JUmo - Grâce à la violence. (Version finale) - texte intégral

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Grâce à la violence. (Version finale)

Par JUmo

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Table des matières
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Grâce à la violence. (Version finale)

1.

 

            Seule, assise sur un siège au bord du quai de la station de métro, elle attendait l’arrivée de la prochaine rame. Recroquevillée, fatiguée de sa journée, elle était là depuis quelques minutes. La voici entourée de courants d’air, de gens qu’elle ne reconnaît pas, mais qui connaît-elle vraiment parmi toutes les personnes croisées à longueur de journée ? Irrémédiablement, cette question s’impose, au crépuscule de chaque après-midi, lorsque l’heure de rejoindre son domicile retentit. Elle aurait pu sourire à une foule de visages alors qu’elle se satisfaisait de les entrevoir à la dérobée, entre deux pages d’un livre qu’elle dévorait durant les heures de son trajet quotidien. Elle les vit, les regarda, impassible, sans autre réelle expression à communiquer que celle d’une indifférence qui ne lui allait pas. Elle n’examina que très peu les environs, comme sauvage, alors qu’elle n’exhiba qu’une chevelure farouche. Elle lut, comme absorbée. Elle optimisa son temps en ne perdant pas de précieuses minutes à dévisager des inconnus qui n’auraient fait que s’en vexer ou la juger, telle une indiscrète, elle qui ne fut finalement qu’une curieuse, comme beaucoup.

            Le quai presque plein, elle attendit. Le panneau renseignant les horaires indiqua le prochain métro d’ici deux minutes. Elle patientait, ainsi que tous les autres qui ne cessaient d’affluer. Les rares places assises furent prises. Elle se réjouit de pouvoir se délecter du contenu des pages en étant installée aussi confortablement que possible dans un siège de métal. Mettre des bancs aurait rempli bien plus d’espace, tout en permettant à un maximum de voyageurs d’attendre plus tranquillement l’arrivée de leur train.
La politique d’aménagement avait dû être menée d’une main faite du même fer que ces sièges, scellée dans le béton de l’économie, puisque c’était tout ce dont les usagers devaient se satisfaire.

            Les uns s’impatientaient, les autres discutaient. Personne ne se voyait réellement en dehors du cercle de communicants, l’environnement demeurait hostile à toute rencontre, ou si rare, qu’elle en était absente.

            Qui se risquerait, de nos jours, à engager une conversation avec une jolie femme, ou inversement, avec un homme, alors qu’il faut hésiter à aider une personne dans le besoin ? Sous peine de passer pour un perturbateur, voire pire, un agresseur ou un voleur, bien que la première et seule intention fut l’apport d’une aide convenable et non intéressée.

            Le train gronda dans le fond du tunnel, les phares annoncèrent son approche imminente. Elle se leva et se rapprocha de la bande blanche délimitant le bord du gouffre qu’il y eut au-delà, abîme de mort, où quelques fous (?) se jetaient de temps à autres. Elle sentit sous ses pieds l’ondulation de plots arrondis, démarcation utile aux aveugles et malvoyants, puis le mouvement de l’air, violemment accentué par le passage du train avant son arrêt. Les wagons défilaient et s’immobilisaient dans un capharnaüm de sons crispés, crispants et surtout guides d’une insupportable cacophonie, un nœud de d’intonations fort désagréable.

            Les portes s’ouvrirent, et tous les voyageurs présents sur le quai tentèrent, comme d’habitude, de monter à bord avant que les personnes désirant sortir ne puissent amorcer le premier pas de leur descente. Une tendance à l’absurde qu’elle vivait chaque jour, de son œil malicieux, un sourire ironique au bord des lèvres, à peine dessiné. Des fois que quelqu’un le remarque, elle se dit que peut-être, au moins celui-là ou celle-ci penserait que l’idiotie de précipiter sa montée, en poussant ou gênant d’autres personnes, par peur que la rame reparte dans la seconde, est tout aussi inutile que de s’étonner de la froideur d’un glaçon. Certains s’entrechoquaient, d’autres se frôlaient et certains se laissaient passer aussi rarement que courtoisement. Elle monta quasiment la dernière dans le wagonnet qui laissait déjà retentir la sonnerie indélicate du proche départ. Les portes se refermèrent sur ces corps avalés. Tous les sièges furent rapidement occupés et presque tout le monde se tint dans une posture plus ou moins agréable, les uns assis, les autres affalés et d’autres encore se tenant à une barre tandis que certains boudaient son utilité.

            Elle était debout, comme souvent. Seulement sept stations la séparaient de son point d’arrivée. Etant assise toute la journée, elle préférait autant se tenir sur ses jambes, presque pour se rappeler qu’elle en possédait une paire. Elle avait enlacé une barre de soutien de son bras droit, et par le même, elle retenait son livre toujours entrouvert. De la main gauche elle aplanissait les pages, telle une caresse, pour mieux en démêler les signes et les mots.

            Deux arrêts passèrent, sans chahut. Elle ressentait un sentiment de tranquillité partagée, et même l’impression que les autres passagers lui offraient le silence du voyage de retour. Silence est un mot employé comme une image, car entouré d’une atmosphère souterraine, répercutant tout et n’importe quel écho, en le démultipliant, en l’amplifiant, le silence est réellement banni d’un parcours en métropolitain. Au moins ne s’y ajoutait pas les cris, les sonneries de téléphones ou encore le grésillement d’un baladeur dont le volume est à la limite de saturation. Rien qu’en imaginant le son étouffé qu’une mélodie émet en s’échappant de si petits haut-parleurs, elle se remémorait des instants désagréables et s’échappait un peu de sa lecture.

            Elle se surprit à sourire de la bêtise à laquelle elle venait de songer. Une de ces phrases toute faite, à laquelle on pense, et dont il faut justement rire plutôt que rougir ; à se rappeler l’insupportable grésillement et le dérangement que cela causait, elle s’imaginait les cris de souffrance que des oreilles, douées de la parole, auraient pu porter à cette agression.

            Le sourire effacé, elle regarda aux alentours, au travers des fenêtres, où les néons de la galerie défilaient à allure régulière puis, après quelques regards jetés au hasard des visages, elle reprit une dizaine de lignes déjà lues et continua à dévorer l’alignement des mots.

            Le calme fut de courte durée. A la station suivante trois personnes étaient montées, jaugeant toutes les autres du regard, dévisageant toutes les faces dans le seul et unique but d’apprivoiser un semblant de pouvoir.
Car ils n’étaient que trois et se pavanaient, comme des rois devant leur peuple, ricanant des uns, se moquant des autres. Trois, face à tous. Et pourtant ils manifestaient cette envie de faire peser l’atmosphère de leur présence, en parlant plus fort qu’il n’était nécessaire, à l’affût du moindre reproche qui pourrait prétexter à s’affirmer en affligeant le « coupable » de toutes les insultes possibles, en le poussant, le frappant même parfois. Ils en avaient l’habitude, la provocation y menant, employée sous n’importe quel prétexte. Certains vont jusqu’à défendre ces violents, l’idée est même émise que ce serait pour eux un moyen de communication, d’extériorisation d’un certain mal-être. Nous, nous parlons, nous écoutons, eux, ils nous frappent.

            Le premier à subir une attaque fut un vieux bonhomme, déjà lessivé de sa journée. Le pauvre ne demandait qu’à rester calmement dans le fond de son strapontin. Mais eux, « les Trois » ; je vais les nommer ainsi, car seul, chacun des membres du trio n’était rien.

Les Trois en décidèrent donc autrement. Ils s’approchèrent à petits pas lents. L’homme leva les yeux à leur approche. Un de ces regards interrogateurs, mais qui connaît déjà la réponse à une question qui reste souvent étouffée, des fois que l’absence d’intérêt à la situation ne repousse le danger. Il fut entouré. De nouveau il manifesta son désintérêt, se retenant d’observer une deuxième fois les trois individus qui lui faisaient face.

            Ils réclamèrent une cigarette. Lui, il avait arrêté depuis dix ans, presque onze à l’approche de l’anniversaire de sa fille. Il répondit aussi calmement que possible qu’il ne fumait pas et qu’il était donc désolé. Là le ton plat, sans gratitude, sans sollicitude sur lequel avait été posé la question disparu, laissant la place à un mouvement brusque sur l’épaule de l’homme, ainsi qu’un déluge de reproches, aux allures d’insultes, répercutées, répétées, amplifiées par tout le petit groupe. Des « menteurs », « mytho », et autres « enculé de facho » fusèrent dans tout le wagon. Tout le monde regarda la scène, magazines sur les genoux, casques tombés sur la nuque, livres clos.

            L’homme, indigné, se releva, accompagnant son intention d’un regard dur et sans pardon, dans lequel on pouvait tout aussi bien constater qu’il était désolé de voir des Hommes en arriver à un tel niveau de stupidité. Il ne les méprisait pas, pas à ce moment là du moins. Comment rester de marbre devant une telle situation ? Il était plutôt blanc de peau, certes, eux noirs, ou métissés. Cela suffisait donc à pouvoir l’imaginer raciste ? Haineux ? Nous étions tous là, blancs, beurres, noirs, à regarder cela, immobiles, passifs.

            Dans ce regard, l’un des Trois ressentit comme un appel à la confrontation, l’instinct de rébellion s’empara de lui. Une riposte était nécessaire, puisque, en toute logique, le but de la « conversation » engagée jusque là n’était, n’avait jamais été, d’instaurer un dialogue respectueux, et si la cigarette est une drogue, je ne pensais pas qu’elle pouvait pousser à ce genre de méfaits. La provocation amena une réaction, si infime puisse-t-elle être, comme ce regard qui méritait maintenant punition.
Il fallait que les autres, tels des esclaves, comprennent qui possédait le « pouvoir ».

            Effectivement, ils se révélèrent aussi forts, puissants, que violents et sans pitié. L’homme voulu se frayer un passage, mais l’un des Trois le renvoya dans son siège, où il tomba de tout son poids. Quand il tenta à nouveau de remuer, un violent coup l’atteignit en plein visage et une voix hurla : « Maintenant, ne bouge plus vieux con ! Vide tes poches et ferme ta gueule. ». L’homme refusa et, de nouveau, essaya de se lever. Une pluie de coups le matraqua. Cette fois, il s’affala à cheval sur son strapontin et le voisin qui ne s’était pas rabattu. A moitié allongé, le corps plié sous la douleur, il supplia, cria, rien n’y fit. Ils continuèrent encore et encore, tels des alcooliques, accrocs non pas au liquide du diable, mais à la dispense de coups.

            L’un des Trois fouilla les poches du malheureux, incapable de se défendre. En sortit de vagues paperasses, un mouchoir, rien de plus. La colère sembla les submerger, et ils cognèrent de plus belle, encore plus fort, avec cette énergie que la haine évoque, appelle, et amène finalement. Le « fouilleur »  réalisa que l’homme possédait un sac à dos et le lui arracha dans la foulée, le déchirant dans l’affrontement. Une chemise à rabats, un étui à lunettes et une pochette de photos récemment développées tombèrent au sol. Les négatifs ainsi que quelques unes des photographies se dispersèrent aux pieds des gens, toujours spectateurs.

            Elle regarda le spectacle, aussi inactive et surprise que tous les autres, hommes et femmes s’observant dans le blanc des yeux comme pour s’interroger du regard, sur qui aurait le courage, les tripes de se lever aider ce pauvre homme. Le courage ? Elle y pensa. Pourquoi ce mot avait de suite sauté les barrières de pensées pour apparaître à sa conscience ? Il n’était pas question de courage ici, mais de devoir, le devoir sacré de protéger, d’aimer son prochain. Une femme, elle de surcroît, allait-elle être contrainte à se confronter à trois hommes, à défendre ces valeurs humaines que tout le monde revendique, mais que personne n’assume ? Manifestement, la réponse était oui. Cette situation l’affligeait. Tant d’hommes savent se montrer machistes, virils et plein d’assurance ; où étaient-ils ? Assis à se cacher de leur faiblesse. L’idée l’envahit que tous se mentaient, que tous devraient garder le souvenir de ce spectacle, telle une honte indélébile. L’inhumanité avait remplit la voiture, aussi bien les agresseurs, la victime, que les spectateurs, dont elle faisait partie. Le silence avait disparu, les cris de sa raison inondaient ses pensées, elle referma son livre.

            Les yeux se tournèrent vers elle, qui se dirigeait sur le danger ; des yeux écarquillés, effarés de voir qu’un être, qu’une femme, plutôt petite et fluette, se dirigeait d’un pas à l’apparence assuré à l’assaut de tant de périls.

            La voici qui ouvre la bouche, et ses mots résonnèrent, brisant l’imaginaire domination des Trois. Ils se retournèrent d’un mouvement presque uniforme et se dévisagèrent mutuellement, le sourire aux lèvres.
L’homme, maintenant ensanglanté et meurtrit se rassit tant bien que mal. Recevant son sac en pleine figure, il commença à ramasser ses affaires  jonchant le sol et ils ne lui prêtèrent plus aucune attention. La mire changea de cible, prenant la direction de ce corps frêle qui osait remettre en doute ce pouvoir dont ils s’étaient investis.

            La peur succéda au courage qui l’avait guidée, elle serra son ouvrage contre son cœur, tel un rempart pouvant la protéger. Une première phrase lui gifla le visage, contenant injures et colère. Pourtant c’est la pitié que lui inspirèrent leurs propos, elle accomplissait son devoir et débordait de cette humanité que ceux qui regardaient, comme moi, pouvaient imaginer folie ou inconscience.

            Elle assura la position de ses deux pieds sur le sol en mouvement de la voiture, avant de peser ses mots avec toujours autant de soin. Elle réclama de nouveau : « S’il vous plait, laissez ce pauvre homme ». Et tentant d’en appeler à leur raison, elle ajouta :

     

    
    -         Nous sommes nombreux à souffrir dans la vie et ce n’est pas ce moyen qui effacera          vos soucis. 

    
    -         Et toi, tu crois que tu connais nos problèmes ?! Qui t’es pour me dire de le laisser tranquille ? Hein !?

    
    -         Moi, je ne suis personne, lança-t-elle, je rentre de ma journée de travail, sûrement comme cet homme que vous malmenez.

            Ses mots furent accueillis par l’œil compatissant de certains voyageurs, mais personne n’en fit l’écho. Elle combattait seule, et les Trois le savaient, assurément.

    
    -         Regarde-nous bien, poufiasse, tu crois que tu peux faire quoi contre nous ? Tu vas fermer ta gueule toi aussi, et faire ce que ce mec a refusé de faire, tu vas obéir ! Ou tu vas finir comme lui. Vide tes poches ! Magne-toi !  

            Elle se  risqua à un tour d’horizon, un regard dans lequel on pouvait lire cet appel : «  N’allez-vous donc rien faire ?! ». Rien ne vint, elle dû répondre seule.

     

    
    -         Non je ne viderai rien, ni mes poches, ni mon sac, vous pouvez me cogner, me couvrir de vos insultes ! Je ne m’abaisserai pas si bas. Allez-y, frappez !

            Ses mots furent-ils de peur ou de courage ? Elle ne sut y répondre. Aucune réponse audible ne lui fut rendue, une lourde claque s’abattit sur son visage, si soudaine et puissante, qu’elle en tomba les deux genoux à terre. Du sang se mit à couler de ses narines. Elle était désemparée, complètement effarée, sous le choc, non pas du coup, mais de tant de haine gratuite. Elle se releva doucement, et étonnement, ils la laissèrent se redresser. Elle fit face à ces moitiés d’hommes et cria : « Lâches ! »
            La main de l’un des Trois se leva, battant l’air saturé et, brusquement, je me levai enfin de mon siège, moi, jusque-là inanimé de ce courage dont elle avait su faire preuve. Je m’étais levé sans bravoure, par réflexe retardé, par dépit, ou peut-être même parce que mon ego ne supportait plus cette situation. Deux pas me menèrent devant l’individu à la main levée, le coup me toucha l’épaule, tout grand que j’étais. Mon poing serré fendit l’espace et choqua sourdement la mâchoire de celui qui devint mon adversaire. Tout fut si soudain, il tomba, s’écroula, les deux autres me fixèrent à peine deux secondes, le temps pour moi de commencer à battre un second agresseur, quoique, peut-être étaient-ils devenus mes victimes.

            Le seul des trois à qui je n’avais pas asséné de coup m’en envoya un méchant de son pied dans le haut de la cuisse. Je mis un temps à m’habituer à la douleur qui émergea, la jambe instantanément endolorie. Je n’eus pas l’opportunité de revoir le visage de l’un ou l’autre des Trois, ce court instant d’inattention me coûta la victoire du combat engagé. Je sentis le sol contre la peau de mon front, la poussière dans ma gorge, et les coups, tant et plus. Je me souviens d’un brusque ralentissement, de cris, de lueurs, de silhouettes et de la douleur.

 

 

 

 




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2.

 

            Je me réveillai, apparemment quelques minutes plus tard, assis à même le sol, le dos appliqué le long d’une barre verticale. Mon vague regard discerna des portes ouvertes, des personnes accroupies à mes pieds, me parlant, me soutenant. Je reposai ma tête et, ébloui sur l’instant par les luminaires du wagon, je rabattis mon regard vers le sol. Au bout de mes jambes, sous la semelle d’une de mes chaussures, un morceau de papier atténuait l’adhérence de mon pied, sur lequel j’avais du mal à m’appuyer. Je tendis la main et ramassai ce qui n’était pas un vulgaire prospectus, mais une photographie. Je ne reconnus personne. Il y avait apparemment une femme, noire, et une enfant à la peau légèrement plus claire, étendues sur une plage.
En la retournant, sur le verso, je lus ce qui ressemblait à cela : « Vacances d’été à la maison, Sénégal 1996. »

            Ils avaient disparus, les Trois, et il y avait des voyageurs-spectateurs aidant le vieil homme, la femme et moi. Quelques-uns me saoulaient de questions que je comprenais à peine. Ils m’aidèrent dans l’entreprise que je menai pour me redresser. Ils étaient là, à scander mon action et mon courage, certains dirent inconscience, mais ils furent peu. De trop nombreux aboyaient qu’ils regrettaient de ne pas avoir fait de même, de ne pas avoir agit. Je ne les écoutais que d’une oreille, l’autre bourdonnait encore. Je les plaignis, car, plus que moi, ils furent les victimes de tout cela.

            Je promenai mon regard et il s’arrêta sur le vieil homme qui titubait vers la sortie de la voiture, soutenu par deux policiers. Je me dirigeai vers lui en tenant successivement les dispositifs de soutien les uns derrière les autres, ne lâchant pas une barre sans sentir l’autre au bout de mes doigts.

            Je le rattrapai avant qu’il ne fut dehors et lui tendit la photo, qu’il prit en me remerciant de ce que je devinai comme un léger soulagement.

            Me retournant, je la vis, assise et entourée d’acteurs passifs qui tentaient de s’occuper d’elle, à présent que le danger était derrière nous.

            Le rythme de mon souffle était stabilisé, je décidai de me rapprocher de sa position. Elle semblait pleurer, sangloter, la tête dirigée vers le bas, les mains collées sur ses jambes serrées. Je ne pus faire qu’environ cinq petits pas avant d’être stoppé dans mon élan. Deux agents de police me firent face, bloquant le passage, tel un mur, un écran qui se mit à me parler. 

    
    -         Comment allez-vous monsieur ? Asseyez-vous, vous n’auriez pas dû vous lever. Allons, asseyez-vous là, me dit l’un d’eux, une femme, affichant un sourire insistant.

    
    -         Je me sens bien, un léger bourdonnement dans l’oreille, rien de plus.

    
    -         Asseyez-vous tout de même s’il vous plaît et attendons le médecin, que je vois d’ailleurs arriver. 

            Cette fois le ton s’était durci, je m’assis, tout en apercevant effectivement un petit homme trottinant, chargé de ce qui ressemblait à deux caisses à outils pour bricoleurs du dimanche.

    
    -         Bernard Mellin, restez calme, je vais m’occuper de vous, me dit-il.

            Il me demanda mon nom, mon adresse, tout un tas de renseignements personnels. Il observa mes yeux en m’éblouissant légèrement avec une sorte de mini lampe de poche, ainsi que le creux des oreilles. Je dus me remettre debout seul et tendre les bras. Il faisait son travail et quelques minutes lui suffirent pour diagnostiquer quelques lésions. J’avais menti aux agents, mais lui découvrit mes douleurs abdominales, qui descendaient jusqu’à mon bassin.
Il n’en fallut pas plus pour que je sois contraint à un aller simple jusqu’à l’hôpital le plus proche. Je tentai d’annuler, de repousser au lendemain. Ils étaient de nouveau trois à m’agresser ! Me bloquant le passage et me privant par la même de satisfaire ma curiosité.

            Rien n’y fit, ils ne démordirent pas de la procédure, et le pire, c’est qu’ils avaient raison. L’inconscience peut très vite remplacer le courage. Je m’assagis, me repris, et acceptai de les suivre à l’ambulance attendant à la surface, s’ils me laissaient en contrepartie quelques minutes, afin de m’enquérir de la santé de la jeune femme, victime elle-aussi.

    
    -         Moi je veux bien, me lança le petit docteur, mais elle est déjà montée.

    
    -         Ah bon ?

    
    -         Et oui, elle n’a pas fait autant de charivari que vous ! Elle est partie dans une autre ambulance avec le vieil homme, il y a deux minutes.

            Et comme il se baissait pour ranger son matériel médical, un espace entre les deux policiers se fit quand ils s’écartèrent pour le laisser se retourner. Effectivement le vide avait remplacé la place de sa silhouette. Quelques personnes entouraient sa place vacante.

