ati - Chien noir, croc blanc - texte intégral

In Libro Veritas

Chien noir, croc blanc

Par ati

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Table des matières
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La forêt




Septembre, la pleine saison des champignons. Céline et Pierre venaient d’arriver à leur forêt favorite et surtout non loin de la parcelle qui recèle de superbes cèpes. Il descendaient de la voiture, ouvraient la portière arrière et détachait leur fillette de cinq ans, Anne. 

La petite aimait bien les sorties en forêt surtout en automne, c’est amusant de marcher sur les feuilles mortes, elles craquent sous les pieds. Et puis, quel plaisir d’entendre ses parents se parler à plusieurs dizaines de mètres  pour signaler le plus beau champignon de la journée. 

Il faisait beau temps, les couleurs de l’automne étaient ravissantes, Anne regardait autour d’elle et suivit machinalement l’un de ses parents tout en allant et venant. Elle ramassait des feuilles pour la couleur ou pour la forme et les mettait dans son petit panier d’osier. Chacun se dirigeait dans les sous-bois en fonction de la cueillette et Anne perdit un peu de terrain, mais tant qu’elle entendait son père, fier de lui, crier qu’il avait encore trouvé le plus gros bolet, elle restait insouciante.
Des bruits de branchages remués attirèrent l’attention d’Anne, c’était un faon apeuré qui faisait demi-tour brusquement et cherchait à rejoindre sa mère. Mais les personnes qui piétinaient le bois étaient sur son chemin habituel, alors, il sautait un peu à gauche... non,  ce n’est pas par là, alors, un peu à droite....
 
Anne l’observait puis marcha dans sa direction.
- Maman,  il est beau, c’est quoi ? Maman ?

L’enfant ne voyait plus sa mère et se mit à courir tel le faon à gauche et à droite et elle s’arrêta, elle pleura. Elle ne voyait plus rien, ses larmes coulaient, elle cria encore.

- Maman, papa, houhou, Où êtes-vous ? Je suis là !

Mais elle n’entendit aucune réponse.
 
Pierre était revenu le premier à la voiture, il attendait Céline et Anne en se désaltérant. Lorsqu’il vit arriver Céline seule, il se mit à trembler.
- Où est Anne ? Elle n’était pas avec toi ?
- Mais.... Je croyais qu’elle était avec toi, je l’ai entendu dans ta direction.
- Eh bien, nous voilà bien, comment la retrouver ?
- As-tu pris ton portable ?
- Non, et toi ?
- Non plus, je croyais que tu avais le tien...
- Je parie que tu n’as pas non plus tes papiers sur toi et donc pas de permis de conduire.
- Non, puisque tu conduis toujours et nous ne sommes qu’à une quinzaine de kilomètres de la maison. Va chercher de l’aide, je vais essayer de la chercher en t’attendant...
 
- Surtout pas ! Tiens prend cette couverture. Attend Anne ici et  NE BOUGE PAS. Car si elle revient, il faut qu'elle trouve quelqu'un. Et puis, je n'ai pas envie d'avoir à chercher la mère en plus de la fille.
 
- Mais, notre fille n’est pas un chien, comment ferait-elle pour revenir sur ses pas ?
- Elle n'est peut-être pas loin. Et avec un peu de chance, elle peut revenir sur la route. Regardes bien, elle pourrait déboucher un peu plus loin si elle arrive à sortir du bois. Une chance sur deux qu'elle choisisse la bonne direction et qu'elle repasse par ici. Je vais essayer d’alerter la gendarmerie ou des secours le plus tôt possible.
 
Pierre s’éloigna en faisant crisser les pneus de la voiture.
 
Pendant ce temps là, Anne qui s’était assise par terre entendit du bruit, elle se releva.
- Papa, Maman, je suis là...
 
Mais ce n’était pas la voix de ses parents, cela ressemblait plus à des gémissements. Anne était effrayée et la nuit commençait à tomber, il faisait sombre. 
Cela devenait de plus en plus difficile de marcher sur les branchages et les cailloux, mais Anne avança vers ce bruit qui lui semblait familier.

- C’est peut-être maman qui pleure, elle croit que je suis perdue. Maman, houhou, j’arrive !
 
Mais qu’elle ne fut pas la surprise d’Anne de voir un gros chien attaché à un tronc d’arbre par une corde. Le chien la regardait, il frappait ses deux pattes avant sur le sol pour lui montrer qu’il était content de la voir et il émettait de petits jappements.

Anne s’arrêta net, elle avait déjà vu de tels chiens à la télévision. Elle ne se souvenait pas très bien.
- T’es méchant, je viens pas près de toi.
 
Le chien hocha la tête et la regarda en biais en fronçant les sourcils.
- Ne fais pas comme si tu étais gentil, tu ressembles au méchant chien qui a mordu une petite fille dans la télé, tu me fais peur.
 
