Le temps du rêve
Il y a très longtemps, au temps du rêve, vivaient quatre sœurs qui possédaient un trésor unique envié de tous. Elles vivaient dans le village de Tartafortunae.
Le trésor de la première sœur était sa chevelure épaisse et crépue de couleur rouge comme les flammes de la Géhenne. Vous me direz qu'il n'y a rien d'enviable à posséder des cheveux rouges et crépus. Détrompez-vous chers amis ! Ces cheveux-là, vous n'en verrez pas de sitôt. Les siens poussaient à la vitesse de l'éclair. Chaque jour, elle les coupait et les vendait au plus offrant. Ils avaient la texture de la soie et une solidité, à toute épreuve, incomparable. De ces cheveux, on fabriquait les plus doux tissus qui se vendaient dans tous les villages aux alentours. Les tisserands se les arrachaient à prix d'or. On spéculait sur leur vente au poids. On s’en servait pour coudre les chaussures, pour refermer les plaies. Elle s’était ainsi constitué une grande fortune que tout le monde lui enviait et cette fortune se renouvelait sans cesse. C'était une source intarissable et toujours disponible. Toutes les femmes du village rêvaient d'avoir une telle toison. Les hommes s'enorgueillissaient d'avoir pu les approcher de près et de les avoir caressés. Elle était l’aînée et s’appelait Canabella.
La seconde sœur dégageait un parfum qui envoûtait les hommes. Elle vendait son corps à ceux qui voulaient le humer. Toutes les femmes du village la méprisaient, car elles soupçonnaient leur mari d'y avoir goûté. Certaines femmes la prenaient pour une sorcière et récitaient toutes les incantations qui existaient pour la brûler à l'aide de versets sacrés. Cependant, le pouvoir de cette femme était tel, que toutes les prières n'avaient aucun effet sur elle.
Elle avait soif de chair et d'étreintes. De cette soif de plaisir, elle amassait une fortune qui lui permettait, sans cesse, de mettre en valeur ses atours par des bijoux, des tissus de brocart, des dessous aux dentelles affriolantes et des perles appétissantes. Les hommes salivaient sur son passage. Certains se ruinaient pour l'approcher d'un peu plus près. Certaines femmes du village allaient chez l'apothicaire, pour tenter de percer le mystère de ce parfum, à la fragrance enivrante et subtile. Elles mélangeaient, en cachette, toutes sortes de plantes et de substances pour tenter de le copier : musc, benjoin, myrrhe, jasmin, eucalyptus, poivre, rose, violette, fleur d'oranger, verveine, mélisse, muscade, cannelle, gingembre... Epices, fleurs et encens, aucun mélange ne réussissait. Malgré toutes les combinaisons les plus subtiles qu'elles avaient réussies à concocter, aucune n'avait l'ivresse du parfum qui se dégageait du corps de Santanabillia.
La troisième sœur avait une bonté exceptionnelle et la splendeur de son cœur rayonnait sur son visage. Elle avait pu épouser l'homme le plus riche du pays, qui avait fait fortune grâce à son élevage de wallabies, des marsupiaux semblables à des kangourous, qu’il exportait dans le monde entier. Les Niponnis en faisaient des soupes exquises. Les Turcantis les entraînaient au combat. Les Franticontis en raffolaient comme animaux de compagnie et arrivaient à les dompter. C’était un homme à grande carrure, comme un totem, toujours vêtu de couleurs vives. La seule fortune personnelle de Nicorettina était son grand cœur qui avait attendri le plus dur de tous les hommes. Elle était douce et aimante comme aucune femme ne l'était. Experte, elle faisait fondre les cœurs les plus durs.
On la croyait ensorceleuse, maléfique, mais rien de tout cela. Son trésor était son âme.
La quatrième sœur ne possédait rien : ni beauté, ni belle chevelure, ni parfum, ni grande bonté. Cependant, elle possédait trois sœurs qui lui versaient, chaque mois, une petite rente confortable qui lui permettait de vivre décemment. Elle s’appelait Estellemiranda.