    
    -         Je vous suis alors, dis-je précipitamment en rassemblant mon sac et mes affaires, pour la plupart salies ou en lambeaux.  
            Nous remontâmes les couloirs, escaliers de béton ou mécaniques, les courants d’air caressant nos visages. La fraîcheur du souffle me fit du bien. Dehors, la nuit était tombée, les gyrophares tournaient sur les façades des grands immeubles, éclipsant la lumière des réverbères. La sonnerie d’alarme de l’ambulance qui partait devant nous retentit, immensément démesurée par la noirceur de la nuit. Je la regardai s’éloigner le long du boulevard Sébastopol, bifurquer, avant de me retourner sur l’appel du secouriste qui ne m’avait pas oublié.

            Le battant principal des deux portes arrière du véhicule était entrouvert et semblait me réclamer assistance, avant de me happer derrière lui. Je l’ouvris et les deux agents, restés silencieux, m’aidèrent à monter à l’intérieur par l’intermédiaire du marchepied assez haut placé. La surprise me ravit d’autant qu’elle était inattendue. Elle était assise, cachée jusque là par le second panneau de l’ouverture, et, silencieusement, répondit d’un signe de tête à mon regard éberlué, que je fis disparaître immédiatement. Moi assis, Bernard Mellin nous rejoignit prestement, également surpris de sa présence. Devant notre étonnement commun et surtout la question du médecin, elle expliqua qu’elle avait laissé partir l’autre ambulance sans elle, avec l’approbation d’un secouriste qui lui avait dit d’attendre là où elle se trouvait en ce moment, place qu’elle n’avait assurément pas quitté. Je n’osai pas lui adresser la parole. Le petit docteur ferma la porte et quelques secondes suffirent à nous voir démarrer en trombe, tous feux allumés et sirène hurlante dans les rues de Paris.

            Arrivés, nous descendîmes calmement en suivant Bernard, le petit docteur, qui disparut aussitôt à l’intérieur du bâtiment, derrière le comptoir d’accueil. Il discuta brièvement et nous attendîmes peu de temps avant d’être séparés, elle dans une salle, moi dans une autre. Un nouveau médecin entra ; à l’image d’une infirmière vêtu de sa blouse blanche et d’un magnifique visage expressif. On m’examina pour la deuxième fois de la soirée, dans un véritable silence, brisé seulement par de courtes questions, auxquelles je répondis sans réticences.

            Je pris l’équivalent d’une aspirine peu de temps après être sorti de la salle. J’étais dans le hall d’entrée, je sentais que le bourdonnement, omniprésent jusque-là, commençait à disparaître, me libérant d’un poids oublié, réapparu à ma conscience dans son soudain départ.

            J’étais invité à revenir dès le lendemain, ici-même, pour passer radiographies et examens plus poussés. La médecine et ses remèdes, aussi bien que ses origines et ses diagnostics m’étaient totalement inconnus. La santé possède ses institutions et ses acteurs, guérisseurs dont l’existence est réelle, mais que l’on ne comprend pas, sans être amené à s’y confronter. Je sortis par un sas qui s’ouvrit à mon approche, et je me rassis de nouveau sur une des quelques marches qui débouchait sur le trottoir. Les coudes apposés sur mes jambes croisées en tailleur, je profitai du bruit de la rue et de la caresse du vent, que j’avais failli ne plus jamais entendre.

            Deux cabines téléphoniques étaient illuminées. Elles me volèrent un sourire, sur lequel je me mis à méditer. Accolées, jumelles, identiques et pourtant différenciées par un numéro propre, mais aussi par les graffitis, le carreau brisé de l’une et rayé de l’autre, elles étaient là, en apparence similaire, à se supporter l’une l’autre sans s’entretuer. Pourquoi deux cabines téléphoniques m’inspirèrent ces pensées ? Peut-être parce que la nausée s’empara de mes tripes, ou m’évoquèrent-elles les évènements de cette fameuse nuit ? Je ne sais plus. Je ne trouvai de réponse à cette utopie. Elles étaient là. Comme nous, elles se tenaient debout, nuit et jour en présence de leur équivalent et ne se déchiraient pas. Si dénuées de sentiments, de la possibilité de se mouvoir et d’humanité qu’elles puissent être, l’étaient-elles moins que certains Hommes ?

            Sorti de mon raisonnement aux allures exacerbées, je fouillai dans ma poche droite, vide ; intérieure gauche, vide également ; et enfin la dernière m’offrit ce que je cherchais. J’allumai une cigarette, un autre plaisir qui se rappela à lui-même, comme la fraîcheur de la brise à ma sortie, immensément démesurée par une liberté retrouvée, la liberté de tenir ma vie et mon destin à nouveau entre mes mains. Comme après l’abstinence d’une semaine, je fumai d’un souffle neuf, et finalement le plaisir diminua, en qualité et en quantité. Quatre bouffées me persuadèrent de la jeter devant moi. Encore une bizarrerie. Elle atterrit dans le caniveau, je n’eus pas à me lever afin de l’y pousser. Je restai là, à attendre je ne sais quoi, mais pourquoi partir ?

            Une cascade de pas éveilla mes sens, des talons, une femme très certainement, de petits pas lents et rapprochés. La double porte automatique s’ouvrit, le son s’accentua, me dépassa. Surprenant évènement de la soirée, elle me doubla, me croisa sans me voir, sans me reconnaître. La tombée de la nuit, les péripéties et que sais-je d’autre m’éliminèrent du paysage, elle descendit les quelques marches, pour s’arrêter sur la dernière d’une impulsion brusquement stoppée.

            Elle s’assit, et comme moi, sortit une cigarette de son étui de carton. Elle alla pour l’allumer et, fut-ce à cause du briquet qui ne s’enflammait pas au troisième essai, elle se ravisa et la rangea. Nous restâmes longtemps dans le silence, je vis son dos recroquevillé et imaginai son regard aligné vers des étoiles invisibles. Inaperçu, je n’émis pas le moindre appel, toujours à attendre je ne sais quoi. Je l’observai tout simplement. Dans le sens de marche de la sortie, nous étions, elle à gauche, moi à droite, calmes telles des âmes en peine. Je me sentais lié à elle par bien plus que le chapitre des évènements de ce soir.

            La nuit donnait l’illusion de ne jamais dérouler, se figeant dans ce silence que nous faisions perdurer. Elle avait fait naître en moi cette colère qui avait guidé mon corps vers l’affrontement auquel j’avais fais face. Je dis « Elle », mais peut-être était-ce sa souffrance ? Je n’en étais pas certain, cela impliquait que si une autre personne avait subit l’assaut des Trois, je ne l’aurais pas secourue. La possibilité que cette vague idée pût être vérité provoqua en moi un nouvel accès nauséeux. L’image de ma lâcheté habituelle devant ces situations, désormais liées à la vie quotidienne de tout un chacun, aussi bien dans mes propos que mes actes, me donna un frisson glacial.
Je me défendis, en me remémorant que nous sommes trop nombreux à laisser courir ce genre d’évènements, sans réagir, sans interagir, par égoïsme, pour protéger nos vies. Nous acceptons que cela existe, nous acceptons notre attitude face à ce désastre. Ce soir là, je fis peut-être le premier pas vers une nouvelle idéologie, une autre manière de juger l’importance de ma vie et celle de mes pères. Qu’est ce qui incitait ce type d’être humain sans scrupules ni remords à pouvoir nous imposer leurs larcins ? Leur nombre ? Leurs pratiques violentes ? Non, pour ma part, je pense que ce fut ma peur de les affronter qui leur permit d’exister. Cet effroi m’amena à me taire, à voir et à ne pas m’émouvoir. Sans adversaires, qu’importent leurs origines, la couleur de leur peau, leurs soucis et problèmes, ils n’eurent pas de raisons de se retenir. Un code moral inexistant, une fierté oubliée, cela combiné au refus manifeste de défendre la vie et l’intégrité d’autrui, et le résultat fut devant mes yeux. Je me mis en cause, me critiquai, mais même s’il fut vrai que seul j’étais bien inutile, inefficace ; si ce soir, d’un commun élan nous, les hommes présents dans cette rame de métro, avions tous décidé de nous lever et de les affronter ensemble, le résultat aurait peut-être été tout autre. Si tout bêtement, chaque jour, nous arrêtions de nous insurger de ces nouvelles évoquées dans les journaux, à la télévision et les médias dans leur généralité, pour enfin assumer nos dires, la tendance s’inverserait ; hypothétiquement. Ma vie ne valait pas plus que celle de cette femme assise en contrebas, pas plus d’ailleurs que celle de n’importe qui d’autre. Je ne réaliserai que des mois plus tard, face à diverses situations, mais j’avais pris ce soir-là un virage que la route de mon destin n’avait pas aperçu.




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3.

 

            Je l’avais quitté des yeux durant ces quelques minutes de réflexion, elle n’avait pas esquissé le moindre mouvement, réellement immobile. Je l’entendis commencer à sangloter faiblement. Elle pleurait de ces larmes froides dont seules les femmes émettent l’existence et que je voyais briller sur la dernière marche des escaliers. Le cœur pincé, la surplombant de toute ma taille. Au son de mon pas qui résonna sur la première marche que je descendis, elle se retourna soudainement, me dévisageant dans la seconde. Je sus qu’elle me reconnut immédiatement, à travers l’attitude et le sourire qu’elle afficha.
En essuyant ses joues, elle m’adressa ces mots :

    
    -         Ah, pardonnez-moi, je ne vous avais pas vu, merci encore pour votre aide, je ne sais pas comment vous remercier…

    
    -         Ce n’est pas la peine. J’aurai dû réagir plus tôt. Je ne crois pas que vous devriez me remercier, mais séchez vos larmes, je vous en prie.

    
    -         Vous avez été le seul. Les autres ne vous ont suivi qu’après vous avoir vu par terre. J’ai bien cru qu’il n’y aurait personne d’autre que nous pour nous défendre. Et ce pauvre homme, je ne sais même pas comment il se porte ! dans son chagrin, elle s’était un peu emportée.  

    
    -         Je pense que nous aurons de ses nouvelles bientôt. Je dois revenir ici-même, demain, pour d’autres examens.  

            Je tentai de la calmer en adoptant un ton rassurant :

    
    -         Les autres vous disiez ?

     

                        Elle m’apprit qu’effectivement, plusieurs hommes du wagon s’étaient précipités à mon secours, qu’elle en avait profité pour tirer le signal d’alarme, au hasard de l’arrêt de la rame, face à l’ampleur qu’avait pris la situation. Voilà une question non posée qui trouva des réponses ; comment et pourquoi les coups avaient cessé de me marteler, me laissant libre de me réveiller, passé quelques minutes. Je la félicitai dans sa prise de décision et après quelques mots échangés, elle me fit part de son envie de regagner son domicile.
Elle tenait à me revoir plus tard, sur quoi nous échangeâmes nos numéros de téléphones respectifs. Je proposai sans arrière-pensée de la raccompagner en cette heure tardive, elle accepta sans réticences et nous partîmes en avançant lentement, après qu’elle m’eût confié habiter à une dizaine de minutes de là.

            Nous marchâmes, dans un premier temps en silence, la mélodie des nuits parisiennes guidant nos pas au rythme des feux tricolores, croisant un chien et son maître, d’autres gens rentrant sur le tard et une poignée de flâneurs. Les nuits urbaines m’ont toujours surpris par cette manière qu’elles ont de ne pas être marquées par le temps. Même la fatigue ne me rattrapa qu’à une heure avancée. Elles étiraient les heures par leur mouvement incessant de véhicules en tous genres, taxi, bus, métro aériens, etc. Je n’ai pas tellement voyagé tout au long de ma vie de trentenaire, mais je me plus à imaginer que seule Paris possédait cette particularité. Je poussais même cette idée jusqu’à intégrer imaginairement un slogan tel que : « Paris, la ville où vos nuits s’éternisent », sur des brochures que la municipalité pourrait distribuer aux touristes. Qu’importe, ce ne fut qu’une vague pensée noyée dans le flux des milliers d’autres qui me submergeaient déjà.

            Elle brisa notre silence, en se retournant légèrement, puisque je la suivais d’un pas et me dit :

    
    -         Pourquoi ? Pourquoi auriez-vous dû réagir plus tôt ? me lançant la seule question à laquelle j’aurais voulu ne pas répondre.


    
    -         Parce qu’il aurait fallut ne pas attendre. Le ton de ma voix avait dû lui indiquer mon désir de ne pas étendre le sujet, elle sembla s’en satisfaire, enchaînant sur quelques autres questions.

    
    -         Que faîtes-vous dans la vie, vous habitez loin ?

    
    -         Pas vraiment, dis-je, à quelques dizaines de minutes en métro.

    
    -         Mais à cette heure-ci vous ne pourrez pas rentrer, les derniers trains ont déjà quitté les quais depuis longtemps !

            Elle me renvoya à mes pensées de nuits éternelles. Je regardai furtivement ma montre pour y voir que le temps réel ne s’était pas figé ; malheureusement. Il était deux heures du matin.

    
    -         Je prendrai un taxi, ne vous en faites pas, ou, au pire, j’attendrai les premières rames.

    
    -         Comme vous voudrez, du moment que vous tâchez de vous reposer. Je suis sûre que, comme à moi, ils vous ont recommandé une bonne nuit de sommeil et très peu d’efforts après les péripéties de ce soir.

            Elle avait ce ton calme et rassurant qui vous évoque les personnes vraies. Cette voix qui vous apporte autant de chaleur que les premiers rayons de soleil d’une journée, naissant à la mort d’une nuit passée à déambuler dans les rues et ruelles de la ville. Nous parlâmes bien sûr de la soirée que nous venions de vivre, de l’agression en chaîne à notre aller-simple à l’hôpital.
Mais, sans nous éterniser, nous évoquâmes aussi le tabagisme, le civisme, l’avenir, deux ou trois allusions à la politique et un tas de choses, qui firent que le trajet dura quelques longues minutes de plus que prévu.

            Arrivés devant un immeuble, dont la blancheur de la façade maquillait la nuit - comme s’il n’existait que lui - nous longeâmes quelques fenêtres et elle s’arrêta à une petite porte de bois. D’une couleur sombre, que je devinai sûrement proche d’un vert, elle était travaillée à l’image de ces énormes portails des avenues du VIIIe arrondissement. Elle appuya son corps légèrement incliné contre l'entrée close, juste devant moi. Elle regardait vers le bas, comme gênée, et m’annonça :  

    
    -         Merci de m’avoir accompagné jusqu’ici, nous nous reverrons je pense. Je vais déposer plainte dès demain, j’espère que vous ferez de même. Quoiqu’il en soit, merci pour tout.

            J’eus l’impression qu’elle voulait clôturer la soirée aussi vite qu’elle me disait tout cela. J’hésitais même à lui demander son nom, seule question qui me mordait les lèvres à cet instant. Je n’y avais pas réellement songé durant tout ce temps, dans les souterrains obscurs du métro, à la sortie de l’hôpital, ou encore le long du trajet qui nous avait mené ici. Le moment venu de la quitter, agit comme un révélateur de ce qui apparaît comme un détail : un nom. Une fleur par exemple, on l’aime souvent bien avant de connaître son appellation, et le temps où elle demeure inconnue, on l’admire.
            Me voici à bégayer un au-revoir. Un écolier aurait mieux assuré ses mots. Je me sentis rougir, l’obscurité dut m’offrant un certain camouflage, je ne vis, de sa part, aucune gêne ou réaction à tout cela. Dans un dernier soubresaut, je fis entendre ma voix :  

    
    -         Et bien, oui je pense que nous nous reverrons, mademoiselle… ? Je me satisfis intérieurement de cette tournure de phrase qui était apparue d’elle même, en réponse à une question que je n’aurais su prononcer.

    
    -         Sylvie Caroussin, et nous allons essayer de nous tutoyer, si tu es d’accord, monsieur… ?

    
    -         Hervé Lian. Soit ! Tutoyons-nous, lui répondis-je avec un sourire aux malicieuses fossettes, qu’elle afficha également.

    
    -         A demain, si nous nous croisons à l’hôpital, sinon au commissariat, et puis si l’envie ou la nécessité s’imposait, tu as mon numéro.

    
    -         Et toi le mien, me renvoya-t-elle.

            Elle me laissa avec cette dernière phrase, accompagnée d’un léger sourire qui me donna l’impression qu’elle franchissait le seuil de l’entrée le cœur quelque peu déchargé du lourd fardeau de cette longue soirée. Une bise avait précédé l’écho du claquement de la porte  qui résonnait dans la rue, que seul un taxi traversait. Je le laissai d’ailleurs passer à côté de moi et tourner à l’angle du proche croisement ; ce qui me coûta trois quarts d’heure de marche.
Mes pas me guidèrent dans un Paris apaisé des tourments de la journée, jusqu’aux abords du quartier latin.

            Je m’étais engagé sur le pont Saint-Michel pour rejoindre la place du même nom. Arrêté en chemin, j’avais consumé une cigarette en regardant l’aube se lever, puis, accoudé à la balustrade de pierre, restant là, j’avais profité du jour naissant, la fatigue me faisant de brefs appels.

            A plusieurs reprises, je fermai mes yeux quelques secondes et la brise matinale sur mon visage m’évoqua une nouvelle fois la vie qui s’étalait devant moi. Est-ce l’innocence de mon âge, mon attitude naturelle à tirer l’ironie de chaque chose, mon sourire, le sien ? Je ne saurai le dire, mais à ce moment où la Seine coulait de son plat courant sous mon être, je ne conservai que le souvenir de ces derniers mots qu’elle avait prononcés avant que la porte ne se referme sur son ombre.

            J’étais resté immobile et serein jusqu’au matin, où j’avais pris mon petit déjeuner dans un café, avant de rejoindre la première station de métro qui me guida jusque chez moi ; dans un labyrinthe de galeries déjà inondé de toutes ces âmes, équivalentes à la mienne, que forment notre monde.

 

 

 




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4.

 

            La porte claqua. Elle avança de quelques pas dans le corridor et s’arrêta devant l’alignement des boîtes à lettres. Elle ouvrit celle qui portait son nom, et en retira machinalement son courrier, triant les prospectus de réclamations dans une corbeille suspendue qui semblait destinée à cela. Elle referma la serrure du quart de tour habituel, et marqua une pause, qui dura, hors du temps, dans ses pensées, ses peurs. Se retournant, elle s’appuya le long du mur du couloir, puis se laissa glisser jusqu’à atteindre le sol, où elle se mit à sangloter. Ce trop-plein de mésaventures, quand bien même débouchant sur une agréable rencontre, la laissa vide de toute tendresse.
Elle était en colère et cette haine contenue coulait le long de son visage, sur les pommettes de ses joues, creusées par les convulsions de ses pleurs.

            L’instant s’écoula, grignotant les quelques forces ayant survécues à cette nuit mouvementée. Elle se releva, tangua sur quelques mètres et se stabilisa à l’approche de la rampe d’escalier. La fatigue submergeait tout son être, partagée entre sommeil et angoisse. Elle monta les marches jusqu’au premier étage et croisa les lourds pas d’un résident qui se trouvait être le boulanger du trottoir d’en face.

            Pour lui, l’heure de travailler sonnait, comme son vieux réveil mécanique, tous les jours, à trois heures. Il ne croisait personne, sauf aujourd’hui, où il s’étonna d’abord de cette présence, avant de s’enquérir des raisons du chagrin manifeste, qui l’accompagnait aussi serré qu’elle tenait la balustrade de bois.

    
    -         Mademoiselle Caroussin ? engagea-t-il, et sans réponse de sa part, il insista. Mademoiselle ? Mais oui c’est bien vous. Que vous arrive-t-il ?

            Elle le dévisagea.

            Il la connaissait, la petite Caroussin, depuis toute jeune. Il avait l’habitude de la croiser presque tous les jours à la boutique, discrète et souriante, éternellement aimable Mais à trois heures, dans les méandres nocturnes des marches de l’escalier, jamais. Toujours silencieuse, elle avait ce visage livide, fatigué, exténué.
            Elle n’eut pas la volonté de lui conter les évènements de la soirée. En essuyant ses larmes, elle lui assura que tout irait mieux demain.

    
    -         Une longue journée, lâcha-t-elle sur un ton faux, qu’il récusa d’un souffle légèrement agacé.

    
    -         Allez-donc vous coucher, vous en avez besoin, nous reparlerons de cela à l’occasion, je n’ai pas l’habitude de vous voir dans cet état et encore moins de me désintéresser de votre santé.

    
    -         Mais…

            Elle n’eut pas le temps d’achever sa phrase que le bonhomme la coupa.

    
    -         Allez hop ! Pas de discussions à cette heure. Je risquerais d’éveiller tout un monde si vous me forciez à hausser le ton.

            Elle lui sourit comme dans les années où elle vivait encore avec sa grand-mère à l’appartement, qui lui était revenu à la mort de la pauvre femme ; et continua vers le deuxième étage, affaiblie. Lui, reprit la descente vers sa journée de travail, au même pas cadencé qu’elle entendait déjà résonner durant les nuits où le sommeil ne l’atteignait pas, chaudement emmitouflée dans son petit lit d’enfant.

            Au bout du rouleau, elle réussit à gravir les dernières marches qui la menèrent au seuil de son appartement. La porte claqua comme celle de l’entrée de l’immeuble, avant qu’elle n’ait pu la retenir, n’ayant pas songé aux voisins.
Elle se maudit une nouvelle fois en jetant ses affaires sur le vieux divan, avant de rejoindre la salle de bain. Elle s’y débarbouilla le visage à l’eau fraîche, ne se regardant même pas dans le miroir, se séchant à l’aide d’une serviette éponge en filant à petits pas dans le creux de son grand lit - d’adulte - allongée en travers du sommier. Fixant la cloison, d’un blanc usé, elle sentit qu’elle ne pleurait plus, et la violence des ressentiments passée, elle s’endormit accompagnée d’une vague pensée pour moi, image d’un petit sauveur que je n’ai jamais été et dont elle m’affublait par goût de la dérision dérisoire.