La fillette le craignait, mais un chien ce n’est pas un animal sauvage. Elle resta à distance suffisante pour que le chien ne s’approche pas mais pas trop loin pour se sentir rassurée dans la forêt. Son grand-père lui racontait des histoires de loup et de chaperon rouge qui la terrifiait.
- Quelles idées ils ont les grands-pères ? Nous faire peur en allant nous coucher, et si il y avait des loups ici ? Dis le chien, tu me défendras si un loup veut me manger ?
Puis elle s’assit sur des feuillages secs, entassés au pied d’un arbre. La nuit était vraiment tombée, elle savait que le chien était là car elle voyait ses yeux qui brillaient dans le noir. Elle tremblait, de froid, de faim, de peur...
Le chien ferma les yeux. Avec le peu de clair de lune, Anne se dirigea vers lui, elle pensait qu’il dormait et elle se coucha contre lui pour se réchauffer. Le chien la sentit mais ne bougea pas au contraire, il attendit qu’elle s’endorme. Il s’enroula autour d’elle. Ainsi, ils étaient mieux protégés du froid.

La petite contre lui était si fragile. Il se souvenait comment sa mère faisait avec lui, le rassurant avec son corps chaud et le bruit de son coeur, de ses soupirs. Ah, les bons moments qu’il a eu petit, les séances  de dressage mais aussi de jeux avec la balle, les cris de joie des enfants quand il la ramenait....
Sa mère lui avait appris le respect et l’obéissance au maître, il avait bien écouté et était bien récompensé et pas seulement avec des caresses.
 
Il avait faim, et l'image de toutes les gamelles remplies de sa courte existence ne le réconforta pas. Les dernières n'avaient que du pain dur et quelques os lisses et encore ! La gentillesse de la petite fille lui pansa les tristes plaies des derniers coups reçus et celle de l'abandon au pied de cet arbre, deux jours, il y a une éternité. 
 
L'odeur, la chaleur et la douceur de l’enfant abandonné contre lui avec confiance le rassérénèrent. Pourtant, il ne put réprimer un gémissement laconique... Il se souvint de ses premiers maîtres.
Qu’ils étaient gentils avec lui. S’ils étaient encore vivants, ils ne l’auraient pas abandonné... attaché à un arbre. Cela fait deux jours qu’il est là, sans manger ni boire.
 
Ils étaient partis en voiture faire une promenade en bord de mer avec lui. Il était bien assis à l’arrière et puis brusquement il y a eu un grand bruit, des cris, il ne comprenait pas, il y avait l’odeur du sang, il a hurlé à la mort par réflexe.

Il ne pouvait pas s’approcher de ses maîtres assis à l’avant, une grille l’en empêchait.
Et puis, il y a eu l’arrivée d’hommes avec des chapeaux qui brillaient dans les lumières, ils ont ouvert le coffre et l’ont attrapé avec une espèce de bâton comme s’il allait les mordre. Ils l’ont mis dans une cage qui était dans une grande voiture. Il se souvient encore des odeurs des autres chiens qui traînaient dans le véhicule comme pour dire « Ne t’inquiètes pas, nous aussi nous sommes passés par là ».
 
Il y a quelques mois, dans ce lieu où il y avait plein de cages et de chiens qui sentaient mauvais, des gens étaient venus pour adopter un chiot.  Et le garçon et lui, c’était comme un coup de foudre, ils s’étaient aimés tout de suite ! Le père avait cédé aux cris de joie du fils et ils l’avaient emmené avec eux. Il était bien, heureux.
Et puis après plusieurs mois, les promenades se faisaient plus rares et il devait supporter une muselière et être toujours tenu en laisse, il ne savait pas pourquoi, il était pourtant toujours calme et obéissant. Pourquoi cette punition ?
Puis, le père resta à la maison tous les jours. Aux heures des repas, il n’y avait plus la bonne odeur de la viande qui grillait dans la cuisine et plus de restes appétissants non plus, la gamelle restait même quelquefois vide. L’homme ne le promenait plus, il traînait en pyjama et lui donnait des coups de pied. Le chien avait beau venir s’allonger devant lui avec une balle ou un autre jouet en le regardant la tête penchée sur le côté comme pour dire « Alors, tu viens jouer ? », il ne sentait que de l’indifférence et allait bouder dans son panier attendant un meilleur moment.

Quelquefois, il ne recevait en réponse que des mots criés très forts et des coups de laisse sur le dos.
 
Ses derniers maîtres n’étaient pas méchants, il le savait, quelque chose avait changé, mais quoi ? 
 
Un jour, son maître était très triste et le garçon l’avait serré fort en l’embrassant puis ils l’avaient fait monter dans la voiture. A la descente, il était content d’être en forêt, de pouvoir courir. La promenade fut longue et lorsque fatigué, il s’allongea pour se reposer, son maître lui passa une corde autour du cou. Il aboya en regardant son maître qui avait des larmes dans les yeux, il en ressentit de la tristesse. Puis, l’homme l’avait attaché à l’arbre le plus proche et s’était éloigné sans se retourner. Il hurla et pleura durant des heures.
 
