Chapitres 157 à 199
Nous ne décrirons pas le retour de Saint Merd-la-Breuille à Bagneux de nos deux héros qui n’offre aucun intérêt. Pour les lecteurs qui n’auraient pas eu l’occasion de faire ce trajet, il faut une sacrée dose d’inconscience pour le faire en omnibus : le paysage est désespérant, le wagon restaurant est minable, il faut descendre de temps en temps pour pousser la rame (surtout en temps de grève).Nous retrouvons enfin nos héros au sanatorium de Bagneux.
En se rhabillant l’infirmière de garde leur annonça fièrement : « Vous savez - leur dit-elle - il est encore très faible.
- Effectivement - déclara perfidement Aline. »
Aline et Pierre ouvrirent la porte avec précaution, sans bruit, pour ne pas surprendre le malade et mettre en péril le fragile équilibre de Papinou.
De fait, ce dernier gisait dans son lit, entouré de tout un tas d’appareils destinés à le maintenir en vie : une perfusion au cognac, un percolateur de choucroute, un distributeur automatique de paires de claques, une seringueuse à pédale, un pilori italien, un maillet du modèle de celui utilisé dans le final de la symphonie n° 6 de MAHLER, un distributeur de cacahuètes, …
Pierre sifflait d’un air détaché, pour ne pas attirer l’attention du malade. Mais lentement, il s’approchait de la seule table restée vacante et vaillante dans la pièce. Se retournant pour cacher ses gestes à Papinou, il ouvrit son pardessus d’un geste ample et théâtral, sous lequel il avait camouflé le coffret. Aline muette d’admiration buvait ses gestes de l’oreille. Pierre posa délicatement le coffret, balaya machinalement quelques grains de poussières, témoins involontaires de leur escapade européenne. Il sentit sa gorge se nouer au souvenir de tout ce qu’il avait enduré avec Aline durant cette quête. Une larme perla au coin de son œil droit.
Les souvenirs lui revenaient comme des bouffées de chaleur : Fribourg, Chartres, Saint Merd la Breuille, la lutte acharnée, le déchiffrage des énigmes les amis retrouvés, les kilos perdus par l’ascétisme du voyage, le doux sentiment confus de la proximité et de la promiscuité d’Aline. Que de souvenirs aurait-il à raconter à ses petits-enfants.
Pierre perdu dans ses souvenirs fut rappelé à la dure réalité quotidienne du déchiffreur de réseaux de Pétri par un solide coup de pied dans les chevilles de la part d’Aline. Lui adressant un regard de remerciement, Pierre se déplaça lentement, s’effaça pour faire apparaître la table avec dessus LE coffret (dont on ne sait toujours pas si c’est le bon, après tout, rien ne nous le garantit).
Lorsque Papinou vit le coffret, il se sentit revivre, les couleurs lui montèrent aux joues, ses yeux vitreux retrouvèrent l’éclat de leur jeunesse, ses dents s’entrechoquèrent, il poussa un cri de ce qui aurait pu être de la joie, mais c’était tellement horrible que les personnes présentes dans la pièce durent se boucher les oreilles à l’aide de feuilles de salsepareille roulées en boule.
Malgré tout, tous ceux qui étaient autour du lit furent saisis d’une intense émotion. Ils avaient la gorge sèche, nouée, les yeux rougis. On entendait l’un ou l’autre se moucher bruyamment.
Alors, maîtrisant difficilement son émotion Pierre s’avança et déclara solennellement d’une voix qui ressemblait plus à un bruit de crécelle : « Papinou, voici ton coffret qui doit contenir (nous l’espérons tous, car il n’est pas question qu’on refasse tout ce cirque) ton précieux billet.
- Oui, il est dedans. Ah merci mes amis, mes bons amis, merci, si j’osais, je vous embrasserais tous. »
Mais ils préfèrent décliner l’offre en constatant le haut du pyjama constellé des restes de ses derniers repas. On pouvait ainsi trouver des taches de sauce, de vin rouge, de choucroute, de mousse au chocolat, d’œuf au plat, … bref un bel assortiment à la Bocuse.
Alors, doucement, Papinou ouvrit le coffret.
Tous les yeux étaient rivés, fixés à la superglue sur les gestes lents de Papinou.
Il approcha lentement, très lentement sa main vers le coffret. On aurait dit la course folle d’un escargot méditerranéen sur la place du Capitole de Toulouse par un jour torride et chaud.
Il ouvrit le coffret (Papinou, pas l’escargot). Le coffret ouvert laissa voir un unique papier (encore heureux ; c’est vrai il aurait pu y avoir n’importe quoi dans ce coffret, après tout, des bricoles inutiles qu’il aurait fallu décrire en plus !).
Il prit le papier entre ses mains fragiles, le lut attentivement et se donna une grande claque sur le front en signe de colère : « Triple buse que je suis, c’était pourtant simple à s’en rappeler. »
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