            Je me réveillai, le fond de la bouche asséché, tout habillé, veste au pied du lit, la couette recouvrant encore la totalité du matelas, chaussures traînant sur le sol de ma chambre. Les yeux entrouverts, je tentai sur l’instant d’avaler ma salive. Ma gorge se serra sur le vide et me redressant, je sentis les muscles de mon corps s’activer dans la douleur. Quand je m’étirai, mes épaules craquèrent et une vive crampe abdominale m’empoigna. Contraint à baisser les bras, je me ramassai sur moi-même, encore fatigué de ma nuit, et me rendormis, trouvant difficilement le sommeil, qui daigna m’éteindre au point du jour.

            Quelques heures plus tard, je m’éveillai sans bouger, baillant par intermittence, avant de me mettre sur mes jambes, combattant la souffrance de mes membres qui hurlaient. Difficilement, j’atteignis la cuisine où je mis la bouilloire électrique en marche, deux cuillers de café soluble dans un bol, ainsi qu’un morceau de sucre. Le liquide chaud prit cette odeur industrielle de café bon marché, modifié, que j’avalais chaque matin, davantage en accompagnement des quelques biscuits que je mangeais que par goût pour ce breuvage, dont j’appréciais, à l’occasion, la réelle qualité de fabrication et de préparation.

            Doucement, j’émergeai. Un court passage par la salle d’eau d’où je ressortis propre, à moitié nu, encore enveloppé d’un drap de bain. De retour dans ma chambre, j’enfilai pantalon, chemise, avant de m’intéresser à l’heure qu’il pouvait être. La journée étant déjà bien avancée, mon vague petit déjeuner me servit de repas de midi. Ce jour, 1er Mai, je me penchai à ma fenêtre que j’avais ouverte pour observer le dehors, puis le dedans, alternativement surpris par le peu de passants à l’extérieur et la séance de rangement que j’entrevis dans le désordre de l’intérieur.

            Je refermai les deux battants, et m’asseyant de nouveau sur mon lit, j’allumai machinalement la télévision, réflexe de l’ennui. Le journal télévisé me barba bien vite. Toujours les mêmes allusions, mal interprétées, enjolivées, manipulées. Sans regrets je me désintéressai de ce qu’il pouvait se dire du Proche-Orient, de la politique, des américains courant derrière leurs putains de guerres, et autres sujets, sans pour autant garroter le poste.

            Allongé, je regardai les fissures du plafond, cent fois observées, en songeant à cette nuit et à la soirée qui l’avait précédée. Les Trois, l’agression bien sûr, tout m’envahissait, avec l’afflux de sentiment et de colère. Etrangement, je n’arrivais plus à me concentrer sur ce que je devais faire, par où continuer. Je contrôlai mon imagination virulente en me rappelant la principale rencontre d’hier soir. Elevé au-dessus de tout autre événement, le dénouement de l’agression semblait avoir été conçu dans l’unique but de me mener au résultat de cette coïncidence ; que j’avais désiré durant des semaines, pour, en définitive, accepter le sort de ma timidité, qui, assimilée à la sienne et aux difficultés engendrées, m’avait convaincu de me défaire d’une perspective rêvée, souhaitée.

            Car oui, je convoitais le moment d’intimité vécu la veille, avant que le hasard, le destin, qu’importe comment le nomme-t-on, ne m’en fasse cadeau. Sylvie, je peux à présent légitimement user de ce prénom, entrevue durant quelques semaines de mon existence, dans le cadre de ma profession, revenait perturber mes pensées.

            L’été précédant, j’avais occupé un emploi saisonnier d’agent d’accueil au sein d’un cabinet d’architecture, dont les locaux étaient à Paris et où elle travaillait aussi. Sans connaître nom ou prénom, me satisfaisant de ses courtes allées et venues, j’avais honoré mon contrat avant de le voir se prolonger et joyeusement se transformer en une embauche définitive. Mais à tout bonheur, malheur n’étant jamais loin, l’entreprise florissante vint à racheter un bâtiment deux numéros plus loin pour créer une annexe aux bureaux principaux, qui eux, ne bougèrent nullement. La proposition qui m’avait été faite se dirigea sur ce nouveau site et l’activité, inchangée, devint moins motivante, moins épicée, dépourvue du piquant de ces petits instants où sa silhouette apparaissait dans l’emmarchement de l’ascenseur ; où mes yeux se délectaient du simple spectacle de furtives contemplations, accompagnée d’un livre, d’une revue, pour les quelques minutes qu’elle passait à boire un thé, qu’elle préféré au café.

            Je m’étais habitué à ce nouvel emploi du temps, à ne plus pouvoir allègrement me réjouir de ses courtes apparitions. Jusqu’au jour où je la croisai dans les couloirs d’une station de métro toute proche des locaux. La similarité de nos horaires me permit de découvrir que nous prenions rarement une rame différente.
Quelquefois, je ne la vis point, mais, au bas mot, je goûtais au dessin des courbes de son corps, à sa présence, qu’elle voulait effacée, trois fois par semaine.

            Je me complaisais dans ce petit bonheur retrouvé, tout en demeurant déçu par mon manque d’assurance face à l’attirance que je pouvais éprouver.

            Puis, d’un hasard pointé, la date d’hier passa, m’offrant entre deux coups de savates et une bonne dose de chance, la joie d’avoir échangé quelques phrases, quelques paroles avec celle que je n’avais pas imaginée autrement qu’elle n’était.
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




 

 

 

 

5.

 

            Le spot publicitaire et l’annonce de la météo me coupèrent de mes pensées. Je me relevai et décidai de l’appeler, comme pour me rassurer que j’avais réellement tout vécu, tout autant que pour entendre sa voix. Je tâtai mes poches, j’avais changé de pantalon. Je cherchai l’autre qui traînait encore dans la salle de bain et je retrouvai enfin le ticket de métro où la précieuse combinaison figurait.

            J’attrapai mon téléphone. La tonalité commença à retentir. J’eus le temps de couper le son de la télévision et de rejeter la télécommande sur mon lit avant qu’elle ne décroche.

    
    -         Oui ?

            Dès lors, je sus que je l’avais éveillée, et trop nombreux étant, dans mon entourage, les gens mal lunés au réveil, je ne savais plus quoi dire ou comment engager la conversation.

    
    -         Euh, oui, allô ? C’est Hervé, vous vous rappelez ?

    
    -         Bien sûr ! Comment vas-tu ? Tu me tutoies, n’oublie pas.


    
    -         Pardonne-moi, je crois que je te réveille, non ?

    
    -         Sans te mentir, oui, mais tu ne me déranges pas le moins du monde. Vu l’heure qu’il est, je dirais même que tu as bien fait.

            Le ton ferme et la bonne humeur s’entendaient et avaient remplacé la confusion du départ, cela me rassura. Je m’enquis de sa santé, de sa nuit de sommeil, qu’elle me confia avoir été plutôt tumultueuse par l’apparition de cauchemars répétitifs. Comme moi, elle ne travaillait pas et irait dans l’après-midi, déjà bien entamée, au poste de police avant de se rendre de nouveau à l’hôpital St-Lazare. Je lui confiai, sans grand intérêt, que je n’avais pas quitté le lit depuis longtemps et que je ne savais pas réellement comment poursuivre ma journée.

            En quelques minutes, elle me convainquit sans insistance de l’accompagner à l’hôpital. Je comptais aller plus tard au poste de police. Je n’avais pas réellement envie de passer mon temps de cet après-midi à décrire les évènements de la veille au soir. Surtout à des inconnus, qui, même sans méchanceté et dans le but certain de m’aider, me pousseraient à divulguer mon attitude et mes peurs, puisque tout n’avait pas été digne de ce que l’on peut attendre d’un homme, au sens large du terme.

            Une pression sur une touche de mon téléphone et je me retrouvai avec mon environnement, les images muettes de midinettes posant pour je ne sais quel produit cosmétique passaient au travers de l’écran du téléviseur. Je me décidai à éteindre enfin le poste et à finir de m’habiller en enfilant chaussettes et chaussures avant d’aller vadrouiller aux alentours.


            La longue rue piétonne, baignée de lumière m’offrit la chaleur du soleil et le divertissement du passage d’individus, à la fois clients, promeneurs, travailleurs, patients, pressés, souriants, vivants.

            Rendez-vous pris, nous avions donc convenu de nous rejoindre devant chez elle, avant de parcourir ensemble le chemin jusqu’à l’hôpital. Je pus donc flâner une petite heure, avant de retourner à mon appartement, changer de chemise, déposer le pain et quelques menues provisions achetées dans la foulée.

            Par fatigue plus que par véritable fainéantise, j’empruntai l’autobus qui m’emmena non loin de la préfecture, d’où je m’engouffrai dans une rame sur le départ. Quelques personnes firent comme moi et nous fûmes rapidement une vingtaine à avoir pris des places assises ou à nous tenir debout.

            Les premières secondes de mon entrée, je ne ressentis rien d’autre que la joie de me rendre à cette nouvelle entrevue. Dès que les portes se fermèrent sur moi, je me sentis oppressé, paniqué, en alerte. Je tournai ma tête de droite et de gauche, dévisageant tous les occupants. Dans leur regard, je crus d’abord lire de l’agressivité, puis de l’agacement par rapport à ma conduite, la majorité réagit avec ironie, ou désintérêt. J’étais embarrassé, je ne me contrôlais pas, j’avais peur. Je choisis de me tenir tranquille, en fixant dans un premier temps le plancher de la rame. Envahi des souvenirs de la veille, j’angoissai à l’idée d’une nouvelle confrontation, improbable, mais présente ; comme s’ils, les Trois, pouvaient me guetter à chaque ouverture des portes, à chaque arrêt.
J’essayai de me résonner, et d’un calme relatif je réussis, sur le moment, à me convaincre de l’inexistence de ces risques. 

            Tapotant ma veste, je découvris le journal de la veille, dont je n’avais pas achevé la lecture. Les nouvelles, même défraîchies m’apportèrent le secours du divertissement. Je ne m’intéressai pas aux pages mondaines, j’aimais feuilleter pour m’affranchir des titres d’articles, avant de lire ceux que j’avais sélectionnés. Les rubriques culturelles avaient ma préférence ; les sorties musicales, concerts et expositions photos tirant leur épingle du jeu.

            Les photographies me parlaient. Ces instants capturés, mis en scène ou non, exprimaient, pour moi, le divin raffinement de l’éternité enchâssée. Ces images pouvaient me faire rire, sourire, pleurer, exploser de douleur ou éclater en sanglots. Le souvenir, l’art, la beauté, même la littérature, la grandeur des mots, furent potentiellement aggravés, enjolivés, ou diminués, effacés. Les rectangles de formats divers communiquaient en un clignement de cil avec mes qualités d’observation. L’auteur, le photographe, amateur ou professionnel avait de ce fait la faculté de nous chuchoter un message, une pensée, un événement partagé, son sentiment et de retenir finalement notre attention sur l’environnement dans lequel nous évoluions, nos rêves et décisions.

            Aux abords de la station Opéra, je repliai les pages usées du journal. Le remettant dans la poche de ma veste, je sortis soulagé et m’engageai dans les couloirs me menant vers la correspondance qui me déposa à quelques croisements de rues de sa porte d’entrée.
Je sonnai par deux fois à l’interphone où figurait son délicieux nom.

            J’attendis d’une patience contenue. Le temps paraissait décuplé, infiniment long. Je regardai autour de moi ; d’un bout à l’autre la rue était vide, personne, en ce milieu d’après-midi, n’était occupé à se balader, à profiter du beau temps. Délivré du nœud d’angoisse formé dans mes tripes, je respirai à pleins poumons l’air frais du dehors. Je repoussai l’élan de mes peurs avec une facilité déconcertante, moi qui, sans afficher mes ennuis, ne cessai véritablement d’y songer. Là, l’espace de quelques pas, attisée par la vue prochaine du visage enjoué de Sylvie, l’appréhension s’évanouit en une humeur épanouie.

            Quand je poussai la porte, la serrure se déclencha en un léger cliquetis. Elle n’avait pas réclamé mon identité, attitude peu prudente, mais peut-être m’avait-elle vu par la fenêtre depuis le bout de la rue ? M’avait-elle guetté ? J’entendis un court « Au deuxième ».

            Désillusion, geste impatient, elle me confia avoir machinalement ouvert, naturellement rassurée par l’heure programmée de mon arrivée. Je franchis le seuil et restai dans l’entrée, dépeçant la décoration du couteau de mon regard.

            Elle m’invita à pénétrer plus avant, j’hésitai. L’entrée était éclairée de luminaires muraux coniques, troués de formes diverses. Une étagère à chaussures portait plusieurs paires de sandales, chaussures de cuir et talons féminins. Par respect, j’enlevai à la hâte mes souliers en les disposant près du petit meuble, sans pour autant en occuper un emplacement.
       

            Nous nous regardâmes brièvement. Elle me sourit, insistant pour que j’entre, je la suivis. Le petit salon devait bien avoisiner la vingtaine de mètres carrés, un rayon de soleil mettait en valeur le canapé d’angle, ainsi qu’une décoration sommaire, simple, du plus bel effet. Les jaunes rencontraient les ocres dans une atmosphère tiédie par ces tons. Je découvris tout un univers, qui, même s’il n’était pas le mien, m’impressionnait du fait qu’il lui appartienne. Des cadres de paysages et de natures mortes pendaient aux murs. Joliment intégrés, des voilages mauves étaient épinglés à la fenêtre jusqu’au dessus d’un radiateur en fonte.

            Je vis une porte close, devinant qu’elle menait là où personne ne devait entrer. Personne ?

            Elle me laissa découvrir, puis m’interrompit en lançant la conversation, la question demeurant en suspend dans mon esprit.

    
    -         J’espère que ça te plait ? C’est mon humble petit chez moi, me dit-elle sur un ton de faux bourgeois.

    
    -         Oui, oui, acquiesçai-je, c’était bien plus joli que mon deux pièces à Créteil.

    
    -         On n’est pas en avance, on y va si tu es prêt ? On prendra un verre s’ils ne tardent pas à la consultation.


    
    -         Oui, oui, allons-y, répétai-je machinalement.

            Enfilant manteau et chaussures, elle s’arrêta à l’entrée, clefs en mains, me demandant.

    
    -         Au fait, et toi, tu as rendez-vous aujourd’hui ?

    
    -         Non, mais à vrai dire, je devais y retourner aussi. N’ayant aucune plage horaire en souvenir, je l’accompagnai dans l’espoir de pouvoir effectuer mes examens dans l’après-midi.

    
    -         Et bien, nous verrons. J’ai rappelé après ton coup de fil de tout à l’heure, ils « m’attendent ».

            Claquant la porte, elle fit deux tours de clefs et nous descendîmes les marches. La légèreté qu’elle employait quand nous parlions me dérangeait un peu. Je me sentis mal de ne pas me décoincer comme elle le faisait en ma compagnie ; ma timidité m’ennuyait en réalité bien plus que cet entrain qu’elle manifestait.

            J’avais peur de mes mots, comme si chaque phrase dut être pesée avant d’être dite.

            Etonnement souriante après la nuit dernière, je la trouvais terriblement ouverte et pleine d’intentions à mon égard.

            Sur le trottoir, je contemplai de nouveau la vieille porte d’entrée, d’un vert sombre que j’aimais beaucoup. Je tentai de remplir ma tête des souvenirs de cet après-midi écoulé en sa compagnie. Je regardai tout : les voitures le long de la chaussée, les fenêtres des bâtiments, les inconnus, le ciel.
Mes yeux retombèrent sur elle, qui marchait plus rapidement que moi, je flânais.

    
    -         Ohé ! Tu vas nous mettre en retard, me dit-elle en usant d’une malice à peine dissimulée.

    
    -         J’arrive, répondis-je en la rejoignant.

            J’accélérai l’allure et une fois à ses côtés, nous mîmes nos mains dans nos poches d’un même élan. Elle le remarqua et un petit rire nous envahit tous deux, apaisant légèrement l’atmosphère.

            Tout en avançant, le dialogue s’engagea. Elle parla bien plus que je ne le fis, réclamant mon état d’aujourd’hui, voulant savoir si la douleur des coups était supportable. J’écoutai et répondai par de courtes phrases.

            L’improbabilité de son célibat me dérangeait, ou du moins, l’éventualité qu’elle ne le soit pas m’horrifiait. Comme si nous nous connaissions depuis plus longtemps que la veille, elle vit que quelque chose me perturbait au delà de mes maux physiques. Je décidai, à ce moment, de prendre sur moi et d’afficher un sourire faussement généreux.

    
    -         N’as-tu pas de petite bête chez toi ? J’ai remarqué une écuelle dans l’entrée.

            Je changeai du tout au tout et elle me suivit dans cette emphase, sans devenir incrédule pour autant.


    
    -         Oui, j’ai un petit chat depuis quelques mois, me répondit-elle légèrement étonnée.

    
    -         Ah, et alors, la symbiose se fait ? 

    
    -         Ouais, j’adore ce petit matou, il m’apporte du réconfort. Les bêtes ont, me semble-t-il, le pouvoir de lire nos détresses. Hier au soir, il est monté sur le pied de mon lit et s’est mit à ronronner en se frottant à mes jambes. Alors que, ma foi, la plupart du temps, il ne se montre que pour manger !

            Nous rîmes de nouveau, elle arrivait à me plaire par si peu de chose, que cela en devenait troublant. L’impasse faite sur l’ennuyeux sujet me titillant les neurones, je parlai de tout, de rien, peu, lançant un sujet et la laissant développer et alimenter la conversation. Elle semblait si solide face aux évènements que je fus convaincu qu’elle était la plus forte de nous deux. Du bout de la rue du Paradis, nous gagnâmes le silence, croisant de plus en plus de monde, l’hôpital n’étant plus très loin. Je la suivis, laissant le passage aux autres piétons. Elle se retourna quelques fois pour s’assurer de ma présence et continua d’avancer.

            Devant l’entrée, elle me dévisagea. Devenue soudainement grave, j’en eus un frisson. Elle regarda l’heure et alluma une cigarette.

            Nous rentrâmes juste après et à l’accueil on la félicita de son appel, en me sermonnant, mais maintenant, j’étais là. Ils nous séparèrent. Tandis que je devais attendre, elle fut surprise de la ponctualité avec laquelle elle accéda au cabinet de consultation où elle s’engouffra.


            Son silence me perturba, il me sembla qu’elle avait été rattrapée par tous les souvenirs de l’agression. Elle était passée, l’espace d’un regard, de l’engouement à la gravité. C’est sans un mot qu’elle avait pénétré dans la salle d’examen, sans un regard en arrière. Moi, j’occupais un siège au milieu d’une rangée d’autres, servant de salle d’attente supplémentaire, un brin précaire, mais bien suffisante.

            Une femme robuste, de courte taille, lunettes au bout du nez m’appela par mon nom en passant l’encadrement d’une porte donnant sur le couloir. Je me levai rapidement en indiquant d’un geste de la main qu’il s’agissait de moi. Elle m’indiqua de la suivre, m’emmenant dans un dédale d’allées, et la suivant à la trace sans réellement m’intéresser au décor, je vis des murs blancs, des chariots et des lits à roulettes, ainsi que de grands corridors, donnant de droite comme de gauche sur un nombre de chambres impressionnant. J’entrai dans une salle où était disposé un lit de consultation couvert d’un drap de papier, un bureau, quelques meubles, faux-semblants de commodes, et de courtes étagères. Je fus invité à m’asseoir de nouveau et à attendre le médecin qui n’allait plus tarder.

 

 

 

6.




            Seul dans la pièce, je fixai tout et n’importe quoi, impatient sans l’être de me faire de nouveau palper les membres et le corps. Une affiche de lutte anti-tabac, le pot à crayons, mais aussi tous ces flacons et instruments médicaux ; je me mis à appréhender plutôt qu’à m’impatienter. Je bougeai nerveusement une jambe en un mouvement rapide et répété. J’entrelaçai les doigts de mes deux mains, les apposant sur mes genoux.

            La soudaine entrée du médecin me surprit, sans me faire sursauter, tout juste tourner brutalement la tête vers cette nouvelle présence.

    
    -         Bonjour. Docteur Agary. Monsieur Lian, je ne me trompe pas ? avec cette expression plus professionnelle que sincère.

    
    -         Bonjour, je m’étais brièvement levé de ma chaise.

    
    -         Allons, rasseyez-vous, j’ai parcouru votre dossier ouvert hier au soir, vous n’aviez pas pris rendez-vous pour aujourd’hui apparemment. Mais l’infirmière de garde vous avait dit de vous présenter dès que possible.

            Je me trouvai serein, ravi de tant de manières. Il émanait le calme de lui, tout en restant professionnellement crédible.

    
    -         Oui, excusez-moi d’ailleurs de ne pas avoir prévenu de ma visite, je suis venu à l’improviste, accompagné d’une autre victime des événements d’hier soir.


    
    -         Aucun problème, votre nom figurait sur le planning de radiologie de la journée, me répondit-il. Vous êtes même dans la liste des priorités. Sortez votre carnet de santé et laissez-moi vous ausculter que je réalise un premier bilan des dégâts.

            Prenant ses outils, il balada ses mains sur mon torse mis à nu, s’arrêta sur les parties que je marquai de légères exhortations de douleur. Les côtes étaient touchées, sans nul doute. Ma respiration était bonne, ma tension aussi. Il appela rapidement le service de radiologie et m’y conduisit dans la dizaine de minutes qui suivit. Ensemble, nous attendîmes en parlant de l’incident. Il me proposa un entretien avec un psychologue, que je déclinai poliment. Cela revenait à mettre en doute ma stupide virilité, je me sentis faible à l’idée d’accepter et l’orgueil me poussa à ne pas m’accorder ce luxe. Sans insister, il me laissa sur une autre forme de politesse tout en s’appuyant sur le fait qu’il faudrait que je repasse le voir afin d’analyser les résultats des examens. Intéressé par le déroulement des heures à venir, il m’avait brièvement expliqué que je passerai les radiographies de mes côtes et que suivrait une « petite prise de sang ». Enfin, il retourna à son cabinet et je m’assis encore une fois dans une nouvelle salle où une poignée de magazines jonchaient une table basse.

