ordre d'aller au feu, que la paix se ferait de suite, si Paris cédait [Après cent trente-trois jours de siège dont on sait l'horreur. Paris ne se résigne pas à la capitulation. Avant que n'éclate l'insurrection générale, quelques émeutes se produisent dans la capitale.], si grand bêta, cet imbécile, voulait céder, est-ce navrant d'entendre mépriser par la bouche de ces Jeannots abrutis, le citoyen qui aurait, par son talent, son patriotisme et son énergie, galvanisé le cadavre de la France, s'il n'eut pas été trop refroidi ! Alors est venu le Traité de Paris, grande joie [« Grand-Bêta », c'est-à-dire Gambetta, ministre républicain de l'Intérieur et de la Guerre dans le gouvernement de la Défense nationale, s'était élevé contre la capitulation et donna alors sa démission.
Député du Bas-Rhin aux élections du 8 février 1871, partisan de la poursuite de la guerre, il s'élèvera contre le traité de paix de Francfort (10 mai) permettant à l'Allemagne d'annexer l'Alsace et la Lorraine et de grever la France d'une dette de cinq milliards de francs-or, garantie par l'occupation de vingt-et-un départements français. L'attitude de Gambetta que d'autres, dont Victor Hugo, partagent avec lui, n'était pas acceptée par les conservateurs. Thiers nommé chef du pouvoir exécutif le 17 février (l'Assemblée nationale avait été transférée à Bordeaux pour sa première séance du 12 février, Bordeaux d'où Émile Zola envoie ses chroniques politiques à La Cloche) heurte les Parisiens en devenant le négociateur du traité de paix, en réinstallant à Paris, face à une population révolutionnaire qui avait élu la Troisième République, une « Assemblée de ruraux » largement dominée par les monarchistes et, ultime détonateur, en voulant, le 18 mars, faire reprendre par l'armée des canons restés sur les hauteurs de Montmartre et des Buttes-Chaumont en même temps qu'il fait occuper militairement Paris devenu rebelle. Toutes ces causes provoquent l'émeute, deux généraux sont tués par la foule le 18 mars : le premier jour de l'insurrection de la Commune vient de se lever. Le 22 mars, Thiers abandonne Paris et installe son gouvernement à Versailles. Tous ces événements se dessinent en filigrane dans les lettres de Piette, durant cette période d'affrontements ; ils devaient être rappelés si on veut en comprendre le sens caché.].
J'oubliais que, pendant que l'ennemi était à Préenfroid, à cinq lieues d'ici, les chasseurs s'en donnaient à cœur joie, et que les coups de fusils se succédaient à courts intervalles ; on entendait aussi des fusillades serrées, ou de peloton, c'étaient nos mobiles et mobilisés qui faisaient partir leurs cartouches.
J'oubliais que, pendant que l'ennemi était à Préenfroid, à cinq lieues d'ici, les chasseurs s'en donnaient à cœur joie, et que les coups de fusils se succédaient à courts intervalles ; on entendait aussi des fusillades serrées, ou de peloton, c'étaient nos mobiles et mobilisés qui faisaient partir leurs cartouches.
Comme des enfants, et ces lâches coquins qui en avaient tous plusieurs centaines (quatre cents de cartouches) les détonateurs dans les fossés, et les jetaient à poignée aux enfants et aux paysans, toujours avides d'avoir ce qui ne coûte rien.
Quand on a parlé d'élection, grande joie, tous les maires (réac !) ont brûlé les bulletins républicains, les curés ont annoncé en chaire qu'il fallait voter sans abstention aucune, que tous les électeurs se rendraient au presbytère, qu'on leur y délivrerait des bulletins pour la paix, les seuls bons, et qu'on partirait ensemble, curé en tête, au scrutin.
Ce qui fut dit, fut fait : on tenait les imbéciles qui ne pouvaient faire voir à personne leurs bulletins et se croyaient obligés de suivre, aussi majorité complète obtenue, je n'ai pas voulu assister au vote de ces bandes d'oies, à terre, qui a voulu ma place (car je suis encore maire, ma démission est écrite, mais non envoyée, j'attends quelques jours encore) [Piette était conseiller municipal depuis le 6-7 août 1870 et sera réélu dans la même fonction (celle de maire venant d'être supprimée) sous l'étiquette « conservateur libéral » le 7 mai 1871. Cette lettre est pourtant bien datée de sa main 1er mars 1871.], Maintenant le tour est joué, ils attendent qu'on nomme un roi avec impatience, et voudraient bien l'empereur : là ils sont en désaccord avec les curés, non avec les bourgeois, quoiqu'un grand nombre se rangera au drapeau orléaniste. Et dire que nos gueux de paysans n'ont pas été saccagés ; ils l'auraient trop bien mérité, ces brutes n'avaient-ils pas et n'ont-ils pas le toupet de dire que jamais les Prussiens n'auraient osé venir dans leurs mauvais chemins, qu'ils les auraient tués ! Tas d'idiots, ils se seraient cachés dans un trou de lapins.
