L'amour hard discount
J'ai rencontré Malika dans un hard discount.
L'appellation est bien choisie. Ce jour-là, j'ai pénétré pour la première fois, désabusé, abattu, dans le magasin de ceux qui ont la vie dure et qui la vivent au rabais.
Oh, bien sûr, on rencontre tout un tas de gens dans ces lieux : des aventuriers qui veulent tester, des radins, prêts à s'étouffer avec de la merde pourvu qu'elle soit la moins chère possible, des moyennement riches qui, pour satisfaire leur goût du clinquant et le soin qu'ils donnent aux apparences, bouclent les fins de mois avec des pâtes bon marché, des fêtards invitant tout le quartier et comblant les invités avec des cacahouètes achetées au kilo - la belle affaire ! - des français moyens qui traversent un sale moment : le pavillon juste achevé qu'il faut bien payer, le petit dernier qui rentre en fac, une période de chômage, un divorce qui vous laisse exsangue.
Et il y a tous les autres : l'armée innombrable des petites gens aux petits salaires, qui s'enfoncent jour après jour dans les sables mouvants des crédits revolving, des salaires a minima et des allocs. Je faisais dorénavant partie de cette catégorie-là.
Dans l'entrepôt froid, décrépi et imprégné d'un silence pesant tout juste troublé de temps à autre par le grincement de quelques chariots rouillés et les cliquetis des caisses enregistreuses fatiguées, des clients se hâtaient la tête basse entre les rayons peu attirants, voire sinistres. Certains d'entre eux donnaient même une impression de désordre. La marchandise était jetée quelquefois nonchalamment par des employés pressés de finir avec leurs corvées quotidiennes et de toucher leur SMIC.
1 € l'assiette.
Il fallait en profiter, il n'y en aurait pas pour tout le monde. Alors, on se pressait, on se bousculait presque. Les clients, fascinés par ce prix défiant toute concurrence, en oubliaient pudiquement de regarder la provenance.
Made in China.
Ou comment des femmes ou des enfants traités comme des esclaves ont eu le bon goût de travailler 18 heures par jour pour faire profiter les pauvres français de cette magnifique promotion. Bienvenue dans l'ère de la mondialisation heureuse.
« Groupons-nous! » avaient chanté pendant des siècles les chantres de l'internationale. Sous le règne des capitalistes amoraux, c'est dorénavant chose faite.
Et moi, sans envie, sans espoir, je traînais mon mal-être dans ce temple du mal-avoir.
C'est ainsi que je l'ai vue, Malika.
Caissière, entre deux clients, elle donnait un coup de main à la mise en rayon. On pouvait même dire qu'elle se hâtait, Malika, multipliant les allers-retours telle une sprinteuse.
Rayon.
Caisse.
Rayon.
Caisse.
Dès qu'elle se réassayait derrière sa caisse, elle lançait alors au client trépignant d'impatience un « Bonjour » usé, faiblard, prononcé dans un souffle.
Cette activité frénétique me fascinait mais je ne pouvais m'empêcher d'éprouver de la pitié à la voir s'agiter ainsi. En tout cas, elle me fit oublier mes sombres pensées.
Elle n'était pas belle, Malika. Les cheveux en bataille, drapée dans un tablier fripé et trop grand pour elle, il faut dire qu'elle n'était pas non plus à son avantage. Même sa peau dorée, qui aurait brillé de mille feux sous des cieux ensoleillés, paraissait grise et sale à l'intérieur de cet entrepôt terne et déshumanisé.
Mais, dans ses grands yeux noirs, j'entrevis une insondable tristesse qui me fit tourner le coeur. C'est peut-être cela qui m'attira : l'impression d'avoir trouvé mon âme-soeur dans la misère.
Je profitais que la caisse fut délaissée par les clients pour m'y précipiter. En me voyant déverser mes achats sur le tapis poussiéreux, elle revint alors s'asseoir toujours au pas de course.
Alors que mes achats défilaient dans ses mains expertes et que je les rangeais sans me presser dans les sacs en plastique, j'engageais la conversation :
- Dites-donc, vous tenez le rythme, on dirait !
- Il faut bien. Fred est absent aujourd'hui, alors je dois aider plus que d'habitude. Mais là, cela va encore. Tout à l'heure, pendant l'heure de pointe, ça va être une autre chanson.
- Et il n'y a personne d'autre pour vous aider en caisse ?
- Pas tout de suite. Dans une heure, je crois.
Nous parlâmes encore, de tout et de rien, des clients exigeants, du boulot, du temps qu'il fait dehors, profitant d'être seuls à la caisse, de ce semblant d'intimité qui se créait.
Puis au moment de sortir ma carte visa que le banquier menaçait de me retirer, j'ai lancé :
- J'aimerais bien vous revoir. Je veux dire... en dehors... ailleurs...
Elle me regarda étonnée par cette invitation.
Puis elle me sourit. Pauvre sourire. Un sourire fatigué. Un sourire aux allures de service minimum. Un sourire parce qu'il le fallait bien. Se voulait-il engageant ? Tout juste poli ? Je ne savais pas car ses yeux restèrent éteints. Désespérément.
- Pourquoi pas ?
Sa réponse sans joie me fit frissonner. D'enthousiasme ? De déception devant son peu d'entrain ? Je ne saurais le dire.
Elle avait raison, Malika. Après tout, oui, pourquoi pas ? La pauvreté ne se partage-t-elle pas mieux à deux ?
Des chariots remplis à ras bord des victuailles convergèrent alors vers la caisse. Notre tranquillité allait s'envoler. Nous fixâmes rapidement un rendez-vous le soir même et je quittais le magasin. L'espoir en sus dans mes sacs en plastique que je portais à bout de bras.
Ce n'était pas un coup de foudre. Pas une relation passionnelle. Juste l'association boiteuse de deux victimes. Une vague pulsion sexuelle aussi. C'était peu mais c'était déjà beaucoup.
Un amour discount. Un amour au rabais. Mais, quand même, une petite lueur dans la grisaille. Un espoir qui naît. Une illusion que l'on se donne, une histoire que l'on s'invente, peut-être aussi. Qui sait vers où ce bout de chemin ensemble nous mènera-t-il ?
Après tout, même dans un hard discount, on a faim de vie.
Et, je le sais, toi et moi, au fond de notre tristesse, nous l'avons, cette faim, Malika.