            Le nez dans une revue mondaine, je passai le temps en détestant être là, tout en me persuadant que c’était nécessaire.
            La pensée de nouveaux moments à partager en sa compagnie dans un avenir proche m’extirpait de mon ennui. J’imaginai de belles discussions, une suite à ces débuts à la conjoncture très mouvementée. Le barrage de sa liberté sentimentale retenait encore le flot de mes intentions. Je combattis cet aspect de la situation pour m’en satisfaire, tout cela étant déjà plus qu’inespéré.

            Je sortis fatigué, usé, de la série de tests. Regardant furtivement le cadran d’une horloge murale, je vis que les heures avaient défilé en nombre conséquent. Dix-huit heures approchaient et j’espérais vraiment qu’elle avait eu la patience de m’attendre. Quelques détours dans les couloirs et je trouvai la sortie. Personne dans l’allée principale, personne à l’approche des escaliers, passé la double porte. Non pas qu’il n’y eut réellement âme qui vive entre ces murs, mais plutôt qu’elle n’y figurait pas. Assise ni dans un recoin, ni dans la rue. Je fis un tour, revenant calmement sur mes pas pour ne pas me faire remarquer, et d’un point haut, comme si je cherchai un horizon qui s’arrêtait au croisement de la prochaine rue, j’observai d’un bout à l’autre toute la chaussée du dehors.

            Une dernière fois, je m’avançai de nouveau dans l’entrée, le pas lent. A l’accueil, la femme qui m’avait réprimandé comme un enfant à mon arrivée m’interpella.

    
    -         Je vous vois tourner en rond depuis quelques minutes, vous attendez quelqu’un ou quelque chose ?


    
    -         Non, pas vraiment, répondis-je sans soutenir son regard, d’un ton las et dénué d’enthousiasme.

            Lisant dans mon attitude comme s’il s’agissait d’une devinette dont elle trouva la réponse, elle me dit :

    
    -         Si c’est la jeune femme qui vous accompagnait à votre arrivée que vous attendez… Elle n’est pas encore sortie de son entretien avec le psychologue. Vous pouvez patienter ici, elle devra emprunter le même chemin que vous en sortant.

            Sur ce, elle retourna se perdre dans le combiné du téléphone qui sonnait, détournant son aimable attention. Rassuré un court instant de la savoir encore dans les locaux, j’allai m’asseoir nonchalamment, en compagnie de deux couples.

            Affalé, je songeai à ce qu’elle pouvait raconter à son interlocuteur. Des choses inavouables, des détails indicibles. Sylvie avait accepté le réconfort de l’écoute, contrairement à certains ; qui s’enfermaient dans leurs livides soucis, écrémés par le poids de la rassurante solitude. J’enrageai de ne pas être seulement la moitié d’un idiot. J’imaginai cette pression qu’elle évacuait, le lourd fardeau dont elle tentait de se délivrer à travers de simples mots échangés. Partageait-elle ses angoisses ? Je doutai, si sereine qu’elle souhaitait se retrouver, qu’elle se laisse aller aux véritables confidences.
            Je m’éloignai de mes pensées en observant mon entourage proche. Un homme et une femme, assis tout près, bras enlacés, croisèrent mon regard. Lui me salua d’un mouvement de la tête, auquel je répondis d’un « bonjour » étouffé. Il me comprit, je le vis, et retourna dans le dialogue intime qu’il avait entrecoupé ; un entrelacs de phrases murmurées dont je comprenais à demi les mots et donc, le sens.

            Je devinai la proche arrivée de ce qu’on appelle communément « l’heureux événement », c’était beau. Toute leur vie devait se tourner vers ce destin qui se dessinait. Les longs mois d’attente mèneraient à l’arrivée d’un nouvel être sur notre terre. Un petit bonhomme dont il faudrait éperdument s’occuper. Le temps disponible de chacun y serait dévoué. L’éducation, l’amour, la sauvegarde, les responsabilités nouvelles, tout m’éloignait éloigné de ce projet. Voici bien ce qui me caractérisait sur ce sujet. J’aimais les enfants, je leur témoignais patience et don de moi-même, mais je trouvais mes limites dans l’insécurité de la vie des Hommes d’aujourd’hui. S’il est un courage incontestable à notre époque, c’est bien celui de se lancer dans l’aventure, aux conditions incertaines, de la création d’une famille.

            Son ventre rondelet, l’amour qu’ils se témoignaient, œuvraient sur la magnificence de l’événement à venir. J’en vins à me projeter des images de famille unie, d’un enfant calme et assidu, toute une série de clichés issus de l’optimisme dans lequel je m’obligeai à les immerger.

            Les observant par alternance, pour ne pas faire sentir le poids de ma curiosité, je les vis se rhabiller et prendre le chemin de l’ascenseur. Comme ils passèrent devant moi, je les suivis du regard. Aux portes ouvertes, je surpris Sylvie qui en sortait. D’instinct je me mis sur mes deux pieds, lui faisant face. Elle me remarqua dès l’instant et je souris lorsqu’elle croisa le couple avec qui elle échangea sa place.

            Le visage à l’expression grave, elle se força à afficher une démarche souple et c’est sans contraintes que je me retins de la questionner sur son entrevue avec le psychologue. L’indiscrétion de la dame de l’accueil ne devait pas transpirer. Nous nous contentâmes d’échanger quelques mots, brièvement éclipsés par notre envie commune d’échapper à l’atmosphère de l’hôpital, sérieusement pesante.

            Le retour se fit sur un autre rythme, sur une mélodie différente de l’aller. Tout deux fatigués, nous ne parlions pas, ou très peu. Il y eut des mimiques et des intentions échangées, mais nous marchions vite. Je la regardai. Et à défaut de m’exprimer à l’aide de phrases dites, je m’efforçai de conserver le silence en me délectant du dessin de son profil et de ses manières. Ses épaules tombaient légèrement, le bras droit replié permettait à son sac de ne pas lui échapper.

            Quand elle ne me jetait pas de furtifs coups d’œil, son visage s’inclinait vers le sol ; un petit double-menton apparaissait. Son nez aux fins contours, à l’extrémité arrondie s’intégrait parfaitement à ses joues aux pommettes hautes, rosies par la brise.
Ses cheveux châtains, bouclés, ni trop longs, ni trop courts, frôlaient les épaulettes de sa veste de velours ou voletaient d’une légère brise vers l’arrière. Alors, elle plissait les paupières pour ne laisser apparaître qu’à demi ses yeux couleur de rêve. Ils pouvaient, selon l’intensité du jour, virer d’un marron clair, quasi jaune, à un bleu-vert tirant sur le gris. 

            Au croisement de la rue de la Tour d’Auvergne, je désirais vraiment lui accorder un moment de calme : l’après-midi fut plus pesant que nous ne l’avions escompté et sans le cacher, une grande fatigue m’assommait. Lorsque je m’arrêtai progressivement, elle ralentit également la cadence avant de stopper à mes côtés.

    
    -         Je vais peut-être te laisser pour aujourd’hui ? entamai-je.

    
    -         Mais, pourquoi ? répondit-elle, surprise.

    
    -         Tu as l’air exténuée, je t’avoue que moi aussi. Et puis, je ne voudrais pas m’imposer.

            Elle ne parut pas soulagée, contrairement à ce que j’avais imaginé.

    
    -         Non, ne t’inquiètes pas, j’étais perdue dans mes pensées, reprit-elle. Voilà tout.

    
    -         Tu es certaine ?

    
    -         Oui oui, allez, accompagne-moi, je dois passer chez le boulanger.

            Sans attendre ma réponse, qu’elle pressentit consentante, elle me prit par le bras et nous commençâmes à remonter la rue. Je sentis bien qu’elle prenait sur elle pour ne pas m’incommoder, et je consentis à cela pour le simple plaisir de l’accompagner ; mon plaisir égoïste.

            Nous traversâmes la route pour passer la porte de la petite échoppe. Aucun néon, une simple mention de son activité, appliquée au pochoir voilà bien des années, à l’image de ces vieilles boutiques aux odeurs d’âge. Et quelle odeur ! Le pain chaud fait incontestablement partie de mes parfums favoris. Les viennoiseries, les miches et confections diverses, cet étalage de confiseries, je regardai le tout avec des yeux d’enfants.

            Elle était entrée derrière moi, et me retournant, je la vis dans une situation qu’elle semblait ne pas savoir gérer. Je m’attendis à ce qu’elle achète du pain, elle commença par passer commande et s’enchaîna une discussion avec le boulanger qui venait d’apparaître de l’arrière boutique.

    
    -         Bonjour monsieur Bignot, dit-elle d’un ton léger, très bas.

    
    -         Bonjour mademoiselle Sylvie, répondit-il du haut de sa grande stature. Comme d’habitude ?


    
    -         Oui, acquiesça-t-elle.

    
    -         Allons Louise, envoya-t-il en direction d’une femme que je devinai sûrement être la sienne, au ton ferme, presque personnel, ainsi qu’au clin d’oeil qu’il employa.

            Elle tendit deux baguettes à Sylvie ainsi que la monnaie du paiement. Glissant les piécettes dans la poche de son jean, elle releva la tête et je crus voir une enfant implorante quand elle reprit.

    
    -         Je suis désolée pour ce matin Monsieur Bignot.

    
    -         Mais ce n’est rien, enchéri le boulanger, je m’inquiète juste de ce qui a pu amener cette situation. J’espère que vous en avez parlé avec quelques amis au moins ?

    
    -         Pas vraiment, mais je compte suivre ce conseil, ne vous inquiétez pas.

    
    -         Très bien. Mais sans vouloir être indiscret, vous ne me présentez pas ce jeune homme ?

            Surprise, elle sourit, puis gênée, je la vis rougir sur ces mots :

    
    -         Euh, si, voici Hervé Lian, un ami récent.

    
    -         Enchanté monsieur, et il me tendit sa main.


    
    -         De même, répondis-je en sentant la pression de ce large battoir enserrer mes doigts.

    
    -         Prenez bien soin d’elle, n’est-ce pas ?! Elle ne vient pas souvent accompagnée, mais j’espère que nous nous reverrons.

    
    -         A l’occasion, sans aucun doute, dis-je en détournant mon regard sur Sylvie.

     

            Elle baissa les yeux, le haut de ses joues conservant une teinte rose. Nous nous en allâmes quelques mots plus tard. En marchant à ses côtés, jusqu’à la porte d’entrée, ainsi que dans les escaliers, je repensais à cette rencontre, à ce qui en découlait. Ce brave homme, qui sympathisait avec les soixante ans, affichait une bonhomie des plus saines. Bon vivant, il inspirait la gaieté par sa simple existence. Bien portant, d’une puissance apparente, il donnait  l’image d’un homme ayant apprivoisé l’art de vivre authentique.

            Sur le seuil de sa porte, elle se retourna pour me voir encore souriant et en pénétrant à l’intérieur, une question lui vint.

    
    -         Tu as l’air content, qu’est ce qui te réjouit ?

    
    -         Oh, rien de spécial, ce Monsieur Bignot et cette situation. Tu as l’air de le connaître de longue date ?


    
    -         Ça oui, il m’a vu naître et me connaît depuis que je vis ici. D’abord en compagnie de ma grand-mère, puis je suis restée cliente. Il m’a rendu pas mal de services et je pense qu’il n’y a pas meilleur commerçant.

    
    -         Je ne l’ai rencontré que tout à l’heure pour la première fois, mais j’ai confiance en ton jugement, dis-je en toute sincérité.

    
    -         Quand j’ai hérité de l’appartement il m’a présenté son notaire et … Enfin, c’est un homme très charitable, je l’apprécie énormément, me confia-t-elle, sur un ton sérieux, coupant brusquement comme pour ne pas trop en dire.

            Puis, effaçant le tout, elle continua en refermant la porte derrière nous.

    
    -         D’ailleurs, il habite deux étages plus haut. Qu’est ce que tu bois ?

            Elle se dirigea vers la cuisine. Confortablement installé, je ne bougeai pas de ma place et c’est de l’autre pièce qu’elle réitéra sa question à laquelle je répondis.

    
    -         Que bois-tu ?

    
    -         Un jus de tomate.

    
    -         Je prends la même chose alors.

            Voici comment je me retrouvai une poignée de minutes plus tard à déguster une boisson à laquelle je n’avais jamais goûté, et qui, sans être répugnante, ne me plut pas outre mesure.
Etrangement, je bus mon verre moins rapidement qu’elle. Sans regretter ma concupiscence, je me délectai avec meilleur appétit des phrases que nous échangions. Elle me parla de l’hôpital, de l’après-midi qui venait de s’écouler. J’opinai sans réellement accorder de l’importance au passage obligatoire des examens que nous avions subit.

            Le silence se fit brusque et pesant comme un gros nuage cachant un soleil d’été. Le chat vint nous distraire en s’enroulant autour des jambes de sa maîtresse. Tout en ronronnant, il se frottait calmement. Elle lui fit une caresse et s’inquiéta de la journée du lendemain.

    
    -         Que vas-tu faire demain, tu retournes bosser ou tu as un congé ?

            Et comme je ne m’étais pas posé la question c’est naturellement que je répondis :

    
    -         A vrai dire, le sujet n’a même pas été évoqué avec le médecin et je n’y ai pas songé non plus. J’ai bien la déclaration de prise en charge signée, mais je ne suis pas encore passé au commissariat.

    
    -          Le psychologue m’a conseillé quelques jours de repos et j’ai accepté. Cinq jours exactement, je retournerai au travail la semaine prochaine. Je les appellerai demain matin pour les informer. Au fait, je saute du coq à l’âne, mais dans quel secteur travailles-tu ?
            La question attendait une réponse, la réponse aboutirait à une autre précision et cet intérêt pour mon activité professionnel me perturba. Il me fallut lui confier que l’incident n’était pas l’occasion de notre première rencontre. Je choisis de demeurer calme et honnête.

    
    -         Je suis dans l’accueil et la réception de clients dans un cabinet d’architecture.

    
    -         Tiens ! Moi aussi ! Enfin, je ne travaille pas dans la réception, mais dans l’architecture. A vrai dire, c’est mon métier. Où exactement ? A Paris ?

    
    -         Et bien, et je sentis le sang affluer à mon visage, dans la même entreprise que toi, au bout de la rue où se trouve le bâtiment dans lequel tu travailles. La nuit dernière ce n’était pas la première fois que je te voyais.

            J’avais répondu en toute franchise et j’appréhendais sa réaction, cela pouvait me coûter bien plus cher que la facilité du mensonge.

    
    -         Non ? Pas possible ! S’exclama-t-elle les yeux grands ouverts, d’un léger recul de la tête.

    
    -         Oui, je ne suis pas resté longtemps, c’est normal si tu n’as aucun souvenir de moi.

     
            Je renflouais en détails le poids de cette nouvelle pour tenter d’arrondir les angles de la surprise.

    
    -         J’ai beau chercher, je ne me rappelle pas, je suis désolée, me dit-elle, comme gênée.

    
    -         Comme je te le dis, passé l’été, la direction a racheté des locaux, juste deux numéros plus loin, et l’accueil, toute la branche du service client et après vente a été centralisé vers ceux-ci.

    
    -         Oui ça je m’en souviens, j’ai même trouvé l’idée très bonne. Mais tu étais où exactement, aux bureaux de l’entrée ? Ou … ?

    
    -         J’étais bien à l’accueil, à proximité des machines à café.

    
    -         Je ne descendais que pour quitter le travail et je t’avoue que je ne portais pas tellement d’attention aux autres membres du personnel, ajouta-t-elle.

            C’était sans dédain qu’elle m’avait répondu, mais plutôt d’un calme qui me surprenait. Moi qui demeurais silencieux et sans manifester un grand intérêt à la conversation, je m’étais laissé emporter par les explications, cherchant une excuse au hasard.

     

    
    -         Il t’arrivait de descendre prendre un café, c’est à ces occasions que je t’ai vue à plusieurs reprises. Me semble-t-il ?


    
    -         Oui c’est vrai, tu as une bonne mémoire des visages, parce que je ne descendais pas si souvent.

    
    -         Je suis relativement physionomiste, ça aide un peu dans mon métier, dis-je en souriant légèrement, sans réellement oser en rire.

    
    -         Très bon physionomiste, affirma-t-elle d’un malicieux sourire semblant répondre au mien.

            Une nouvelle pause marqua la conversation. J’avalai les dernières gorgées de mon jus de tomates d’un trait. Elle paraissait confiante et la surprise que je pensais mauvaise prit un détour plutôt agréable.

    
    -         Je ne t’en sers pas un autre je suppose ? me dit-elle soudain d’une fausse ironie, en fixant mon verre vide.

    
    -         Non, merci, dis-je sans rien ajouter, dérangé d’avoir si mal dissimulé le peu de gout que je portai à cette boisson.

    
    -         Donc demain, boulot ? reprit-elle.

    
    -         Et oui, il va falloir dans un premier temps, même si quelques jours m’auraient fait le plus grand bien.

            Quelques temps encore nous parlâmes de sa surprise d’avoir « cohabité », sans s’être jamais adressé la parole, puis les sujets se bousculèrent. Successivement, elle me parla de son métier, de la vie au travail, nous passâmes de nouveau sur l’agression, brièvement. Cela m’étonnait qu’elle fasse une si grande impasse sur ce sujet, comme je le faisais.
A travers son entrain et son humeur positive, le poids des deux derniers jours se lisait sur son visage. Les paupières lourdes, des cernes se dessinaient sous ses yeux dont la lumière semblait s’éteindre. Elle alla à la cuisine, et la rejoignant, elle me proposa de dîner, mais je refusai, même si l’envie ne m’épargna point. Il ne fallait pas abuser des bonnes choses, ma mère m’en avait convaincu tout jeune.

            Je décidai de m’en aller sur les derniers ronronnements du chat qui lissait son pelage sur les mollets de Sylvie. Après quelques mots de réticences à la sonorité sincère, je ne me laissai pas emporter par son charme et sa sollicitude en passant le seuil de son appartement. Sur le palier j’eus droit à une paire de bises et le regard bas, je vis le chaton entre ses jambes qui ne me lâchait pas des yeux. D’un dernier élan je me retournai vers les marches de l’escalier suivi de l’écho de sa voix : «  A bientôt ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




 

 

 

 

 

 

 

7.

 

            Quand elle était enfant, Sylvie aimait poser une oreille le long de la porte d’entrée, écouter les échos émanant de la cage d’escaliers. Tout résonnait, et elle conservait un silence le plus sérieux possible. Le samedi, elle attendait toujours que sa grand-mère, devenue veuve, passe seule le seuil de l’entrée en refermant à double tour derrière elle. Il était aux environs de neuf heures, lorsqu’elle décidait de se rendre à la boulangerie, chercher le pain du repas de midi ainsi que deux croissants, encore tièdes au réveil de sa petite fille.

            Habituée à se lever tôt chaque jour de la semaine pour se rendre à l’école, Sylvie entendait la porte se refermer en deux tours de verrou. Elle se levait, marchait jusqu’à l’entrée, puis écoutait. Souvent, elle y entendait sa grand-mère discutant avec la femme du boulanger, mais plus encore avec leur voisin de palier, monsieur Ivan.

            Plus grande, elle se demanda s’il n’y avait pas eu plus que de vastes conversations matinales entre eux. Sans en penser à mal, elle n’avait jamais repoussé cette éventualité ; les derniers jours de la vieille femme auraient sûrement été bien plus agréables à vivre.


            Au cours des ans, elle apprit à calmer les ardeurs de son cœur, dont les battements bourdonnaient dans sa tête, troublant l’effort qu’elle créait pour assimiler les différents dialogues.

            Il arrivait aussi qu’il ne se passe rien et ce soir, ce fut le cas. Je semblais descendre les marches sans me presser, sans interruptions. Elle se releva, avec son petit chat dans les bras. Il ronronnait. D’un coup d’œil rapide, elle essaya de dénicher un objet délaissé, un sac oublié, un motif qui me ferait remonter vers elle.

            Elle se dirigea vers la fenêtre d’où elle aperçut ma vague silhouette s’éloignant sur le trottoir, deux étages plus bas. Elle s’avachit dans le canapé, le petit minou serré contre sa poitrine.

            Elle resta là, fatiguée après ces deux jours tumultueux. Reposant sa nuque sur le haut du dossier, elle relâcha l’étreinte tenant la petite bête enlacée. Elle sentit les légères pattes s’apposer sur ses cuisses, et elle baissa ses yeux pour embrasser les deux billes luisantes du chaton. Tâtonnant, elle était persuadée qu’il allait filer sous peu dans un soubresaut, mais il resta là, tournant sur lui-même avant de s’installer au creux de ses jambes jointes. Quelques temps elle retint la chute de ses paupières, luttant contre le sommeil en caressant le fauve ronronnant d’extase. Elle s’éteignit dans un instant d’abandon, où le marchand de sable put lui jeter une dernière pincée de grains soporifiques.

            Je m’étais éveillé avec les tourments de la sonnerie de mon réveil. Première pensée pour elle, devant le miroir de ma salle de bain, les cheveux en bataille, la brosse à dents dans un coin de la bouche. Je n’étais pas enthousiaste à l’idée de rejoindre le métro et le travail. Rasé, propre et habillé, j’enfilai mes chaussures en jetant un dernier regard à mon image désenchantée avant de passer la porte.

