Christian Epalle - Faux contact - texte intégral

In Libro Veritas

Faux contact

Par Christian Epalle

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Table des matières
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Paisiblement, grâce à tes caresses expertes, je reviens de la petite mort. Ta longue chevelure brune habille tes seins pointus et cette vision onirique me rappelle l’interminable jouissance que nous venons de partager. Une onde de bien-être résonne encore en moi. Ton ventre à la douceur exquise d’un jeune abricot accueille mon visage détendu. Ta peau a l’odeur de l’été, l’attrait du fruit défendu… Sous ton aile, ma belle, je m’assoupis comme un nouveau-né.
Des odeurs de café et croissants chauds s’infiltrent à travers mes narines et me tirent de ma torpeur. Tu es toujours là, impassible, à me cajoler. J’ai faim. Tu m’offres une pomme et je la croque à pleine dent. Quelle saveur ! Quel régal ! Je te la rends et à ton tour tu la mords avec autant de délectation. J’attrape une première viennoiserie et l’engloutis en un temps record. Puis une deuxième et encore une autre. C’est seulement à la sixième que je prends conscience de ma bévue. Cette nourriture fictive, aussi alléchante soit elle, ne me remplira pas l’estomac. Il est l’heure de se déconnecter !
― Je dois te quitter mon ange. Tu as été parfaite.
A ces mots, soudainement, tes traits si ravissants jusque-là se troublent. Ton sourire se fane et je perçois une larme poindre au coin de tes yeux en forme d’amande.
― Ne me laisse pas. Je t’aime. Je serai perdue sans toi…
J’en suis bouche bée. Je n’avais pas du tout prévu un tel dénouement. Ta réaction me prend de court. Je dois improviser :
― Je te promets que je reviendrai, bientôt.
― Non ! Reste ! Je mourrai si tu t’en vas… Tu le sais bien… réponds-tu en pleur.
Mince alors ! Mon escapade « assistée par ordinateur » s’était si bien déroulée jusqu’à présent. Et voilà que je perds la maîtrise des événements ! C’est vrai quoi ! Ton humeur morose est tout bonnement inconcevable ! Pourquoi ? Parce que tu es censée être étrangère aux manifestations affectives. Et tu ne connais pas la peur, encore moins celle de mourir. Tu ne peux même pas penser !

Désolé pour ces propos abrupts, mais je suis mieux placé que toi pour le savoir… Et pour cause ! C’est moi qui t’ai créée… Oui, c’est moi ! De toutes pièces ! Je t’ai modelée de A à Z, d’après mes goûts, mes envies, mes fantasmes. Je t’ai affublée de tous les atouts physiques qui m’attirent chez les femmes et je t’ai programmée un comportement idoine pour coller à mon caractère. Finalement, tu n’es qu’un simple programme qui fait partie du décor.

Alors pourquoi un simple programme me parlerait-il d’amour ? Pourquoi ?

Il faut absolument que j’éclaircisse ce mystère. J’entreprends illico une conversation approfondie avec ton hologramme. Après quelques échanges, même si je crois avoir identifié la source du problème, le nouveau logiciel d’intelligence artificielle autonome que j’ai inséré dans tes lignes de programme, je suis ahuri. Et le doute me ronge. Car plus les mots douloureux que tu prononces te font sangloter, plus je ressens de la peine, de la compassion. Plus tu me serres les mains contre ta poitrine, plus ta tristesse me gêne, me consterne. Plus tu me scrutes de ton regard dépité, plus j’ai l’impression que tu possèdes une âme…

― Non ! C’est impossible ! Déconnexion !
Dans la panique, je n’ai plus qu’une obsession : tout débrancher, ordinateurs, écrans, câbles de connexion, prises de courant. Oubliant les règles de l’art, je bascule sur off tous les interrupteurs qui me tombent sous la main. J’arrache la combinaison avec une violence rare et bouscule sans plus de ménagement les appareils électroniques en les maudissant. Le silence qui suit ce retour fracassant à la réalité me laisse pantois. Et seul… Seul face à mon échec cinglant, seul au milieu de mon studio froid et austère, seul…
Moi qui croyais, grâce à la compagnie de créatures numériques et imaginaires, rompre cette putain de solitude ! Mais la revoilà, plus odieuse que jamais ! Et je déprime à en mourir…
Sentiment d’abandon, de trahison, de désastre, de déchirement, de manque aussi…
D'ailleurs en parlant de manque, si je ne me bouge pas, je vais tomber d’inanition.
Plus par instinct de survie que par volonté, je me jette dans le frigidaire et dévore tout ce qui se présente sous la dent, pourvu que ça soit comestible. Quel goût terne ! Mais peu importe, ce gavage insipide a réussi à calmer ma fringale. Répit de courte durée toutefois. Une boule d’acier en fusion me lacère les entrailles. Mes pensées convergent irrémédiablement vers notre déconvenue. Vers ta détresse… Je vais vomir…
Non ! C’est impossible, absurde, immoral ! On ne peut pas tomber amoureux de sa création ! De quelqu’un qui n’existe pas, d’une chimère ! Tu n’es qu’une série d’instructions informatiques, nom de nom ! Quand bien même je te l’avouerais, notre amour resterait désespérément illusoire. Trop de frontières nous séparent. Je suis un être de chair et de sang, tu n’es composée que de 0 et de 1.
J’ai mal aux tripes, au crâne et le trop-plein déborde de mes paupières. Je n’admets pas l’idée d’avoir pu générer de la souffrance, encore moins que tu en sois la victime.
Si je relance l’ordinateur, te souviendras-tu de moi comme d’un lâche ? Me pardonneras-tu de t’avoir fuie si brusquement, sans la moindre attention ? Ton cœur sera-t-il définitivement brisé ou gardera-t-il encore un peu d’espoir ? Au fond, que de questions inutiles. Car a priori, la suite de notre histoire ne dépend que de moi, selon les paramètres que je choisirai pour redémarrer le programme. Mais te réduire à un programme m’afflige.
Dans mon for intérieur, je me surprends à espérer que ton logiciel d’auto-adaptation puisse continuer à me mystifier, à te procurer cet incroyable et imprévisible tempérament, qu’il te permette d’éprouver de l’affection pour moi et par conséquent que notre amour ne soit pas seulement virtuel… Absurdes espoirs ou tortures stériles ?
Je ne sais pas si j’aurai le courage d’enfiler à nouveau ce déguisement cybernétique…
Suppose que je veuille croire en notre amour et que j’essaye de te revoir… Et bien ma condition humaine me rattraperait encore et toujours, par des besoins honteusement terrestres : manger, boire, dormir… Me rappelant ainsi à chaque fois que nous ne sommes pas de la même espèce et que notre passion n’est qu’une fable, voire une farce.
Mais comment diable puis-je me sortir de cette insupportable méprise, de cette impasse funeste ? Rencontrer une véritable femme, de chair et de sang ? Aucune des cinq milliards de femmes vivant sur la planète n’arriverait à ta cheville. T’oublier ? On n’oublie pas la première femme que l’on a aimée.
Te rejoindre sur ton disque dur ? Matériellement hors d'atteinte. Mourir ? Je te perdrais à jamais…
 
Moi qui étais parti à la quête du plaisir absolu, je n’ai ramené qu’amertume et désillusion. Moi qui voulais inventer un paradis artificiel, j’ai découvert l’enfer…