Une jalousie maladive, qui atteint spécifiquement les femmes, s'empara d'un groupe de femmes du village. Agacées de se voir concurrencer par ces jeunes femmes-là, elles tuèrent, la première des sœurs, de cent coups de couteau. Elles l’emportèrent, avec elles, dans une grotte et s’en réjouirent. Elles espérèrent que la toison allait continuer à pousser sur la dépouille. Mais, elles se trompèrent et ce fut un échec cuisant. Les tisserands du village, ne pouvant plus répondre aux carnets de commandes, furent ruinés. Le cours du tissu s’enflamma puis s’effondra, créant ainsi une banqueroute telle, que des millions de spéculateurs, à des kilomètres à la ronde, perdirent tout ce qu’ils possédaient. Le corps de Canabella resta dans l’oubli. On ne sut jamais si les animaux carnivores eurent raison de lui, ni même si quelqu’un eut le courage de l’ensevelir. Toujours était-il, qu’il fallut trouver d’autres remèdes pour suturer les plaies et qu’il fallut inventer d’autres moyens pour fixer les semelles des chaussures afin de les maintenir solidement au cuir. Et, on ne fabriqua plus de tissu en soie rouge.
Mais, la jalousie cruelle est un plat qui ne tarit jamais. Non satisfaites de leur échec, les femmes du village voulurent s’en prendre à la seconde sœur. Elles la prirent en otage en espérant qu’elle finirait par divulguer le secret de sa recette.
Elles pensaient pouvoir la copier à la perfection et commercialiser le parfum ainsi distillé. Il n’y avait, cependant, aucun secret à divulguer. Le parfum qui se dégageait du corps de Santanabillia était un parfum naturel. Elle était née comme cela et ignorait totalement comment le fabriquer. N’étant guère satisfaites par cette réponse et crevantes de jalousie, les femmes du village finirent par assouvir leur vengeance et lui arrachèrent les entrailles en espérant y puiser le secret. Elles n’obtinrent rien. Une fois Santanabillia morte, son corps dégagea sa dernière fragrance, puis, comme tous les corps putréfiés, le sien dégagea l’odeur de cadavre que nous connaissons tous.
Les femmes du village ne purent immédiatement s’en prendre à Nicorettina. En effet, sa fortune lui venait de son mari. Elles s’en prirent, par conséquent, à l’élevage des wallabies. Elles les empoisonnèrent jusqu’à ce qu’il n’en resta plus aucun. Elles brûlèrent la maison et tout ce que les époux possédaient. Puis, elles attachèrent à un arbre Nicorettina, au fond des bois, et la laissèrent, seule, dépouillée de tous ses biens. Personne ne sut ce qu’elle devint. Son mari organisa des battues, néanmoins, on ne la retrouva pas. Les loups l’avaient sans doute dévorée.
Les femmes du village ne s’en prirent pas à Estellemiranda qui ne possédait rien. Cependant, dans leur ignorance, elles oublièrent que la jeune femme devenait l’unique héritière de ses sœurs, puisque, les parents des quatre jeunes femmes n’étaient plus de ce monde. Par ailleurs, aucune d’entre elles n’avait donné naissance à un enfant. Estellemiranda, légalement, hérita des quelques biens qui avaient survécu au massacre. Elle dut alors s’enfuir du village avec le butin, mais ce fut là le seul bien qui lui restait.
Elle décida d’aller l’enterrer au pied d’un arc-en-ciel et jamais personne ne parvint à le déterrer. Elle se fit oublier et revint quelques années plus tard au village. Elle vécut alors une vie de misère. Elle erra seule, une bonne partie de son temps, dans les rues de Tartafortunae, en mendiant quelques miches de pain. C’est là, dans l’une de ces ruelles que je la croisai et qu’elle me raconta son histoire. Je fus attendri. Elle avait le visage marqué par toute la souffrance du monde. Je fus ému. J’en tombai amoureux et lui proposa de fuir avec moi, hors de ce village maudit et, de commencer, ailleurs, une nouvelle vie.
Nous nous installâmes dans un village à plus de deux-mille kilomètres de Tartafortunae, plus précisément, à Albertinoa. Estellemiranda m’épousa. De notre union naquit un beau bébé. Nous n’eûmes qu’une seule et jolie fille. Elle naquit avec des cheveux rouges, crépus, aux couleurs des flammes de la Géhenne. Un parfum subtil se dégagea de ses cheveux dès qu’elle vint au monde. Je sus, tout de suite, que notre fille serait d’une grande bonté et qu’elle serait alors, notre plus grand trésor…