            Dans la rue, je marchai d’un pas pressé, sans détermination, par habitude du rythme soutenu d’une journée de travail. Sur le trajet, je me trouvai moins en proie aux peurs qui m’avaient envahît la veille, les pensées préoccupées par d’autres sujets. Je lus le journal, acheté avant de rattraper le train et en quittant les entrailles souterraines des transports en commun, je m’émerveillai d’un beau soleil me contraignant à retirer ma veste. Je repris une cadence soutenue en m’évertuant à lever les yeux vers le ciel, et, devant le tourniquet d’entrée du bâtiment, je rentrai sans envie, mais heureux d’être là, à marcher sur le sentier de mes empreintes.

            Je m’installai derrière le pupitre d’accueil après quelques minutes passées à saluer les collègues, à parler de la pluie et du beau temps sans toucher un mot de toute cette aventure. Je n’ai jamais été très loquace, un grand bavard au travail. J’ai toujours considéré l’environnement professionnel comme un endroit particulièrement hostile. Une jungle souvent anoblie, critiquée, mais terriblement nécessaire. J’arrivais à conserver une bonne entente, en ne manifestant que très peu d’intérêt aux sujets extérieurs du cadre professionnel. Si bien que nous nous saluions chaque jour sans hypocrisie ni ressentiment et les heures de labeur pouvaient être abordées avec sérénité et concentration.

            Les deux locaux ouvrirent simultanément, le cabinet reprenant son activité de la veille et nous, faisant de même, la baie vitrée de l’entrée inondée de chauds rayons. Les clients s’enchaînèrent, se présentant alternativement au guichet et au téléphone. La matinée s’écoula, encombrée par de nombreux appels, de sages personnages, posés, ainsi que de rares mais habituelles mécontentes, dédaigneuses et hautaines personnes. L’après-midi fut calqué sur le même rythme, routinier, et je pris enfin le chemin du retour.

            La belle journée marquée par un éveil matinal de l’astre s’acheva dans la grisaille ; je m’engouffrai dans le métro du retour, vidé de mes forces.

            Installé dans le fond de mon vieux canapé, j’entendis le téléphone hurler. Je m’empressai de répondre dans un entrelacs de contractions.

    
    -         Allô ?

    
    -         Ouaip’, c’est Sébastien.

    
    -         Ah, la forme ? répondis-je, heureux d’entendre sa voix familière.

    
    -         Quoi de neuf de ton côté ?

    
    -         Bah écoute, pas grand chose, je sors du boulot là, et toi ?

    
    -         Je viens d’y atterrir, je m’occupe du service du soir et de la fermeture. Je t’appelais pour te tenir au courant. Avant de rejoindre le taff’, je suis allé faire un saut à une expo photos dans le VI e, tu devrais y jeter un coup d’œil à l’occaz’.
            Nous nous connaissions depuis le lycée, et étrangement, avec une poignée d’autres, nous ne nous étions jamais perdus de vue. Bien sûr, il y eut pour les uns et les autres des passages à vide, ces mésaventures qui forgent le caractère et, plus singulièrement, nous acclimatèrent à la vie. Il était devenu serveur et avait rencontré bien des difficultés, dissimulées par le voile d’une fausse gaieté. Au bon moment, avant d’atteindre une sorte de point de non-retour, il s’était repris en main, et s’était redirigé vers des études qui avaient abouti à son métier d’aujourd’hui.

            Qu’importe sous quelles influences. Certains affirmèrent qu’il était temps qu’il se rattrape, d’autres que cela paraissait incroyable qu’il en soit là ; personne n’est réellement enfermé dans la tragédie du dénouement de sa vie.

            Il me laissa l’adresse de la galerie, que je notai à la hâte sur l’angle d’une page de mon journal, avant d’en déchirer le morceau, bientôt rangé à l’intérieur de mon portefeuille. Nos appels étaient toujours brefs et sans promesses, mis à part celle, immuable, de bientôt se revoir.

            Chemin faisant, je pensais à cette poignée de francs personnages qu’étaient mes amis. Ils me manquaient régulièrement, mais je me complaisais quelque peu dans ma solitude, si bien que je ne vivais pas uniquement de simples regrets, mais de sincères émotions. Les souvenirs de nos soirées de jeunesse me volèrent quelques sourires, mais aussi une indéniable mélancolie.

            Il me surprenait perpétuellement de constater, lorsque la pensée m’éprenait, que la solitude, de la manière dont je la vivais, extirpait de mon être les songes les plus joyeux comme les plus tristes. Je pensais sincèrement qu’elle pouvait avoir un effet salutaire sur les Hommes. Je réfléchissais énormément, trop peut-être, j’idéalisais diront certains, mais si nous ne considérons réellement notre condition, comment pouvait-on croire, un jour, interpréter celle des autres.

            Je n’étais plus capable de passer sur ces valeurs devenues miennes il y a des années. Je suis toujours resté sincère, franc, fidèle à mes amitiés, mais aussi intransigeant face aux acteurs de nos vies, ces voleurs d’espoirs, qui jouissent de leur temps en usant sur leurs semblables de la manipulation et du mensonge.

            Je me promis d’aller faire un tour à cette exposition, notre goût des belles gravures s’entremêlant autour des mêmes passions, liées au beau de l’humain. 

            Le lendemain clôtura la fin de la semaine, qui s’ouvrait sur deux jours ensoleillés. Le premier je me levai tard, allant flâner sur la chaussée pavée de la rue piétonne, cernée par les commerces animés.

            A mon retour, je préparai mon déjeuner, calmement bercé par la musique, retrouvant une agréable sensation de bien-être autour de la simplicité dont était remplie mon existence. Initialement, l’après-midi dut être vide de toutes contraintes. Bien sûr, il me fallait tenir ma promesse, me rendre au commissariat et m’affranchir des obligations adjacentes aux évènements.


            Dès que la porte eut claqué derrière moi, je replongeai dans les réminiscences de l’agression, ma main s’apposa d’elle même sur mon corps, glissant le long des zones douloureuses comme pour me rappeler la réalité des stigmates. Je voulus passer le reste de la journée à ne plus y songer ; marcher, me promener je ne sais où, m’épanouir de l’écoulement d’un nouveau jour.

            J’allai prendre un café, assis devant ma télévision éteinte. L’écran reflétait mon image, presque imperceptible, tout juste un amas de formes, les traits de la moitié de mon visage inondés par la lumière de la proche fenêtre, et l’autre moitié vide de contours. Je scrutai ce moi, sans me décider à mettre le poste en marche.

            Je m’informai de l’heure en tournant la tête vers l’horloge située au-dessus du  seuil de ma chambre. Je pensais à Sylvie. Les rencontres furent si peu nombreuses, féminines encore plus rares. N’étais-je pas justement, là, à idéaliser ce qu’elle était, embellir ce à quoi je croyais qu’elle pouvait correspondre ? Je ne l’admets qu’aujourd’hui, onze ans plus tard, mais je confie ici avoir pris conscience d’être amoureux d’elle à cet instant.

            N’est-ce pas cela l’amour ; idéaliser ? On croit connaître ceux qui nous entourent, persuadé que tel ami ou connaissance n’est pas capable de telle ou telle erreur, mais malheureusement, je ne peux pas accepter de véritablement connaître quelqu’un, de vraiment tout savoir de ses sentiments, ses mœurs. Même si j’accordais toute ma confiance à bon nombre de personnes, celle-ci ne demeurait finalement qu’un risque pris, qu’heureusement, je n’étais jamais seul à prendre.

            Alors si l’amour est une conjugaison du risque et de l’idéalisation de l’autre, j’ai bien peur d’avoir été épris de cette femme dès son apparition.

            Je me levai, me dirigeai vers la cuisine où j’avais laissé mes effets ; veste, montre et porte-clefs, sur le plan de travail. Je saisis le tout et pris la résolution de ranger l’appartement. Serrant mes affaires entre mes doigts, je décidai d’appeler Sylvie pour prendre quelques nouvelles et tenter de découvrir ses occupations du week-end. La tonalité résonna deux fois et j’entendis sa voix.

    
    -         Allô…

    
    -         Allô oui, c’est Hervé, comment vas-tu ?

    
    -         Plutôt pas mal, ça me fait plaisir de t’entendre. Et toi tout va bien ?

    
    -         Après une bonne nuit de repos, ma foi oui, répondis-je avec une grande intonation, plein de volonté.

    
    -         Ca s’entend ! De mon côté, les deux derniers jours ont été très agréables, j’ai profité du repos et du temps libre pour me promener un peu. Le boulot s’est bien passé ? me demanda-t-elle inquiète.

    
    -         Difficile hier, mais ça s’est plutôt bien déroulé, pas de réels imprévus, la routine.


    
    -         Bien alors. Comment vas-tu occuper cette fin de semaine ? Des activités prévues pour aujourd’hui ou demain ? elle anticipait l’objet de mon appel, cela me déconcertait.

    
    -         Je t’avouerai que non, bafouillai-je. Et toi ?

    
    -         Cet après-midi, j’ai quelques courses à faire et je dois retourner à l’hôpital.

    
    -         Ah, ok. Et demain ? je n’osai pas quémander de détails sur cette nouvelle visite, mais je sus plus tard qu’elle avait sollicité l’aide continue du psychologue.

    
    -         Demain, je comptais me reposer encore un peu avant lundi. Je reprends le boulot, il faut que je prépare plusieurs croquis et que je rassemble mes affaires pour y remettre de l’ordre. Pourquoi ?

    
    -         Rien de précis, je suis content que tu tiennes la forme. Je t’aurais bien proposé un saut à une expo’ photo, mais nous remettrons ça à une prochaine fois, dis-je résolument, mais sans fatalisme, animé de la conviction que nous nous reverrions sous peu.

    
    -         Je suis désolée, s’excusa-t-elle.

    
    -         Il ne faut pas, repris-je poliment. Repose-toi bien, j’en ai besoin aussi, j’y songeai justement. Finalement c’est une bonne chose, et la semaine prochaine risque d’être longue pour nous deux.


    
    -         Si tu le dis, lâcha-t-elle riante. Pour l’exposition, il n’y a pas de problème. Cette semaine si tu veux, après le travail ?

     

            Il y eu un blanc, une pause. Je rêvais, elle venait d’accepter ma proposition de rendez-vous et insistait pour que l’on fixe une date. Sans en être persuadé, l’idée me traversait que je ne la laissais pas indifférente ; encore un risque pris, mais l’éventualité qu’elle me considère seulement comme un ami s’éloignait. Il fallait que la question de son célibat se résolve sous peu, le doute devait disparaître.

     

    
    -         Hervé ?… Hervé ? répéta-t-elle.

    
    -         Oui, oui, désolé. A vrai dire, je ne sais pas exactement, nous avons des horaires fixes, je te rappellerai pour convenir du jour exact, mais mercredi cela irait ?

    
    -         Normalement oui, je confirmerai quand tu m’appelleras, mais à priori, c’est bon.

    
    -         Super, répondis-je. Bon, je crois que je vais te laisser te reposer, je vais me mettre à mon ménage.

    
    -         Ah oui ? dit-elle en pouffant à moitié dans le combiné.

    
    -         Et oui ! Les hommes aussi savent passer l’aspirateur !

            Nous rîmes encore et quelques phrases plus tard, nous raccrochâmes. Je rappelai dans la minute, elle décrocha dans la seconde.

    
    -         C’est toujours Hervé.

    
    -         Je sais.

    
    -         Je voulais savoir…

    
    -         Je vis seule.

    
    -         Oui, mais, enfin…

    
    -          Je suis seule.

    
    -         Excuse-moi, mais la question devenait nécessaire. Je ne me serais pas permis de t’inviter si tu avais eu quelqu’un dans ta vie, enfin, tu comprends je suppose.

    
    -         Oui, je vois, ne t’inquiète pas. J’attends ton appel. Bisous.

            Et elle raccrocha. J’étais scié. Non seulement elle me comprenait, mais en plus, elle anticipait. Pensant que j’étais le seul à imager l’éventualité du début d’une relation, je me trouvais bien bête devant la réalité.

            Cet après-midi, vide de projets, se trouva subitement animée par l’engouement. Je rangeai mes affaires, passai l’aspirateur et mis plusieurs lessives de retard en route. Je m’affairai à mettre de l’ordre dans ce qui retrouva soudain de l’intérêt ; mon environnement.
Ce fut pour elle, ou pour moi. A la limite qu’importe ce qui motive les gens, n’est-ce pas le résultat qui compte ? Ce que nous faisons pour démontrer nos sentiments, approuver le dévouement de nos émotions.

            Dimanche, j’allai au cinéma, sans réelle envie, plutôt pour ne pas tuer le temps, seul chez moi. J’avais regardé une ultime fois si rien ne restait à faire. La dernière lessive était étendue sur le séchoir, les livres à leur place. Je ramassai un récalcitrant traînant sur le dessus de la commode et, tout en effleurant du doigt le haut de l’étagère où je rangeai l’ouvrage, je passai le pas de la porte ; les poussières sauraient attendre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8.




            Une nouvelle semaine débuta, dans la routine coutumière, avec un arrière goût de renouveau, comme si l’imprévu voulait me prouver que rien n’est écrit. Je décidai de ne pas téléphoner à Sylvie ce jour, mais de patienter durement jusqu’au suivant, avec la puérile pensée qu’attendre encore un peu donnerait d’avantage de crédibilité au sérieux de mes intentions. Peut-être aussi pour ne pas l’étouffer.

            Les premières heures de ce lundi s’ouvrirent sur la pause du midi. Il m’arrivait de temps à autre de manger sur le pouce, sans quitter mon poste, pour prendre de l’avance sur quelques dossiers à traiter dans l’après-midi. Je restais assis sur la chaise, derrière mon large pupitre, continuant à répondre, entre deux bouchées, à deux ou trois appels. Les portes des locaux restaient ouvertes, la mention « guichet momentanément fermé » guidaient les clients vers celui d’un collègue installé à mes côtés.

            Plongé dans les remous du dossier d’un client ayant prit rendez-vous en milieu d’après-midi, j’établis une liste de détails contraignants, ceux qui nécessiteraient des clarifications, avant de le replier et d’en ouvrir un second. Je relevai la tête, afin de brièvement jauger l’état de la salle, voir si nul n’attendait un conseil ou une information, et elle était là.

            Installée depuis je ne sais combien de temps, je devinai qu’elle attendait que je me manifeste, n’ayant pas dû m’apercevoir, la tête courbée derrière mon bureau. Dans l’instant, je me tins debout. Sans me précipiter, je fis le tour du mobilier, et me dirigeai vers elle.
Dès qu’elle me vit, elle m’imita et me fit face.

    
    -         Salut !

    
    -         Hello, répondis-je joyeusement.

    
    -         Comment vas-tu ? Et elle se rapprocha pour me faire la bise.

    
    -         Bien, bafouillai-je entre deux baisers.

    
    -         Je ne te dérange pas trop au moins ?

    
    -         Non, comme tu le vois, c’est l’heure de la pause.

    
    -         Pour moi aussi. Alors je suis passée te voir, dit-elle en prenant de légères couleurs.

    
    -         C’est gentil, je ne suis pas un adepte des surprises, mais là, je ne regrette pas qu’elles existent.

            Nous parlâmes paisiblement. L’un comme l’autre, nous reprenions le travail dans peu de temps. Le hasard n’était en rien dans sa venue, bien qu’elle l’affirma. Elle s’était inquiétée quand je n’avais pas rappelé et avait donc prit le chemin de nos nouveaux locaux où elle savait me trouver.

            Elle confirma notre sortie du surlendemain, et ne s’attarda pas sur le sujet en usant d’une curiosité pleine d’intentions. Mon état de santé, l’hôpital et la police, elle fit un tour d’horizon de ce que je m’efforçai de fuir. Je promis une nouvelle fois de m’occuper de ces « détails »  très bientôt.
J’avais déjà téléphoné au docteur Agary. Et après le lui avoir confié comme un enfant se vante d’avoir achevé ses devoirs, je crus discerner une fraction de seconde le regard d’une mère pas tout à fait satisfaite.

            J’en ris, elle aussi, et nous nous revîmes le jour suivant. Une osmose se créait, la naissance de notre complicité m’illuminait.

            La journée fut longue, terriblement longue. Le temps était tout relatif à mes projets, à l’impatience nouvelle qui m’envahissait, quand, habitué à ce train-train quotidien d’une semaine de travail, un événement inhabituel s’immisçait, en apportant d’autres. Sans me sentir chamboulé, j’observais que les changements et l’imprévu s’intensifiaient.

            Ainsi, j’attendis l’heure de quitter mon siège, réorganisant mille fois mon espace de travail, les yeux constamment attirés par les aiguilles de ma montre.

            Le moment vint. Je me levai, m’habillai, si rapidement que mes collègues s’étonnèrent en plaisantant de l’éventualité d’un « rencard ». Sur le départ, je leur adressai un dernier signe de la main. Passé le tourniquet de la sortie, je longeai la bordure du trottoir me menant au cabinet d’architecture, lieu convenu du rendez-vous.

            Je patientai quelques minutes durant lesquelles je découvris l’aménagement flambant neuf du rez-de-chaussée. De nombreux fauteuils, un téléviseur ; et une hôtesse d’accueil qui, assise derrière un unique bureau, dirigeait les clients, répondait à leurs attentes.
Le mobilier et les revêtements muraux avaient changé de teinte, de forme, dégageant une chaleur et des atouts nouveaux, bienvenus et du plus bel effet.

            Resté debout, je guettai l’ouverture des portes de l’ascenseur. Par quatre fois, elles laissèrent apparaître des inconnus, me procurant de fausses joies.

            Les mains dans le dos, comme un élève sage attendant la rentrée en classe, j’arrêtai de sourire aux clients ou employés qu’il me sembla reconnaître à plusieurs reprises. Sylvie se manifesta avec un retard qui l’embarassa, sortant en trombe, agitée, de la cage d’ascenseur.   Reconnus, nous nous saluâmes et je la rassurai, ennuyée et désolée qu’elle fût, du désintérêt de son retard. Elle enfila prestement sa veste de velours et nous rejoignîmes calmement la première station de métro.

            Je lui confiai avoir appelé le commissariat central de la rue Chauchat, vers lequel elle s’était dirigée. Comme j’avais prévu de me rendre à l’hôpital le matin du samedi arrivant, pour l’analyse des résultats de mes examens, j’irais ensuite au poste déposer ma plainte. Elle sembla ravie de ces détails, puisque nous évoquâmes de suite l’exposition, s’inquiétant de savoir vers où nous cheminions, du thème, du nom du photographe.

            Je lui expliquai que nous allions dans le VI è arrondissement, au numéro 36 de la rue Jacob, où nous pénétrerions dans la petite salle Dina Vierny ; que je connaissais pour m’être intéressé aux clichés de différents artistes exposés dans le passé.

            Cette fois nous allions pouvoir observer les instants qu’un jeune amateur Seine-et-marnais avait capturés de Paris. Je ne pus lui en dire énormément plus sur le moment, me contentant de lui confier les appréciations de l’ami m’ayant conseillé le déplacement.

            Il s’agissait d’un jeune homme d’une vingtaine d’années séduit du quotidien parisien, celui qui nous entoure chaque jour. Il ne s’était pas fait chasseur de vétilles, mais plutôt peintre du commun, nous laissant le loisir de dénicher les détails. Il habitait un petit village, et la capitale s’était offerte comme une terre vierge, alors qu’il redirigeait l’orientation de ses études vers cette passion qu’est l’univers de la photo. Comme quoi, le creux d’une période sans emploi, sans réelles activités professionnelles, pouvait se remplir de peu de choses et, au gré du hasard et de l’affection, devenir beaucoup.

            Nous pénétrâmes dans la salle sur un échange de regards. Elle me précéda en souriant, me confiant s’être rarement rendue à une de ces expositions, se sentant étrangère à cet univers que les apparences noient dans l’inaccessible, l’incompréhensible. Alors que la liberté nous offre le choix de lire, d’entrevoir, ce que nous voulons de toute œuvre.

            En vadrouillant dans les allées délimitées par les cadres des photographies aux formats variés, elle dispersa quelques questions, voulant connaître mes impressions sur telle ou telle image. Nous échangeâmes nos avis, nous arrêtant de temps à autres sur différentes captures auxquelles nous portions un plus grand intérêt.


            Il y en eu deux qui marquèrent l’exploration que nous avions entrepris. Dominant, le simple cliché d’une ruelle sans fond perceptible où le dos de trois individus se dessinait. Nous étions-nous arrêtés sur celui-ci pour les mêmes raisons ? Il semblait que oui, les silhouettes photographiées nous rappelaient étrangement nos agresseurs et le noir de l’horizon évoquait, pour Sylvie comme pour moi, le triste destin vers lequel ils avaient choisit de se mouvoir.

            Ensuite, il y eut une autre perspective, plus réjouissante. Deux enfants jouant autour d’une fontaine publique, s’éclaboussant, avec en arrière-plan le groupe dont ils s’étaient écartés le temps de se tremper de la tête aux pieds. Un moniteur, la bouche ouverte, les bras au ciel avec de gros yeux durs, paraissait outré.

            Les délicieux souvenirs de mon enfance, des vacances passées à fréquenter les centres de loisirs, se ranimèrent et je m’émus pour cela. Elle enfouit ses émotions, non parce qu’elle n’avait pas eu d’enfance, mais parce qu’elle ne fut pas commune. Ce fut l’image d’envies passées qu’elle digéra comme la réalité avale l’imagination.

            Néanmoins, elle se réjouit de constater que les enfants se montrent encore capables de rire du peu que nous leur laissons aujourd’hui, partagés entre la séparation probable de leurs parents, les difficultés de la scolarité et, d’une manière plus large, de leur insertion dans le monde social. Une ouverture sur la naïveté des jeunes années de l’existence.




 

 

 

 

9.

 

            Nous ne sortîmes pas aussi tard que nous l’avions pensé de prime abord, puisque la banderole lumineuse d’une pharmacie nous indiqua que l’heure du dîner approchait à petite allure. Nous discutâmes encore de l’exposition. Il me torturait de voir qu’elle n’arrivait pas à exprimer ce que lui inspiraient différentes photographies. Comme si elle tournait autour du pot, pour « noyer le poisson ». Comme si mon avis, que j’exprimais curieusement avec l’élocution inspirée du passionné, dut influer sur le sien. J’accusais toujours cette brutale facilité au développement, lorsque le sujet tournait autour de mes centres d’intérêts.