Quand on a parlé d'élection, grande joie, tous les maires (réac !) ont brûlé les bulletins républicains, les curés ont annoncé en chaire qu'il fallait voter sans abstention aucune, que tous les électeurs se rendraient au presbytère, qu'on leur y délivrerait des bulletins pour la paix, les seuls bons, et qu'on partirait ensemble, curé en tête, au scrutin.
Ce qui fut dit, fut fait : on tenait les imbéciles qui ne pouvaient faire voir à personne leurs bulletins et se croyaient obligés de suivre, aussi majorité complète obtenue, je n'ai pas voulu assister au vote de ces bandes d'oies, à terre, qui a voulu ma place (car je suis encore maire, ma démission est écrite, mais non envoyée, j'attends quelques jours encore) [Piette était conseiller municipal depuis le 6-7 août 1870 et sera réélu dans la même fonction (celle de maire venant d'être supprimée) sous l'étiquette « conservateur libéral » le 7 mai 1871. Cette lettre est pourtant bien datée de sa main 1er mars 1871.], Maintenant le tour est joué, ils attendent qu'on nomme un roi avec impatience, et voudraient bien l'empereur : là ils sont en désaccord avec les curés, non avec les bourgeois, quoiqu'un grand nombre se rangera au drapeau orléaniste. Et dire que nos gueux de paysans n'ont pas été saccagés ; ils l'auraient trop bien mérité, ces brutes n'avaient-ils pas et n'ont-ils pas le toupet de dire que jamais les Prussiens n'auraient osé venir dans leurs mauvais chemins, qu'ils les auraient tués ! Tas d'idiots, ils se seraient cachés dans un trou de lapins.
Que d'erreurs, mon dieu ! La pauvreté règne chez moi. Les nouvelles de Paris constatent beaucoup de demandes d'argent de mes fournisseurs, et pas de paiement de mes locataires, c'est ma ruine, je crois. Je me soutenais à grand-peine, que va-t-il advenir ? Sans ma tante du Mans, je serais sans le sou, elle m'a prêté sans écrit, et les autres ont pris hypothèque, me voilà devenu journalier.
Souvenez-vous de mes grands coups de feu avec vous, ce n'est rien à comparer, je fais des fagots, j'abats des arbres à la hache, je les scie pour les faire reprendre. Adieu peinture, aquarelle. Adieu [notes de musique ...] comme la romance, pourquoi faire ? Et avec quoi payer les journaliers, il est plus simple d'être journalier soi-même.
Par moments, j'ai envie d'aller au Mans où je suis connu, et où on aime bien mes dessins. On y gagnerait.
Ne vous occupez pas de mon aquarelle, cher Pissarro, sinon, si vous revenez en France, et encore pourquoi vous en charger ? Fillonneau l'a envoyée, Fillonneau la fera revenir à Paris. Pensez donc plutôt à vos tableaux, j'ai le regret d'apprendre par la lettre de votre dame qu'il y a des entraves, j'espérais mieux, et suis tout bête, il ne se trouvera donc personne dans votre situation qui ne vous vienne en aide ? Vos parents sont comme les miens, l'égoïsme est leur dieu, pourtant si vous pouviez réussir sans eux, j'en serais plus enchanté encore.
Quand vous m'écrirez, donnez-moi cette bonne nouvelle. Peinture, peinture ! Je regarde parfois les arbres que j'aime tant, quand je travaille dans la friche, mais je détourne les yeux, cogne,gratte, scie ; mon bonhomme, le reste ne te regarde pas.
Souvenez-vous de mes grands coups de feu avec vous, ce n'est rien à comparer, je fais des fagots, j'abats des arbres à la hache, je les scie pour les faire reprendre. Adieu peinture, aquarelle. Adieu [notes de musique ...] comme la romance, pourquoi faire ? Et avec quoi payer les journaliers, il est plus simple d'être journalier soi-même.
Par moments, j'ai envie d'aller au Mans où je suis connu, et où on aime bien mes dessins. On y gagnerait.
Ne vous occupez pas de mon aquarelle, cher Pissarro, sinon, si vous revenez en France, et encore pourquoi vous en charger ? Fillonneau l'a envoyée, Fillonneau la fera revenir à Paris. Pensez donc plutôt à vos tableaux, j'ai le regret d'apprendre par la lettre de votre dame qu'il y a des entraves, j'espérais mieux, et suis tout bête, il ne se trouvera donc personne dans votre situation qui ne vous vienne en aide ? Vos parents sont comme les miens, l'égoïsme est leur dieu, pourtant si vous pouviez réussir sans eux, j'en serais plus enchanté encore.
Quand vous m'écrirez, donnez-moi cette bonne nouvelle. Peinture, peinture ! Je regarde parfois les arbres que j'aime tant, quand je travaille dans la friche, mais je détourne les yeux, cogne,gratte, scie ; mon bonhomme, le reste ne te regarde pas.
