In Libro Veritas

Qui suis-je ?

Par ronchon

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

1

 




Depuis ma préadolescence, je récite le poème de Prévert. « Je suis comme je suis, je suis faite comme cela. Si j’ai envie de rire, oui je ris aux éclats … »

Pourtant, aujourd’hui, après tant et tant d’années écoulées, je demeure incapable de vous dire qui je suis.

Je connais mon nom, mon poids, ma taille, ma date de naissance, mais aucunement mon âge, car celui-ci dépend déjà de trop d’éléments.
Le matin à mon réveil, j’ai cent ans. Lorsque je joue avec ma petite-fille, j’ai quatre ans. Quand je me prépare à échafauder une bonne farce, j’ai dix ans. Si je lis un livre dans lequel les sentiments sont sublimés, j’ai quinze ans.

Mon physique est agréable pour le vingtième siecle, il aurait sans doute attiré la compassion au dix-huitième.

Je possède toute une palette de qualités et de défauts dont je peux me servir comme bon me semble, au gré de ma fantaisie.

J’ai exercé tant de fonctions disparates qu’il me serait facile d’écrire une autobiographie sans ennuyer un lecteur bon public, mais elles ne me permettent pas de me définir.
Mes amours, mes amitiés, et mes goûts sont trop éclectiques pour m’apporter une aide précise.

Mes attributs physiques ou intellectuels et mes préférences ne sont que des outils mis à ma disposition pour me faciliter la vie. Ils sont interchangeables et malléables. Ils ne sont pas ce que je suis.

Si je permettais à mon ignorance de courir, je chercherais dans le regard des autres à me connaître, en minimisant ce qui ne me plairait pas d’y trouver et en amplifiant ce qui me permettrait de me rengorger. Je recevrais alors l’image de mes actes et de mes attitudes, mais pas l’essence de leurs motivations qui fait que  je suis ce que je suis.
Capable du pire comme du meilleur, adulée par les uns, détestée par les autres, ou déclenchant l’indifférence pour les indécis, mes amis, ennemis et relations ne me sont d’aucune utilité pour mieux me cerner.
 
En premier, je pense être un animal, accroché à sa survie, à ses instincts, à ses besoins fondamentaux, à sa terre. Hélas, je ne possède ni la fidélité du chien, ni l’indépendance du chat, ni la noblesse du cheval, ni la sagesse de l’éléphant, ni la ruse du renard, ni l’art des oiseaux ou la rapidité du guépard.
Je fais partie de la race humaine, race prétendument supérieure et pensante. Et comme l’a dit Descartes : « Je pense donc je suis. » Alors, je suis.
 
En tant qu’animal, mon esprit est grégaire. En tant qu’être pensant, je me suffis à moi-même.
Je suis comme vous, mais je ne suis pas vous. Je peux agir ou penser différemment de vous, mais je ne peux m’exclure totalement de vous.
Suis-je le tout et le rien à moi seule ?

Si j’étais peintre, il me serait facile de faire mon autoportrait. Personne n’attend d’une peinture qu’elle soit semblable à une photographie, chacun recherche en elle une émotion qui fera vibrer l’âme. Je dessinerais donc une figure avec une bouche béante, des gros yeux, plus ronds encore que les miens, des oreilles énormes, des narines largement ouvertes, et un front en pain de sucre, duquel sortiraient des papillons blancs et multicolores. Ce visage, je l’entourerais de mains comme des battoirs offerts, aux côtés de pieds ailés minuscules.

 
Ce portrait serait-il ce que je suis : cinq sens capteurs et émetteurs, et un esprit fécond sous une pesanteur souhaitée la plus légère qui soit ? Ou bien est-il le nôtre : autoportrait de la vie des humains sur notre planète Terre ?
 
Je suis donc une incarnation d'existence. Une manifestation ni meilleure, ni pire qu'une autre. Comme chaque brin d’herbe ou flocon de neige qui n’est jamais le clone de l’autre, je suis unique.