            Il me sembla que, soit je l’ennuyais, soit je l’impressionnais. Ces deux éventualités me déplurent autant l’une que l’autre et je nous offris une transition en l’invitant à dîner.

    
    -         As-tu faim ?

    
    -         Pas tellement pour l’instant, mais le temps de trouver un petit restaurant, sûrement que oui, avoua-t-elle, intéressée.


    
    -         Alors marchons un peu et nous verrons, dis-je, me faisant élégant gentleman.

            Elle ne refusa aucune proposition. Je tentai de lui laisser le choix, mais elle se satisfit de toutes mes propositions. Indien, chinois, japonais, peu lui importait, « je ne suis pas difficile » se contenta-t-elle de me répéter.

            De questions en réponses, j’appris qu’elle aimait cuisiner, de curieuses recettes aux noms alléchants, non pas comme la nécessité l’impose, mais en prenant son temps, s’exerçant à l’improvisation du mélange des saveurs ; tel l’alchimiste usant de formules toutes plus corrosives, une dose de danger en moins.

            Ainsi, je choisis le restaurant. Une de ces minuscules brasseries, où les tables recouvertes de nappes hors du temps s’alignaient en nombre restreint. Les fenêtres à petits carreaux, les serviettes de tissu roulées dans leur rond de bois à l’effigie de grands arbres, le menu inscrit à la craie sur l’un des murs de la salle : je fus convaincu de passer un agréable moment.

            Une dame, relativement âgée et de courte taille, amena nos plats, commandés les uns à la suite des autres, au rythme de l’interruption des éclats de rires que nous poussions. Nous rîmes tant, de futiles boutades et d’anecdotes mémorables que nous pensâmes, après s’être laissés emporter, avoir dérangés d’autres clients ; s’étant mis à nous fusiller du regard. Humblement, nous stoppâmes nos emportements, quand la vieille femme s’avança et nous dit : « Ceux là, n’y faites pas attention, ce sont des habitués, mais surtout de vrais couillons.
Riez les jeunes ! Ca me rappellera que mes clients ne sont pas tous comme ces gaillards… »

            Elle dit ces mots juste assez fort pour que nous les entendions mais pas eux. Un peu comme quand l’on devine qui marche dans l’escalier ou dans le couloir, au rythme du pas ; elle sut provoquer en nous l’étonnement, sans se trahir. Eberlués et enchantés, nous écarquillâmes les yeux avant de reprendre notre repas, un ton en dessous tout de même.

            Aux abords d’une station de métro, rassasiés, il fallut nous séparer. Je devais repartir dans un sens et elle vers l’opposé. Au bord des marches des derniers escaliers la menant sur le quai de sa rame, je lui tins une main, puis l’autre. Elle s’avança, moi aussi. Je n’osai apposer mes doigts sur son visage, mais nos lèvres se rapprochèrent, s’enlaçant autour du pilier de nos sentiments naissants.

            Je ne me souvins plus si mon cœur accéléra ou s’il se paralysa, j’eus le souffle court, sensations difficilement descriptibles, comme après un effort immense ; submergé d’une émotion au-delà de toute mesure.

            Le métro gronda dans les galeries, nous nous détachâmes. Nous n’avions plus rien à nous dire, tout semblait accompli dans un silence aussi exact que la plus pure vérité. Elle descendit les marches, se retourna avant de filer le long de la rame, à l’image des scènes hollywoodiennes, pour immobiliser une fraction de seconde ses yeux dans les miens.

            J’entendis repartir la rame dans les tréfonds de la capitale et, en me reposant contre une barre de soutènement de celle qui me ramena chez moi, je sentis un poids quitter mon être. Plus tard, je compris que c’était celui du sentiment de solitude.

            Les jours suivants s’écoulèrent, rythmés par les heures de travail. Nous déjeunâmes ensemble, conscients de nous découvrir sous un autre voile que celui d’inconnus, se souriant sans intentions. Dorénavant, chacun de ses mots, de ses pas, de ses gestes furent à mon attention et nulle autre. Je fus peut-être fou de m’imaginer cela au point de départ de notre relation, mais cette folie dut être salutaire pour son évolution, puisque je sus habilement la dissimuler ; redistribuer avec parcimonie les flocons du bonheur que nous vivions.

            Au cours de l’un de nos déjeuners, elle m’invita à passer la soirée chez elle. Je refusai en tentant d’exprimer, sans la blesser, l’envie me tenait de prendre le temps de nous révéler. Nous connaissions la situation à laquelle nous serions amenés en se retrouvant seuls, animés de l’attirance de nos corps que nous ne pourrions pas contrôler indéfiniment.

            Il était aisé de stopper nos élans, quand, entourés de la foule des passants, nous échangions nos douces intentions charnelles en de courtes phrases susurrées. Le moment viendrait, mais pas encore, la banalité de l’acte sexuel nous faisait peur autant qu’il nous tentait. Nous voulions, je pense, garder cette phase première tel un trésor, un symbole de la cohabitation de nos rêves, de nos engagements et sentiments.
Ainsi que, par-dessus tout, la promesse fidèle de l’appartenance du corps de l’un, à l’autre.

            Il fallut que nous cédions à un moment, moi impuissant contre ma propre impatience et face à la réciprocité de nos envies. Lorsque j’acceptai enfin de retourner chez elle, il sembla que mon approbation donna le coup de feu du départ de ses prévisions. Elle me décrivit sans interruptions significatives ce qui alimenterait la proche soirée, sans que je puisse, à un quelconque instant, acquiescer ou réprouver quoi que ce soit. Je l’écoutai donc me parler du cinéma, du retour chez elle, du dîner qu’elle comptait me préparer, de la fin de soirée, imprévue, mais sans surprises réelles concernant le contenu de ce qui se déclinerait comme un dessert. Un sourire plein de passion et de promesses que je conservai le long de son discours, subtil, lui fit prendre conscience de l’engouement immodéré qu’elle manifestait. Elle rougit et me glissa doucettement au creux de l’oreille, tel un murmure :

    
    -         Cela te convient ?

    
    -         Oui, dis-je, sans rien ajouter de plus, mes lèvres au ras de son cou.

            Réponse futile, l’entrelacs de nos membres exprimait déjà mon accord sincère. Et elle m’embrassa, comme je le fis, tendrement convaincus d’être sur le seuil d’une nouvelle destinée, qui nous échappait jusque là.
            Nous avions prévu notre premier soir de complicité, un samedi, quelques semaines après notre sortie à l’exposition. Cela nous laissa un week-end entier à vaquer aux activités et sorties déjà mises en place. Elle devait, suivie d’une collègue, rendre visite à son coiffeur, chez qui elle me confia ne pas avoir mis les pieds depuis longtemps. Elles avaient décidé de s’offrir ce plaisir, que j’ai toujours considéré féminin, n’ayant jamais apprécié me gratter entre les heures séparant une coupe  d’une douche libératrice.

            Le dimanche, seule, elle irait sur la sépulture de sa grand-mère, au cimetière, où je mettrais plus de dix-huit mois à accepter de l’accompagner, considérant que je ne pouvais partager la vivacité du souvenir qu’elle lui manifestait. J’accepterais avec le temps, par amour de sa petite-fille, et je pense qu’à cette condition, je ne manquais pas de respect à la mémoire de cette femme.

            De mon côté, je devais revoir les amis, toute la bande, fait de plus en plus rare pour en manquer l’occasion.

            Il me faudrait le dimanche pour récupérer d’une soirée passée autour d’une partie de tarot, pack de bière aux pieds, cigarettes pour certains, à boire pour tout le monde. Nous répondions sans équivoque à l’image de la coterie de copains se retrouvant autour de canettes vides et de cendriers pleins, écumant le répertoire de nos lourdes blagues. Mais nous savions aussi nous réunir en d’autres opportunités : les déménagements, les mariages, les enfants, les travaux nécessitant la main d’œuvre des amis, etc.

            Cette fois nous décidâmes de nous rejoindre chez l’un d’entre nous, résidant avec sa femme dans une maison nouvellement acquise, le rapprochant de sa belle-famille, mais aussi du véritable repos.

            Au bout de la nuit, nous nous étions remémoré les souvenirs des murs abattus, des heures passées à décoller moquette et papier-peint des chambres, à repeindre la cuisine. Allongés sur la pelouse fraîchement taillée, nous gardions le silence en scrutant le ciel de la nuit noire. Réchauffés par notre inhabituelle consommation d’alcool, nous parlâmes beaucoup, eux plus que moi. J’écoutai sans participer activement aux différents débats. Je ne dis que peu de choses et je ne sais plus jusqu’à quel moment nous étions restés là, étendus, mais je me souviens de l’étonnement de tous, lorsqu’en profitant d’un silence, j’avais envoyé entre deux gorgées d’une fameuse boisson à base de houblon :

     

    
    -         Je crois que je suis amoureux.

    
    -         Ah bon, ça faisait des lustres, dis-nous tout, me dit l’un d’eux.

    
    -         Rien d’anormal, j’ai rencontré une femme, et voilà, ça s’est fait « tout seul ».

    
    -         Mais oui ! Allez, dis-nous, t’en a trop dit maintenant !
            Je dus, bien évidemment, donner quelques explications, des renseignements satisfaisant leur curiosité. Je me retins d’évoquer l’épisode souterrain, où nous nous étions fait détrousser et agresser. Il me suffit de leur dire qu’il s’agissait d’une ancienne « collègue », architecte de surcroît. Je ne manquai pas d’éloges sur les réponses concernant ses qualités, sa beauté physique, ironisant quelque peu sur des fatalités machistes, clôturant le sujet sur ces facéties allouées aux femmes.

            Je ne sus exactement pourquoi j’avais évoqué Sylvie. Je ne pensais pas la brandir tel un trophée dûment mérité par un quelconque pouvoir de séduction, dont j’eus été le dépositaire. Peut-être l’euphorie m’avait-elle mené à partager cette nouvelle.

            Je dus l’invoquer comme pour affirmer que la solitude, avec laquelle je vivais depuis des années, n’était en aucun cas affiliée à une tragédie dans laquelle ils semblèrent m’insérer. Ils saisirent, je l’espère, que même lorsque je me sentis mélancolique, en proie à la tristesse, je n’acceptai aucune forme de fatalité de mon destin. Je tentai simplement de rester moi-même, sincère, fidèle, avec cette pointe d’altruisme que ma sensibilité alimenta.

Difficile de changer uniquement dans le sens positif de la chose. Voilà ce que je m’efforçai de communiquer, de partager et d’appliquer.

            Je rentrai en compagnie de Sébastien, vers les banlieues que nous habitions, assis dans le train du retour. Nous ne parlions pas tellement, nos paupières tentant de se clore pour rattraper le sommeil en retard.
Chacun le nez dans un ouvrage, la concentration fut ardue. J’avais depuis peu repris la lecture des livres non-lus de ma collection, allez savoir pourquoi. Lui, aimait lire de temps à autre ces histoires emplies de dragons et de magiciens, de guerriers bravant le danger et les pièges d’ennemis par leurs pouvoirs mentaux ou aptitudes physiques. Nous nous regardions de temps en temps, échangeant quelques mots sans consistance.

            Vint l’arrêt où je devais descendre, le laissant continuer son chemin. Nous échangeâmes une poignée de mains en alliant quelques familiarités à la promesse de nous revoir sous peu. Au moment de notre séparation, il m’envoya d’un air sérieux et gêné :

    
    -         Sois prudent avec cette femme.

            Etonné, je pris de l’assurance en affirmant qu’il n’y avait pas d’inquiétudes à avoir, d’un ton partagé entre fermeté et humour. Mais, sur le quai, alors que le train aux voitures d’aluminium reprit sa lente marche, j’assimilai la portée de ses mots.

            J’imaginai que mes amis devaient tous partager cette remarque. Ils s’inquiétaient de ce moi que je fus, outré de l’inhumanité dont les Hommes peuvent être capables, malade que je pouvais être face à l’échec d’une relation amoureuse, inapte à en accepter l’issue, sinon à l’aide des années.

            Je n’avais pu me résigner à écarter l’importance du partage sentimental de ma vie, ils le savaient. Qu’importent les embûches et les misères, je restai convaincu de l’existence de personnalités semblables à celle que je m’évertuai de conserver.


            Les craintes étaient justifiées, comme le sont toutes celles révélées par l’amitié.

            Le travail reprit insatiablement, et tout les midis furent autant d’occasions de passer du temps ensemble, autour de minces repas préparés la veille, ou d’un casse-croûte assemblé à la hâte. Nous tergiversâmes sur des planches qu’elle s’appliquait à mettre à jour, des projets à venir, de sa profession qu’elle appréciait véritablement.

            La soirée approchait lentement et nous en parlions peu, pour que les heures ne soient pas cadrées à l’avance, que chaque minute ne soit pas déjà planifiée. Nous nous appliquions à cultiver notre patience.

            Le temps s’écoulant, immuable, le fameux jour pointa et je passai la période le précédant à m’y préparer, le plus « conventionnellement » possible. Je commençai par un passage à la salle de bain, à l’intérieur de laquelle je ne séjournai habituellement que quelques minutes et où se prolongea un précis un rasage. La penderie ne répondit pas à mes exigences. Je me reprochai sur l’instant de ne pas m’intéresser plus que cela à ma garde-robe, me retrouvant devant le choix délicat que m’offrirent quatre malheureuses chemises propres. Je me décidai sur une bleue clair, sans fioritures, ainsi que sur un pantalon blanc cassé et de sa veste assortie. Bien sûr, il y eut les éternels allers-retours jusqu’au grand miroir devant lequel je me dandinai de droite et de gauche, tournant sur moi-même, focalisant mes pensées sur les zones les moins estimées de mon corps.


            Sur le chemin de son appartement, j’hésitais à acheter un bouquet, par peur du conformisme, et, ma foi, je m’y résignai, car comme le mariage, j’aimais imaginer l’institution qu’est le bouquet de fleur du premier rendez-vous. Je pénétrai donc dans le métro « beau comme un camion ».

            Depuis quelques jours, et, à vrai dire depuis la nouvelle dimension qu’avaient pris mes relations avec Sylvie, je ne songeais que peu à la conjoncture de notre premier contact. Ce soir passé, où, terrorisés, nous avions émis un appel commun, dans les tréfonds d’une rame. Les visages enragés de nos agresseurs me semblaient loin, comme s’ils n’avaient été que des comparses dans l’histoire que nous vivions elle et moi en ces jours, à cet instant.

            J’arrivai en avance devant la petite porte verte, devenue familière, alors que ce ne fut que la troisième fois où je m’y tins. Je laissai passer du temps avant de sonner, via l’interphone ; le temps d’être ponctuel, à l’heure prévue, ni en retard, ni en avance.

            Avant de monter les escaliers, pénétrant dans le hall, je me retournai pour voir scintiller la boutique du boulanger qui était encore ouverte en ce début de soirée, baignée par la lumière du soleil. Au palier du deuxième étage, je pensai presser la sonnette, mais la porte était entrouverte. J’entrai en m’annonçant. Immédiatement, des odeurs m'arrogèrent, Sylvie s’affairait à la cuisine, et insistait pour que j’entre.

            J’approfondis encore ma curiosité en dénudant une nouvelle fois le mobilier et sa disposition, attiré par la conjoncture nocturne qui donnait d’autres valeurs, d’autres attraits à l’ensemble. Dans le salon, deux bougies brûlaient, et après avoir retiré mes chaussures, je me risquai à passer la tête dans l’encoignure de la porte séparant l’entrée, du salon. Il y avait des candélabres disposés sur la table dressée, dont la vaisselle étincelait au mouvement de la danse des flammes. Dans mon dos, je sentis ses mains glisser sur le tissu de ma chemise ; je me retournai et nos visages se firent face dans l’union de nos baisers.

            Je fus contraint de briser la surprise du bouquet, plutôt encombrant. En pénétrant dans la cuisine, je la laissai regagner les casseroles fumantes, accoutrée d’un tablier troué, au tissu transparent, usé par les lavages répétés. Héritage intact.

            Je mis les fleurs en vase, le disposant sur la table basse, devant le canapé. Nous discutâmes, en dégustant un plat dont la recette provenait de feu sa grand-mère. Si simple et pourtant si savoureux, si délicieux. Nous entrecoupions nos phrases par de tendres regards. Ses yeux, sujet de tant de mystères pour les uns, de curiosité pour les autres, d’amusement pour elle, me confiaient les émotions non-dites, détails que l’on ne peut formellement exprimer.

            La longue attente qu’avait durée la semaine nous mena à ces heures où nous partageâmes beaucoup en peu de temps. Ce temps qui fait défaut, qui s’évanouit si vite que nous ne vîmes la nuit s’écouler, sinon dans les ébats que nos corps échangèrent.

            A l’apparition de l’aube, je pris conscience d’avoir dépassé l’embrasure de cette porte, source passée de tourments ; symbole du privilège que j’avais d’être parvenu de l’autre côté, celui de sa vie.

            Au petit matin, donnant une suite logique à la tradition du bouquet de la veille, je me glissai à pas de loups dans les escaliers de l’immeuble et, silencieusement, je rejoignis la boulangerie de monsieur Bignot, pour en ressortir avec un sachet de croissants dont la tiédeur caressait la paume de ma main ; dont les effluves marquèrent au cours des ans, de nombreuses matinées de dimanches.

 

 

 

10. (Aparté)

 

            La période hivernale de cette année 1996 s’écoula comme les moments heureux, avec ce trait caractéristique du bonheur ressenti, rapide, vif tel le frisson naissant d’un courant d’air. Nous ne prenions pas de réelles habitudes, mais, un ton en deçà, nous accommodions les envies de chacun en des activités communes. Nos loisirs favoris mutèrent en de longues promenades parisiennes, des soirées passées à cuisiner ensemble ; où elle cuisinait plutôt et où j’apprenais, unis par d’incommensurables fous rires inhérents à ma maladresse coutumière, à  mon humour désuet et ridicule.


            Jusqu’ici, j’avais rêvé la vie amoureuse, la cohabitation de deux êtres s’aimant, davantage exaltante, remplie de surprises qui n’en auraient pas été, puisque je les imaginais déjà.

 

            Ce fut bien mieux que tout cela, d’un calme sans remous malfaisants, où nous ne cachions rien de l’un à l’autre, où plus rien ne souffrait du silence nauséeux. Nous ne parlions pas sans cesse, mais les instants exempts de mots s’unirent aux phrases dites et à venir, scellant une certaine cohérence.

            Nous eûmes du temps à partager et, à vrai dire, je pense que nous sacrifiâmes, si telle est la notion de sacrifice, beaucoup de ce que nous faisions auparavant, pour alimenter un renouveau inconnu et délicieux.

 

            Elle continua de consulter le psychologue de l’hôpital St-Lazare. Nous parlions souvent du contexte où, finalement,  notre relation était née. Je l’écoutais, elle faisait de même.

            J’appris à me laisser aller aux confidences « honteuses » de l’homme avouant ses peurs. Je sus vivre avec cette autocritique virulente de mon comportement, m’excusant mille fois de ma lâcheté quand il arriva qu’elle en vienne aux larmes. Je la serrai contre moi et nous arrivions, ensemble, à dépasser ce souvenir omniprésent, oppressant.




            Les démêlés procéduriers nous amenèrent plusieurs fois dans les locaux du commissariat de la rue Chauchat. Nous y allions la plupart du temps tous les deux, que l’un ou l’autre soit seul convoqué. Nous ajoutions des détails au dossier. Nous croisâmes plusieurs fois le vieil homme à qui j’avais rendu les photographies tombées au sol, alors qu’il se faisait malmener. Nos versions furent comparées, analysées, et au-delà des exagérations humaines et personnelles, elles se complétèrent dans un même vécu des faits.

 

            Les Trois se firent coincer durant le premier trimestre de l’année suivante. Nous retournâmes les identifier dans la foulée de leur arrestation.

            Les avancements de l’action de justice demeurèrent obscurs. Nous venions quand nous étions sollicités, nous pliant au devoir de citoyen, guidés par une foi puissante en notre police et nos lois. Le cadre rigide de la fourmilière du commissariat nous impressionnait, conférait du poids à notre présence en ces lieux, allongeait l’impact de ce que l’on s’imaginait juste ; nous nous sentions en sécurité, protégés de l’apparition de nos tords et de nos peurs.

 

            Nous continuâmes à vivre, le travail en trame de fond d’un autre monde dont nous ouvrions la porte à chaque pas commun, à chaque moment partagé.


            Le soir, elle s’appliquait régulièrement à compléter des projets en cours. Je lisais les livres de sa collection, impressionnante, et par-delà les délices de la lecture, je pénétrai les entrailles de son plaisir livresque.

 

            Les douleurs de mes membres s’atténuèrent et s’évanouirent sans que j’y porte le moindre intérêt. C’est comme si elles s’étaient dissipées avec d’autres parcelles de ce qui me faisait être moi,  résultant d’une sorte de nous en devenir.

            D’autres choses changèrent. Chez elle, je ne pourrai en confier énormément puisque je ne la connaissais que de nos vies assemblées, sans réels évènements antérieurs. Je notai quelques points aussi grotesques que bizarres, nous n’allumâmes plus jamais une seule cigarette, le besoin s’était échappé, disparu. Il y eut aussi un regain d’entrain dans ma vie professionnelle, familiale, sociale. Je me montrai incapable d’irascibilité, je devins moins absent pour mon entourage.

            Nous rendions visite à mes parents, en province, à intervalles réguliers, enserrés dans l’émerveillement de ma mère et la fierté de mon père.