Autre mauvaise nouvelle que vous me donnez, la ruine de votre maison : perte de vos tableaux, dessins, etc., mobilier et tout [Sur Pissarro et le pillage de sa maison de Louveciennes, cf]. Bailly-Herzberg, op. Cit. pp. 68 à 70.]. Puis vient cette autre que vos enfants sont malades, les pauvres petits ont si grand besoin d'air et d'exercices : nous avons encore dans tous les coins du jardin des fragments de livres, joujoux : quelle différence avec leur vie actuelle. Et les fruits, dire que nous en regorgeons, de ceux que vous avez tant eu de mal à ramasser et que vous ne pouvez en profiter, quelle ironie !
Ma femme vous embrasse bien tous : spécialement Lucien et Minette. Elle est mieux portante, quoique faible ; elle remercie Madame Pissarro de sa lettre, quoique bien triste. D'ici, les nouvelles ne sont pas encore complètes. Son frère jeune est sain et sauf à Paris, pas de nouvelles d'Alsace et des autres parents [La famille d'Adèle Lévy, l'épouse de Piette, était originaire du Bas-Rhin. Plusieurs de ses membres s'exileront pour ne pas devenir allemands.].
Je vous serre la main, mon cher ami. Courage.
Piette.
Dans les marges de la main de Madame Piette :
Je vous embrasse tous, en comptant Lucien et Minette. Quand changeront-ils de pays ? Et les histoires ?
De la main de Piette :
Vous parlez de voiture, la carcasse seule existe. J'ai regret de l'avoir commencée, vous la verrez, mais jamais sans doute finie.
Madame votre mère a eu souvent l'obligeance de me faire ses compliments ; veuillez, je vous prie, l'assurer de notre respect.
Ma femme remercie Madame Pissarro de sa lettre.
Ma femme vous embrasse bien tous : spécialement Lucien et Minette. Elle est mieux portante, quoique faible ; elle remercie Madame Pissarro de sa lettre, quoique bien triste. D'ici, les nouvelles ne sont pas encore complètes. Son frère jeune est sain et sauf à Paris, pas de nouvelles d'Alsace et des autres parents [La famille d'Adèle Lévy, l'épouse de Piette, était originaire du Bas-Rhin. Plusieurs de ses membres s'exileront pour ne pas devenir allemands.].
Je vous serre la main, mon cher ami. Courage.
Piette.
Dans les marges de la main de Madame Piette :
Je vous embrasse tous, en comptant Lucien et Minette. Quand changeront-ils de pays ? Et les histoires ?
De la main de Piette :
Vous parlez de voiture, la carcasse seule existe. J'ai regret de l'avoir commencée, vous la verrez, mais jamais sans doute finie.
Madame votre mère a eu souvent l'obligeance de me faire ses compliments ; veuillez, je vous prie, l'assurer de notre respect.
Ma femme remercie Madame Pissarro de sa lettre.
Qu'elle ne l'imite pas, et lui écrive encore. De son côté, elle lui écrira à la première occasion.
J'ai fait donner à Martin de vos nouvelles et le bonjour dès que les lettres ouvertes ont pu passer. Il m'a fait répondre par l'ami qui sert d'intermédiaire qu'il vous savait déjà en Angleterre [Le marchand de tableaux déjà nommé. Lorsqu'on commence à le situer, alors qu'il passe du théâtre au commerce de la peinture, il s'installe d'abord rue Mogador, puis rue Mansart, ensuite au 52, rue Laffitte, enfin au 29 de la rue Saint-Georges où il avait un appartement dans lequel il mourra.].
L'argent comme professeur ? Il y en a qui gagnent facilement dix mille francs. Je viendrais ici à Montfoucault si je pouvais le conserver ; j'y reviendrais voir mes arbres tous les mois, et me consoler, mais Le Mans va pendant longtemps rompre avec les arts. Mon idée meurt de suite et je me remets à bûcher et bûcher [Piette, avec la guerre, se trouve ruiné. On devine, par cette réponse, que Pissarro lui conseille de chercher un poste de professeur au Mans, où Piette est connu.].
J'ai fait donner à Martin de vos nouvelles et le bonjour dès que les lettres ouvertes ont pu passer. Il m'a fait répondre par l'ami qui sert d'intermédiaire qu'il vous savait déjà en Angleterre [Le marchand de tableaux déjà nommé. Lorsqu'on commence à le situer, alors qu'il passe du théâtre au commerce de la peinture, il s'installe d'abord rue Mogador, puis rue Mansart, ensuite au 52, rue Laffitte, enfin au 29 de la rue Saint-Georges où il avait un appartement dans lequel il mourra.].
L'argent comme professeur ? Il y en a qui gagnent facilement dix mille francs. Je viendrais ici à Montfoucault si je pouvais le conserver ; j'y reviendrais voir mes arbres tous les mois, et me consoler, mais Le Mans va pendant longtemps rompre avec les arts. Mon idée meurt de suite et je me remets à bûcher et bûcher [Piette, avec la guerre, se trouve ruiné. On devine, par cette réponse, que Pissarro lui conseille de chercher un poste de professeur au Mans, où Piette est connu.].
Chapitre suivant : 2 avril 1871