            Foule de détails difficilement explicables, nous avions été capables de modifier la vie de l’un et l’autre sans contraintes pesantes, sans embûches insurmontables, par la seule naissance d’un amour équivalent.




            Je tardai, à la fin du printemps, après mûres réflexions, à rendre mon appartement de Créteil et à m’installer définitivement avec Sylvie, au cours du mois d’avril. Nous partagions les frais, déclarant notre concubinage aux administrations. C’est ainsi que l’éventualité d’une union officielle ; autrement dit, du mariage, apparut dans nos discussions.

            Voici le seul récif que nous abordâmes. Sans que le souci en devienne insupportable, la conviction que l’officialisation de notre relation noterait une nouvelle dimension de nos engagements, aux yeux du reste du monde, ne m’atteignit pas. Il n’y eut qu’elle, et nulle autre, à habiter mes pensées charnelles et amoureuses, qu’elle à m’insuffler un inavouable confort à me trouver aux commandes de ma vie.

            Nous évoquâmes à plus d’une reprise cette vague idée d’union, mais elle s’abstint de me reprocher mon désaccord. Notre amour n’avait nulle besoin de cette preuve, ultime à ses yeux, inutile aux miens.

 

            L’été arriva et, la fin du mois d’août s’ouvrit sur nos premières vacances à passer ensemble. Deux semaines, coupés du travail et de ses obligations. Les sept premiers jours furent dévolus à ce que je qualifiai de « nuits de noces imaginaires ». Elle se vexait légèrement que je joue de ce sujet tendancieux ; de ce qui, pour elle, était bien plus qu’un symbole. Néanmoins, nous ne faisions rien de nos matinées, mis à part dormir, somnoler, côte à côte sous un drap destiné à cacher nos corps, en opposition à sa fonction primaire d’isolant.
Les après-midi, nous sortions beaucoup, jusque tard le soir, avant de regagner nos pénates.

 

            Les vacances évoquent le dépaysement, le voyage, l’aventure, l’écart complet avec les fondements du quotidien. Comme si le fait de partir, de s’abstraire en quelque sorte, prodiguait des soins palliatifs à d’incurables difficultés.

            Nous décidâmes de ne pas partir, de ne pas nous faufiler en dehors de nos vies, peut-être parce qu’elles s’unifiaient à peine et que le désir de fuir les mécontentements était absent. Je ne sais plus. Il y avait des choses brièvement abordées, évoquées comme le bruissement de feuilles d’automne, rapidement élucidées, sans recours à de multiples explications.

 

            En une phrase, elle me proposa d’appeler mes parents, et ce fut fait. Le lendemain, nous étions partis par le train, en direction des paysages verdoyants et aérés des proches campagnes. Dorloté par ma mère, acculé par les petits plats que les deux femmes de ma vie préparèrent, nous étions restés jusqu’au bout de nos congés ; mon père satisfait d’entrevoir un fils changé, et moi, heureux.

 

            Le retour à une réalité « capitale » fut le plus ardu. Regagner un rythme soutenu, alourdi d’une rentrée aussi scolaire pour les enfants, que professionnelle pour les adultes. Les clients, leurs coups de fils incessants, autant de stress assimilable dont l’existence est si vite oubliée et le rappel si lent.


            Comme moi, Sylvie retrouva ses habitudes, de nouveaux projets sur lesquels plancher et son bureau qu’elle appréciait tant, la direction ayant alloué, à une époque, un budget à chaque employé afin qu’il l’aménage à son gré, en totale collusion avec ses goûts.

 

            Un nouvel hiver approcha et, avec lui, l’anniversaire de notre rencontre, ou plutôt de la concrétisation de celle-ci vers ce que nous vivions aujourd’hui. Accompagnant les nuages, le ciel grisâtre et la pluie, vint aussi un rappel du passé.

            La police téléphona un week-end pour nous avertir de l’imminence du procès des Trois ; prévu pour la fin novembre.

 

            Bien évidemment nous dûmes encore rejoindre les locaux du commissariat, valider une nouvelle fois les faits et accepter de témoigner lors des audiences. Là, en guise de réponse, ils n’eurent pas le consentement tant attendu, car Sylvie et moi savions qu’il nous faudrait affronter plus que le regard haineux et vindicatif des Trois. Il fallait nous confronter à nous mêmes, accepter de lutter contre la peur pour qu’ils ne puissent jamais plus l’inspirer à personne d’autre que nous.

            Quelques jours de raisonnement et de solidarité morale notèrent la nécessité d’une décision aboutie. Nous dialoguâmes longuement, posant de multiples hypothèses, découvrant l’autre versant d’un amour solide. Cette écoute si habile et dévouée, présente sans coercition, abolie de l’ennui et du désintérêt qu’évoquent souvent les problèmes individuels.
Je la soutins dans ses propos, elle me suivit dans les miens, et nous sûmes argumenter autour de ce qui devait motiver notre choix. Nous devions voir loin, au-delà de ce qui put être vu, car le côté perceptible de notre témoignage tenait à nous écarter du danger des Trois.

            Puis, pour nous affranchir de la culpabilité d’enfermer ces hommes, nous nous soulagèrent d’une soudaine confiance en « la vertu pénitencière ». Ce fut une décision paradoxalement égoïste et généreuse, comme un cadeau fait à des hommes et des femmes innocents.

 

            En décembre, le vingt-trois, ils furent condamnés. Cinq années dont dix-huit mois fermes pour chacun. Pas d’unique responsable, pas de différences. Cinq ans pour tout le monde.

 

            Lors de l’audience, je reconnus le vieil homme, aux photos ensoleillées. Il s’appelait Fabrice Paril-Mkélé, la deuxième partie de son nom formée de celui de sa femme, originaire d’Afrique. Longtemps, il parla, agrémentant chacun de ses mots lents de petites pauses graves. Personne ne le coupa, Sylvie et moi, comme les autres, nous écoutions. Quantité de témoins inconnus et de proies humiliées supplémentaires allongèrent la durée du procès, leur nombre m’impressionna.

            L’identité futile des Trois fut divulguée aux occupants de la salle, nous connaissions déjà ces noms, mais il n’est d’aucune utilité d’en faire mention ici, car ce pût être Maurice, Jean, ou que sais-je ; ils étaient de leur côté de la barrière et nous du nôtre.




            Deux d’entre eux ne trouvèrent manifestement pas la force, le courage, de décoller leurs visages en larmes du sol. Le troisième, assis à l’extrême droite du banc des accusés, fixait quantité de gens de la foule dont nous faisions partie. Sylvie s’en inquiéta et enlaça sa main dans la mienne, posée sur ma cuisse, pour ne plus la relâcher.

            En tentant de suivre la colère dirigée de ses yeux, je devinai l’homme serrant les mâchoires aux remous des muscles de ses tempes. Je l’imaginai, digérant son courroux en assimilant d’un clignement de paupières chaque visage des responsables de son proche emprisonnement. Il dût nous voir, sûrement nous reconnaître, mais nos regards, ce jour-là ne se croisèrent point.

            La parole leur fut donnée succinctement, ils n’avaient rien à dire. Deux énoncèrent un semblant d’excuses, le troisième se tut.

 

            Soulagés, non, apaisés par un certain accomplissement, nous étions sortis du Palais de Justice main dans la main, partageant quelques familiarités avec les connaissances liées à l’affaire, des policiers, des avocats et le mot de la fin fut implicitement accordé à Monsieur Paril-Mkélé, lorsqu’il formula tel un au-revoir : « A vous voir, on se dit que le dénouement de ce genre d’événement ne revêt pas seulement l’aspect négatif de l’imprévu… ».




 

11.

 

            1999, octobre. Les températures se rafraichirent ; Sylvie, définitivement amoureuse, épanouie dans son couple, venait de fêter le troisième anniversaire d’une relation bien bâtie.

            Elle avait cessé de voir le docteur Machknov il y a quelques mois, sentant venu le moment de se libérer de l’emprise d’une peur sans raison d’être. Elle perçevait une étrange sensation passionnelle, comme si elle avait attendu toute sa vie les moments vécus aujourd’hui. Depuis peu, elle parlait de son vœu d’avoir un enfant. Elle sut que ce n’était pas pour demain, mais aucun sujet ne souffrait du silence, elle ne se voyait plus effacée derrière une vie future, apparue jusqu’ici dans l’obscur sillon d’un avenir sans amour.

            Toutes les fins de semaines, elle ne s’ennuyait plus seule autour des pages d’un livre. Nous partagions cet attrait commun pour la lecture. Elle lisait la tête sur mes genoux ou adossée sur le canapé, des ouvrages chinés sur les étalages des boutiques du boulevard St-Michel.

            Les caprices du temps n’avaient pas d’influence sur son attitude, sur nos habitudes. Le nez à la fenêtre, nous décidions de nous promener quand le soleil offrait quelque chaleur. Livres enfouis dans nos sacs, nous marchions jusque sur les quais de Seine, où se croisaient bateau-mouche et péniches.

            Parfois, en sortant de nos achats, si le climat s’y prêtait, nous allions déambuler dans le parc du Luxembourg, que nous affectionnions particulièrement les jours de grisaille.

            Elle aimait m’y mener de force, lorsque je feignais d’y être contraint, jouant d’ironie, et nombre de fois nous rentrions tard, sous le vent frais des débuts de soirées, trempés en de rares occasions.

            Puis, nous aimions parler d’un éventuel enfant à venir. Comme le projet unique d’une vie, nous savions que la réflexion devait être pesée, mûrement réfléchie. L’arrivée du fruit de notre amour ne devait pas se faire dans la précipitation. Les ralentissements et contre-arguments furent légions. Financièrement, nous pourrions l’assumer, mais serions-nous de bons parents, aimants et dévoués ?

            Nous étions aussi en proie à cette peur inévitable ; qui ne trouverait réponse qu’en l’avenir ; la peur de voir cet enfant s’égarer dans ce monde hostile. Et bien au-delà des peurs liées à sa santé physique, c’est cet aspect moral, presque psychologique qui nous effrayait le plus. Cette quête que tout homme a effectuée dans sa vie, mais qui, à notre époque paraît si infranchissable.

            Il est dit que ce rôle de parent dont nous serions investis impliquerait de devenir ce guide, censé épargner nos enfants de leurs erreurs ; il nous incomberait de leur montrer une voie tout en leur laissant ce libre arbitre, ces choix à assumer qui feraient d’eux des Hommes accomplis.

            Mais qui peut, aujourd’hui, avec l’avènement des nouvelles technologies, la bestialité de la vie grandissante et le peu de moments libres que nous laisse les diverses obligations sociales et professionnelles, croire sereinement élever ses enfants ? Jusqu’à un âge donné, oui, mais malheureusement, les méandres de notre temps, s’accumulant à ceux des temps passés, construisent l’avenir et le caractère des générations. De ces contours émanent des Hommes profondément bons ou mauvais.

            En aucun cas, Sylvie et moi ne nous imaginions nous extraire de ce moule. Nous étions intégrés à la société et, comme les autres, nous subissions en profitant de cette vague impression de liberté qui nous a été offerte à notre naissance.

            L’idée d’un petit Lian se promena ainsi de mois en mois, sautant de pierre en pierre au gré des évocations.

            J’appréciai de la voir heureuse, rayonnante, tel un plaisir personnel, car j’avais l’intime conviction de vivre parce qu’elle me distinguait comme personne. Elle savait que je ne vivais que pour l’un de ses sourires et, ne dut-il y avoir sur cette terre qu’une âme à sauver, c’eut été la sienne. Il est terriblement étrange de considérer, et d’accepter surtout, d’être enfin compris, car il pourrait n’y avoir plus rien à dire, plus rien à faire qu’aimer. Je crois que c’est ce que nous fîmes quelques fois. Les échanges furent inaudibles, aveugles, sans intentions, naturels.

            Nous continuions d’évoluer dans les parallèles incontournables de nos chances. En cette fin d’année, un poste de chef d’équipe vint à se libérer au cabinet d’architecture. Personne ne semblait désigné à l’avance, mais Sylvie comptait mettre à profit son expérience.

            Dans ces nouvelles fonctions, à la dénomination disproportionnée, elle serait chargée de dispatcher les tâches de chacun lors de l’avènement de nouveaux projets, tout en conservant ses fonctions d’architecte. De nouvelles responsabilités, affiliées à une coordination du travail accompli de chaque membre, en un tout lié aux contraintes assignées par le client. Une opportunité alléchante pour concrétiser son dévouement dans une profession adorée, respectée.

            De mon côté, rien de bien nouveau et, à vrai dire, je m’en moquais. La pensée que la différence de nos revenus put grandir encore m’effleura et me fit rire plutôt que souffrir. Je ne me sentais pas diminué. Elle aimait son métier, moi pas. Ses efforts se trouveraient récompensés ; je n’en faisais pas plus que nécessaire. Je me satisfaisais d’avantage du récit de ses journées que du peu que je confiais des miennes. Ses élans étaient magiques, ses explications claires, m’impressionner ne l’intéressait pas. Elle ne cherchait pas à s’affirmer en une quelconque manière, elle m’aidait à comprendre en désignant ce que je n’assimilais pas toujours, en détaillant chaque terme utilisé, chaque partie de ses dessins, en des mots déployés en métaphores et comparaisons à ma portée.

            Nous laissions courir les heures depuis notre rencontre. J’éprouvais une sensation d’accomplissement, celle d’avoir construit avec son soutien une sorte de bulle impénétrable d’où nous observions le monde extérieur, sans être vus, en demeurant inatteignables. Nous étions intouchables, nous étions envahit par le sentiment amoureux, et par lui, par son pouvoir, nulle emprise supplémentaire ne pouvait nous asservir. Rien ne prenait le pas sur l’importance de l’autre.

            En ceci, je me trompais. Nous n’étions pas invulnérables ; nous, en tant qu’humains composés de chair et d’os. Nos sentiments étaient immuables, mais nous étions fragiles en ces qualités d’Hommes, dont les corps peuvent être meurtris.
 





12.

            Sylvie rentra un soir, souriante comme jamais, embellie par l’enthousiasme. Dans la cuisine, je l’entendis m’adresser quelques mots, incompréhensibles dans les bruits de cuisson et de choc des casseroles. J’attendis qu’elle vienne m’embrasser brièvement avant de lui demander de réitérer ses explications.

            Je devinais à son agitation inhabituelle qu’une nouvelle importante avait été annoncée à son travail. Et sans avoir attendu ses dires, je songeai déjà que cela ne devait pas être étranger à ce poste de chef de travaux.

    
    -         C’est au bureau Hervé !

    
    -         Ah ? Quoi de beau ?


    
    -         Pour ce poste qui va se libérer. Il se dit que la place va bientôt être offerte à un membre de notre étage.

    
    -         Tu crois que ça pourrait être toi ?

    
    -         J’espère vraiment. Mais laisse-moi t’expliquer. J’ai eu un coup de fil de Christine Laurent, notre chef encore en poste, dont le préavis s’achève à la fin novembre.

    
    -         Ok, et ? dis-je pour lui signifier que je suivais le fil de la discussion avec intérêt.

    
    -         De là, elle me confie que demain dans la journée, de nouvelles tâches vont être attribuées à chaque architecte. Un client parisien va ouvrir un nouvel hôtel et l’aménagement intérieur a été confié au cabinet.

    
    -         Laisse-moi deviner, la coupais-je. Les résultats les plus appréciés se verront récompensés ?

    
    -         Oui, tout à fait mon amour, acquiesça-t-elle en me gratifiant d’un baiser sur la nuque. Mais il y a un autre détail intéressant. Ils doivent me déléguer l’élaboration des deux chambres les plus luxueuses du bâtiment. Et toujours pour confidences, si les aboutissements sont à la hauteur de ce que l’on attend de moi, la direction ne verrait aucun autre remplaçant susceptible de se propulser au poste de madame Laurent.


    
    -         Magnifique, m’écriai-je pour me porter au niveau de son engouement.

    
    -         J’aurai confirmation demain, mais j’ai toujours été en bon termes avec Christine, je ne crois pas à une mauvaise farce.

     

            Le lendemain, elle rentra et me sauta dessus à bras ouverts. On lui avait octroyé l’espace de création escompté. Deux chambres d’une quarantaine de mètres carrés chacune, à décorer, à mettre en valeur pour une échéance prévue à la fin Mars de l’année suivante.

            Ce soir là, elle trépignait tellement, que je dus la calmer à plusieurs reprises, comme l’enfant que l’on canalise lors d’un caprice. Je l’emmenai au restaurant afin de marquer la nouvelle et, il faut bien l’avouer, pour m’épargner la préparation du repas ainsi que la corvée de vaisselle.

            Durant une bonne partie de la soirée, je l’écoutai me parler du projet, des détails voletant déjà dans son esprit. Attablés, elle ne cessa d’évoquer les contraintes à assimiler et finit par s’installer à côté de moi, sortir son calepin de croquis et converser avec moi de ses intentions, illustrées de plusieurs schémas. Je pris étonnement beaucoup de plaisir à me sentir inclus, à petite échelle, à ses idées. Elle considérait ce que je disais, comme si notre coexistence devait ainsi figurer dans ce qui prenait de la valeur pour sa propre personne. Un peu de nous disséminé dans ce qu’elle créait.
            Bien sûr, il faudrait aussi travailler longuement, insister plus que de coutume sur les points difficiles, en s’approchant au plus serré du budget limité. En impliquant maintes soirées à dessiner et cogiter chez nous, elle demeurait souvent au bureau de nombreuses heures, en dehors du temps de travail. Elle se passionnait pour ce projet et cette charge, ces responsabilités qu’on lui confiait.

            Elle ne négligeait pas notre couple, et c’est sans ressentiment ni amertume que je la laissai volontiers s’accouder à sa table à dessin, quasiment tout les soirs.

            A quelques occasions, elle rentra aux dernières heures du jour et je m’empressai de lui signifier mon inquiétude alors que la clef tintait à peine dans la serrure, avant qu’elle n’ait put pénétrer à l’intérieur. En l’absence d’excès de voix, je partageais en de stupides manies le souci qu’elle me causait en revenant si tard. Sans s’en offusquer, elle s’excusait et je n’aimais pas cela. En la rendant coupable d’une quelconque erreur, je me sentais l’auteur de reproches que ma confiance en elle n’aurait pas dû mettre en doute. Je ne jugeais en aucun cas la justesse de ses choix ; je ne redoutais pas ce qu’elle pouvait faire, mais ce que les autres pourraient lui faire.

            Son attention habilement composée entre notre amour et celui de sa profession, nous déroulâmes sur une fin d’année encombrée des fêtes de Noël et du Nouvel An. Nous décidâmes, comme les deux années précédentes, de nous rendre chez mes parents, jamais las de nous revoir. Le Nouvel An, particulier en cette approche (de ce que l’on se plut à croire) de troisième millénaire, nous le passerions à Paris.
Une splendide illumination de la tour Eiffel et surtout un majestueux feu d’artifice étaient prévus, le genre d’évènements que nos âmes parisiennes ne sauraient manquer.

            Elle emmena à la campagne quelques croquis, dont les contours  se formaient tout juste, plusieurs livres, et travailla dès que du temps lui fut offert. Elle se concertait régulièrement à ma perception du projet, sur la tournure qu’elle donnait aux éléments, n’attendant pas qu’approbations et félicitations de ma part.

            Ainsi, l’hiver durant, à cheval sur une année, un siècle, un millénaire, je l’observais dans la rude épreuve qu’elle entreprit avec cœur, chez mes parents, dans le train, à l’appartement. Partout et n’importe où, tout était prétexte à notifications, comme si l’inspiration pouvait venir du son de l’eau, des vives bourrasques ou de mon souffle chaud le long de son cou.

            Et un soir, elle ne rentra pas.

            Février 2000, le froid étendait ces longues nuits qui débutaient désormais à la fin de l’après-midi. Habitué à ces arrivées tardives, je fis un soir, en pure perte, la moyenne de l’heure de son retour, aux alentours de vingt-deux heures. Là, vingt-trois heures passées, je ne tenais plus, et composais une énième fois son numéro de portable ; encore la messagerie.

            J’enfilai mon manteau à la hâte, claquai la porte derrière moi et m’engouffrai dans les escaliers de l’immeuble. Déboulant dans la rue à pas pressés, je trébuchai sur le seuil de pierre de la porte verte.
Je m’épargnai la chute en atterrissant néanmoins debout, les pieds dans le caniveau, les mains sur le capot encore chaud d’une auto récemment stationnée. Je ne ris pas de l’incident, j’en fus incapable. J’aurai pu, un autre jour, en d’autres circonstances. Je sortis de l’eau glacée, charriant déchets et mégots en m’aidant de mes mains à l’appui tiède.

            Mes chaussures étaient lourdes, ma course inconfortable. Je ne pouvais courir sans m’arrêter à intervalles de dix mètres. Au bout de la rue de la tour d’Auvergne, je regardais autour de moi, j’observais. Les silhouettes m’étaient inconnues, l’obscurité les unifiait en des ombres mouvantes. Je demeurai là, partagé entre l’option de poursuivre jusqu’à la station de métro « Poissonnière » et mon envie d’attendre, sans bouger. Attendre que pointe son ombre, que je saurais discerner entre toutes.

            Ce croisement, elle ne pouvait l’esquiver, arriver par un autre chemin. Parfois, je le savais, elle s’amusait d’un détour, soit en s’attardant chez monsieur Bignot, notre boulanger, pour discuter avec sa femme des choses communes de la vie, ainsi que de quelques commérages dont elle se désintéressait vite ; mais il était bien trop tard. Soit en se glissant jusqu’aux abords du square de Montholon, longeant ses grilles Louis-Philippe, le regard perdu entre ciel et terre, morcelé entre l’imposante cime de deux platanes centenaires et le groupe de marbre intitulé « Sainte Catherine », qu’elle aimait approcher lorsque l’heure offrait encore un peu de lumière.

            A ces pensées, je me tournai instinctivement dans la direction du parc, comme pour m’y rendre dans la seconde. Je tendis l’oreille. Au préalable imperceptible dans le bourdonnement nocturne, se rapprochant de moi, une sirène. Pompiers ? Police ? Toujours cette confusion me venait quand résonnaient ces alarmes sans couleurs, sans images. Plus vite, plus fort, la mélodie s’ajustait ; je vis rapidement le gyrophare bleu tournoyer sur les façades et les arbres. Le vrombissement du moteur me dépassa, je suivis le véhicule des yeux. Une ambulance des pompiers. Je commençai à marcher vers le parc.

            J’avançais, dans l’espoir de voir Sylvie arriver de front, ou m’appelant à me retourner. Mes pieds étaient froids, glacés, les doigts gelés. De minuscules bulles s’échappèrent des petits trous formés dans le cuir de mes souliers, l’horrible susurration de ma marche s’estompa, chaque pas devint moins lourd.

            A vive allure, je guettais environs et intersections, curieux de toute manifestation, comme si elle se cachait et attendait que je la trouve. Une lueur attira mon attention, je longeai les grilles du parc et la Sainte Catherine se dessina dans la nuit.

Au loin, la lumière était bleutée, j’augmentai la cadence de mon pas, happé de curiosité, puis l’inquiétude grandit.

            Je finis en pleine course, bousculant quelques badauds agglutinés aux limites fixées par la police. La police ?

            Je regardai, me dandinai sur la pointe des pieds, je vis peu. Des uniformes, des policiers, des pompiers, le S.A.M.U. était là aussi. Un corps était étendu. Je me faufilai en heurtant d’autres curieux, je m’approchai. Au premier rang des spectateurs ; je me concentrai sur cette victime autour de laquelle se regroupaient divers intervenants. Les sapeurs semblaient avoir passé le relai aux médecins du S.A.M.U.

            Enveloppée de plusieurs couvertures de survie à l’aspect de papier d’aluminium, je vis un visage ensanglanté, des cheveux longs, une femme. Une minerve laissait dépasser une écharpe et le col d’une veste de velours foncée, noire peut-être.

            La peur me souleva le cœur, je criai.

            Elle était là, c’était elle, j’hurlai son nom. Tout les regards se posèrent sur moi, le mien ne la quitta point, je n’arrivais plus à bouger. Je tombai.

            Très vite, les gens m’assaillirent, m’aidant à me relever. Un policier m’interrogea, je ne pus lui répondre un seul mot. L’élocution m’était inaccessible, je sanglotais déjà. L’homme me fit franchir le pourtour des délimitations et tenta de me calmer.

            Je ne l’abandonnai pas du regard, ce corps. Ma vue se troubla lorsque les larmes emplirent le bord  paupières qui ne clignaient plus. Je voulus l’approcher, l’agent m’en empêcha.

- C’est votre femme ? Qui êtes-vous monsieur ?

            Oui c’était ma femme, la femme de ma vie, la vie de ma femme étendue là. Je ne pouvais encore lui répondre, il radota ses questions en différentes nuances. Et comme une clef m’autorisant le passage, je réussis à formuler :

- La broche. La broche sur le col de sa veste était à ma mère.



13. (Epilogue)

            L’ambulance partit sans moi, jusqu’à disparaître au loin. En quelques instants, je la rejoignis à l’hôpital tout proche. Je dus attendre, elle avait déjà rejoint les salles d’opérations occupant les sous-sols. Je ne savais ou ne pouvais, je ne sais plus, ressentir un sentiment précis de colère ou d’indignation. Les questions s’entrechoquaient les unes avec les autres. Ces « Pourquoi » et « Comment » n’avaient pas de suites construites.

A eux seuls, ils pouvaient illustrer cet étonnement premier, mais en aucun cas la détresse et la haine qui en dérivèrent.

            Neuf heures après mon arrivée, les formalités exécutées comme autant de clous enfoncés dans la charpente de mon cœur, je me trouvai à la sortie de l’hôpital. Un homme me rejoignit, un patient, trainant une poche de liquide jaunâtre sur son socle à roulettes.
Il sortit une cigarette et m’en proposa une d’un geste simultané du menton et de la main tenant le paquet. Je ne refusai pas de suite, et comme si je n’avais pas compris, il formula une phrase de proposition.

            Une minute plus tard, j’expulsai la fumée de mes poumons dans un nuage toxique que le froid distendait.

            Une infirmière avait insisté pour que je prenne l’air, après huit heures sans avoir bougé de mon siège. Il fut conclu qu’elle viendrait me chercher dehors si Sylvie sortait du « bloc » en mon absence.

            Dès mon arrivée, on m’avait parlé de sa prise en charge, j’avais vu les médecins et spécialistes se bousculer, se succéder. A la sortie de chacun d’eux, je m’étais tenu debout, et ils avaient deviné que j’étais le compagnon de cette femme abattue.

            Il y eut ceux que je compris, ceux qui surent m’aider à comprendre les maux qu’ils s’évertuaient à annihiler ; et ceux qui, enterrés dans leur vocabulaire drastique, académique, m’accablèrent de phrases si complexes qu’elles n’eurent pour seuls effets que d’agrandir mon désarroi. Sans relancer les sujets incompris, je les contentai de vagues approbations, ne voulant pas réécouter un débit de mots inutiles.

            Et j’attendis.

            Elle fut emmenée dans sa chambre, alors que j’étais parti acheter des cigarettes. Le paquet de carton rectangulaire pesait dans ma poche comme le poids d’une faute envahit l’esprit lorsque l’on a conscience de la commettre.

            A peine de retour, l’infirmière me donna les numéros de l’étage et de la chambre. Dans les escaliers, je courus. Arrivé, je n’étais pas essoufflé par ma course et quand j’ouvris la porte de cet univers sans bruits, je sentis un poids, une masse, deux énormes mains enserrer ma poitrine. Mon cœur battit comme après un coup reçu, ayant du mal à regagner un rythme à la fréquence interrompue.

            Je ne la reconnus qu’avec difficulté. Les tubes entrecroisés effaçaient son visage ; les draps et couvertures, son corps. Elle était branchée en divers endroits, raccordée par de longs réseaux de tuyaux translucides à des bouteilles de verre, à des appareils semblables à des pompes, ainsi qu’à quelques poches dont certaines furent rapidement vides.

            La toucher me fut ardu, je dus m’approcher doucement par peur imbécile de l’extraire d’un sommeil sur lequel je n’avais aucune emprise.

            Je trainai une chaise sur le sol pour m’asseoir tout près. Elle semblait déjà morte. Le signal lumineux d’un petit écran m’aida à me convaincre de la présence de vie en elle. Immobile, sans aucuns soubresauts, elle conserva ses yeux clos lorsque je glissai lentement une main dans l’entrelacs de fils pour l’apposer sur la sienne. Je m’effondrai en sanglots inaudibles, impuissant face à la douleur.

            Une femme entra et me confia que Sylvie avait besoin de repos, qu’elle n’était pas prête de se réveiller. Elle me conseilla de rentrer chez moi et de prendre moi-même le temps de dormir un peu. Je ne pus la contredire, m’opposer à la seule chose qu’il m’était possible d’exécuter, jusqu’à mon retour.

            Le lendemain, je me fis porter malade avec l’accord de mon médecin qui me couvrirait le temps nécessaire. Je fus assis sur ma chaise aux premières heures du jour.

            Le suivant et de nombreux autres, je regagnai cette place, ce fauteuil au rembourrage sommaire, qui ne changea plus d’emplacement, ni trop près ni trop loin d’elle, immobile sous la baie vitrée. Je m’assis là jour après jour, et l’unité de temps ne fut plus graduée d’heures, de minutes ou de secondes, mais de soubresauts et de tremblements, de ces petits gestes et mouvements que Sylvie produisit au bout d’une semaine.

            On m’expliqua qu’elle n’était pas dans le coma, mais dans une sorte d’état de fatigue extrême, et que ces manifestations s’assimilaient à autant de preuves d’un proche réveil.

Je montrai de plus en plus d’impatience, d’anxiété, à la voir rouvrir les yeux.

            Ses soins lui étaient administrés chaque matin et le passage des aides-soignantes et infirmières créaient en moi d’authentiques poussées de frénésie que je contrôlais au moyen d’inlassables interrogations intérieures.

            Ses effets furent rangés dans une petite penderie, juxtaposée à un placard où quelques étagères comportaient ses affaires propres, pliées et rangées, que j’avais ramenées de manière à ce qu’elle puisse se changer dès que l’occasion lui serait offerte ; son chandail favori, qu’elle aimait accompagner d’un jean à moitié usé. Plus bas, sur un autre niveau, il y avait les vêtements du soir de son arrivée.
Réunis en une boule, déchirés, je ne pouvais ni les toucher, ni me résoudre à les jeter.

            Son carton à dessin, je l’avais remis en ordre, en tentant de faire sécher les croquis souillés, aplanissant les pages aux angles cornés et abîmés.

            Régulièrement, j’ouvrais le placard comme pour m’assurer que personne n’avait dérangé la disposition que j’avais donnée aux éléments. Puis, je retournais m’asseoir, en feuilletant parfois les feuillets et cahiers de ses esquisses ; avant de reprendre la lecture inédite de livres empruntés à notre bibliothèque personnelle.

            Elle s’éveilla pour la première fois un matin où le jour pointa quelques minutes avant l’ouverture de ses paupières. J’eus une réaction incroyablement longue, me délectant de la fin de mon attente. Je me levai en silence pour la rejoindre et l’embrasser rapidement, juste avant de devoir sortir, interpellé par un médecin et deux infirmières entrés en trombe, avertis par je ne sais quel système de surveillance de son récent réveil.

            Dans le couloir, je dus encore patienter d’interminables moments avant que l’on emmène Sylvie hors de sa chambre pour une batterie d’examens que l’on essaya de me décrire.

            Apparemment, les coups reçus avaient formé plusieurs caillots de sang ne semblant pas se résorber. Les autres séquelles seraient moindres, évidemment, la rééducation serait longue, mais son coude et sa jambe cassés n’étaient que banalités médicales.

            A mon retour en fin de journée, elle dormait profondément, innocente, le visage violacé et meurtri. Pris à part, on m’expliqua diverses choses et l’on me renseigna enfin sur ces formations de poches de sang récalcitrantes.

            Les quelques jours qu’elle mit à pouvoir enfin s’éveiller favorisèrent la rétractation de deux d’entre eux, qui disparurent la semaine suivante. Mais il y avait un résistant, qui lui,  semblait grossir dans l’un des lobes de son cerveau. C’était celui-ci qui lui causait une si grande fatigue, lui donnant tant de mal à s’éveiller totalement.

            Ils surveillèrent l’évolution quotidienne du « problème », mais ne pouvaient pas encore se montrer rassurant sur l’issue que tout cela engendrerait pour Sylvie.

            Tel un coup de nouveau porté à l’optimisme dont je tentai d’enivrer ma raison jusque-là, ces homme sans fraîcheur, sans dédain, sans ennui, m’annonçaient qu’elle pouvait mourir de ses mots abolis d’échos et d’allusions à la mort proprement dite.

            Une fois seul, je retrouvais mon siège que je ne m’étais pas résigné à déplacer plus près d’elle. Longtemps, je l’observai sans arriver à me convaincre que la mort serait l’aboutissement, la fin de tout ceci ; elle devait lui résister autant que je m’évertuais à la repousser. Seulement alors, je pris la chaise par son dossier pour m’asseoir si proche de son corps inanimé que je pouvais reposer ma tête le long de sa poitrine, l’apposer sur le matelas, à l’écoute d’un faible battement régulier.

            Personne à avertir, mis à part mes parents qui étaient déjà venus s’enquérir de la gravité de l’agression de leurs propres yeux, en renfort du peu que j’avais daigné leur raconter au cours de longs appels emplis de silences évocateurs. Ils demeurèrent quelques jours à Paris et repartirent en me laissant dans une solitude maintenant retrouvée.

            Très vite, Sylvie put se réveiller à hauteur d’une dizaine de minutes, éreintée, soumise à la migraine et à l’abrutissement de sa médication. Je fus autorisé à lui parler brièvement, mais elle ne m’écoutait d’avantage qu’elle ne pouvait me répondre.

Les interrogations sur les circonstances des évènements étaient floues, autant pour moi que pour la police, qui passait régulièrement s’abreuver des nouvelles que je pouvais porter. Il ne leur avait pas été permis de l’interroger, tout stress ou forme de pression devant lui être évité. Il me fut même conseillé de ne pas mentionner une quelconque insinuation relative à l’agression. Je sus m’y tenir, durement.

            Et un après-midi que je lisais en silence à côté d’elle, elle s’éveilla doucement, le regard vide de force, implorant. Avec une peine démesurée, elle commença à marmonner d’incompréhensibles sons. Au prix d’efforts répétés, elle formula plusieurs phrases que je recoupai de mon mieux. Elle tentait de tout me dire.

            De longues journées, j’attendis qu’elle se réveille pour ajouter quelques minutes à son récit. Parfois dans la matinée, parfois le soir, elle se révélait en de courts instants, allant droit au but dès que de véritables mots lui permettaient de me communiquer le peu qu’elle pouvait me transmettre à chaque occasion.

            Dans un premier temps, je ne dis rien aux autorités. Je ne sentais pas le besoin de raconter. Il m’était difficile d’accepter l’histoire achevée que Sylvie me conta en de grandes contentions. Je savais tout et cela m’écœurait. Savoir n’est pas comprendre. Je ne comprenais pas.

            Son agresseur, elle m’en confia l’identité sans ambiguïtés. Il s’agissait de l’un des Trois, emprisonnés deux ans plus tôt. Cela me semblait impossible, ils avaient tous été condamnés à cinq années, ils ne pouvaient pas être déjà libres !

            La colère et l’incompréhension m’emmenèrent un après-midi jusqu’au commissariat de la rue Chauchat, où je retrouvai les enquêteurs en charge de l’affaire. Ils m’invitèrent à m’asseoir, avenants et penauds, en refermant derrière moi. Les deux hommes passèrent derrière le bureau et s’interrogèrent sur les raisons de ma venue. D’un élan, je vendis les confidences de Sylvie, m’emportant sur chaque interruption provoquée, lorsqu’ils tentèrent en d’habiles circonvolutions de transformer les détails de la parole donnée de ma femme… Ma femme.

            Le coupable était l’un des Trois, sans équivoque possible. Il l’avait suivi après qu’ils se soient mutuellement reconnus dans le métro la ramenant chez nous. Elle s était terrée au fond de sa place, voulant passer inaperçue. Puis, remarquée, identifiée, elle avait songé à le semer par les abords du parc de Montholon et, bien qu’elle crut avoir réussi, il parvint à l’attraper. Et arriva ce que l’on sait. 

            Finalement ils m’écoutèrent sans remous, et je réalisais qu’ils ne marquaient point par cette écoute attentive le respect de ma parole : ils avaient déjà connaissance de ce que j’étais venu révéler.

            Outré, j’entrai dans une colère sans bornes. Comment avaient-ils pu ne pas nous prévenir de la libération d’un des condamnés ?! Sans cohésion, je laissais enfin aller mes douleurs, formés en des cris et jurons dont l’utilisation même s’était figée il y a des années.

            Ils me procurèrent maintes raisons et explications. La libération avait eu lieu il y a peu, en récompense d’une bonne conduite carcérale. Et dès qu’il avait été dehors, libre, il sembla que le suspect (c’est ainsi qu’ils le dénommèrent le plus souvent)  s’était de nouveau acclimaté à ses anciennes mœurs. Disposant d’un logement et d’un emploi en vue de sa réinsertion, il s’était rapproché de plus en plus de ses vieilles connaissances. Braquages, agressions multiples, vols, racket, puis Sylvie.

            Ils mirent un point sur son prénom comme pour illustrer l’importance que cette tragédie prenait pour eux, comme pour atténuer ma haine et ma colère.

            Cet après-midi là, je demeurai longtemps au poste de police, signant une déposition attestant des événements décrits. De longues heures, je fus absent, loin d’elle, pour si peu. Elle m’avait déjà tout dit. Je reconnus le portrait de l’homme que les officiers me montrèrent.

            C’était ce visage dur et sans peurs du dernier accusé à être sorti de la salle d’audience, cet homme qui nous avait fixés, nous les accusateurs, juges que nous avions été. L’occasion de démontrer sa colère fut belle et il s’en était emparé comme d’un présent du destin.

            Il me fallait être patient, comme dans toute procédure judiciaire. Ils possédaient la somme des éléments nécessaires et étaient déjà à sa recherche bien avant l’agression de Sylvie. Ils s’excusèrent sans orgueil, sans fierté déplacée, désolés autant que je pouvais l’être de la situation actuelle. Le hasard, encore une fois, personne n’aurait pu l’imaginer se décliner sous de telles émanations.

            Encore deux semaines de plus passées loin des habitudes, désormais perdues, d’une vie citoyenne, loin de mes obligations salariales, immergé dans ce nouveau quotidien hospitalier.

            Elle ne se réveillait presque plus, les examens, analyses et soins s’effectuaient durant son sommeil. Les résultats étaient de plus en plus mauvais, dissimulés en des tournures de phrases éminemment austères, blessantes de rigidité.

            Elle mourait. Lentement, mais sans doute possible. L’allusion à un quelconque rétablissement n’apparaissait plus dans mes échanges avec le médecin.

            Maintenant, que me fallait-il attendre ?

            La police passait toujours aussi souvent à l’hôpital, où les inspecteurs savaient me trouver. Ils m’informaient des nouveautés de l’enquête, de l’avance ou de l’immobilité des recherches. Sans arriver à réellement m’intéresser à ces détails, je ne savais me concentrer qu’uniquement sur ce qui m’échappait. Ce meurtrier en devenir pouvait bien profiter de sa liberté, être arrêté, mes envies de justice s’étaient évanouies ; celles-là même en qui j’avais placé ma confiance et ma sérénité.

            Sylvie, elle, était allongée, moribonde, absente, sans mériter son sort. Mais comme l’a dit un écrivain dont l’identité me fuit, il vaut mieux avoir de la chance que du mérite.

            Au travers de son corps inanimé, ce n’est pas elle que je plaignais, mais nous, car notre avenir, nos projets, désuets, importants, nos vies, s’éteignaient d’une même pluie sans soleil.

            Dorénavant, elle survivait entre deux étapes ; la plus longue et l’ultime, inévitable.

            Elle mourut le 12 Février d’un calendrier millénaire.

            Et moi, je suis ici, à la fin de cette année 2007, à transcrire ce qui ne reste pas comme un souvenir, mais mon existence disparue, envolée il y a tant de saisons.

            Voilà des années que j’ai découvert un petit cahier habillé de son écriture, glissé dans son sac. Elle y consignait de nombreuses pensées, détails de sa vie d’avant, et il me semble, d’hier encore.
Autant de sentiments alloués, quelques regrets, mais surtout son interprétation de notre histoire, m’ont conduit, avec ce qu’il me reste de bon sens, à écrire ; affirmer ce qui fut vrai, interpréter ce qui le fut peut-être.

            Je n’ai jamais réussi à passer au-dessus de ces principes auxquels nous étions accoutumés, elle et moi, en écho à notre respect de la vie des hommes, quels qu’ils soient.

            Le coupable fut arrêté à la fin Mars, le mois suivant son décès, cinq jours après l’enterrement. Je ne me suis pas montré lors des audiences du procès, absent, vide, désemparé. Il pouvait vivre, mais surtout mourir.

            Cette fois-ci, il fut condamné à trente années, peut-être est-ce pire que la mort ?

            L’illusion de mon courage, ayant lié ma vie à celle de Sylvie me poursuivait, ma lâcheté ne me quitta jamais.

            Nous avions condamné cet homme, notre agresseur, à vivre sa vie avec quatre murs, il enferma la mienne de quatre planches aux côtés de son aïeule. La justice des Hommes tente de sauver la face et la majorité d’entre nous s’y conforte en ne tuant point, suivant une conduite adéquate à la coexistence des différences ; mais lui, n’a-t-il pas jugé ? N’a-t-il pas tué ? N’a-t-il pas décidé en cette nuit fatidique, qui devait vivre ou mourir ?

            Je ne travaille plus, je vis entre un monde diurne et nocturne, au crochet d’une société qui m’a dépossédé de tout, même de ce que l’on conçoit inviolable.

            Je n’ai pas quitté notre domicile. Peut-être est-ce un supplément de peine que je m’inflige ; à chaque tour de clef dans la serrure, à chaque palier franchi et quand la porte s’ouvre sur les pièces de nos souvenirs. Ce malheur, je n’ai pas l’impression de l’avoir vécu, de le vivre, totalement seul. Monsieur Bignot, notre boulanger, pour ne citer que lui, semble aussi accablé que moi et lorsque j’entre dans sa minuscule boutique, son visage et celui de sa femme Louise s’assombrissent. Alors, j’emporte ma baguette, que je ne paye pas, que je ne paye plus et je les quitte, tout deux répondant à ma tristesse. Mon ardoise s’alourdit et je sais qu’il ne me réclamera jamais aucun sou. Je remonte chez nous et, passant l’entrée, notre petit chat, qui a dépassé sa décennie, me rappelle qu’elle n’est pas si loin de moi, dans mon esprit, au travers de mon amour.

            Dans les nuits vides d’elle, comme sa place à ma gauche, je me délecte avec un équivalent de réjouissance du rêve de la mort de cet homme. Je ne le vois ni criant, ni suppliant, simplement mort, emportant dans l’en-dessous ce poids qui ne fera que s’alourdir au passage du temps, mais qui, pour mon salut et selon les croyances, me mènera dans tous les cas jusqu’à elle ; vers l’au-delà.


« C’est un drôle de monde que le nôtre, mais il n’y a pas mieux et on doit s’en accommoder. »  [Confessions d’un rebelle irlandais, Brendan Francis BEHAN].


JUmo. 2007-2008