Il regarda la fillette, était-elle aussi abandonnée seule dans la forêt ?
 
Le chien continua toute la nuit de penser afin de ne pas s’endormir et de veiller sur la petite.
Pierre avait  foncé vers le village le plus proche à une dizaine de kilomètres. Il était anxieux et n’arrêtait pas de penser à Anne, seule dans la forêt.

Dans un virage, il avait tiré tout droit. Fort heureusement, il n'y avait pas de fossé de ce côté-là. Et la voiture avait descendu la pente jusque dans un champ moissonné sur presque cent mètres.

La voiture s’était enfin immobilisée, elle était hors d'usage. Elle ne s’était heureusement pas renversée, mais la direction était cassée et Pierre en était sorti en boitant. Son genou avait heurté le volant, l'airbag s'était pourtant déclenché.
La route était déserte. Il ne put atteindre une maison pour donner l'alerte que deux heures plus tard.
La gendarmerie de garde était à quarante kilomètres de là et la voiture de patrouille était déjà partie.

Le temps de réunir des volontaires et quelques militaires, il était déjà deux heures du matin. Il n'y avait qu'une vingtaine d'hommes disponibles pour partir à la recherche de la petite. Ils prirent une mauvaise direction, car l'organisateur des secours avait choisi de suivre la pente du terrain pensant que l’enfant aurait pris un chemin facile d’accès. Il craignait aussi qu’elle ne se soit dirigée vers la rivière et voulait la retrouver avant qu’elle ne puisse y tomber. Ils ignoraient qu’Anne ne s'était seulement décalée que de huit cent mètres parallèlement à la route.
Le chien se sentait bien avec sa nouvelle amie et les premiers rayons de soleil commencèrent à les réchauffer. Il la regardait tendrement et n’osait la réveiller.
 
Il émit de petits gémissements en remuant ses babines, il essayait de la caresser doucement de son nez humide et en posant sa patte sur son dos avec mille précautions... Elle commença à ouvrir les yeux. Elle croisa son regard attentionné et lui fit un grand sourire rempli de tendresse.

Il se mit à sauter, à tirer sur la corde et à la pousser. La fillette regarda autour d’elle et comprit qu’elle devait défaire ce gros nœud. Ses petits doigts glissaient sur le chanvre serré puis elle prit un morceau de bois et le mit dans le nœud. Elle tira, poussa, pleura mais au bout d’un long moment, la corde se détacha de l’arbre et les cris de joie percèrent la forêt.
 
Le chien jappa et Anne lui prit le cou dans ses bras pour faire un gros câlin et elle reçut une grande langue baveuse sur la figure.
 
Le chien voulut faire comprendre à la fillette de le suivre. Il renifla le sol, se retourna pour regarder la petite. Puis il se remit à flairer tout autour en avançant un peu. Il aboya et attendit. L’enfant s’approcha pour le caresser et il fit un pas en avant puis un autre. Elle prit la corde en main et le suivit. Il essaya de faire le chemin inverse de celui que Anne avait dû faire.

Mais les traces tournaient un peu en rond, il écouta les bruits. La route n’était plus très loin, il entendait des bruits de moteurs.
 
La fillette tenait le chien par la corde pour ne pas le lâcher et c’est ainsi que ses parents l’aperçurent. 
 
- Papa, maman !
 
Anne lâcha la corde pour se jeter dans les bras de ses parents.
 
Le chien affaiblit et affamé recula à l’écart de ces personnes qu’il ne connaissait pas, apeuré.
Le chien s’allongea dans l’herbe pour se reposer et attendit, le regard soumis, que quelqu’un vienne s’occuper de lui.
 
Pierre téléphona à la gendarmerie pour les informer qu’Anne était là. Les gendarmes qui avaient commencé leurs recherches revinrent sur leurs pas. En voyant le chien, l’un d’eux s’exclama :
- Vous avez un chien dangereux, attachez-le s’il vous plait !
 
En voyant les parents trop occupés avec leur fille retrouvée, le gendarme essaya de s’en approcher en tentant de l’amadouer. Le chien émit un petit aboiement et Anne se retourna.
 
- C’est Robin, mon Robin de la forêt comme celui de l’histoire de grand-père, celui qui sauve les jeunes filles ! Il m’a sauvé aussi. Mais si, c’est vrai !
 
 
Anne regardait ses parents avec un sérieux qui leur était inconnu et reprit :
 
- Mais si ! Il était attaché à un arbre et même que j’ai eu du mal pour la corde, le nœud était très serré. Il est très gentil, il est resté couché contre moi. Je n’ai pas eu froid. Pourquoi il a qu’une oreille ?
 
Le gendarme essaya de caresser le chien qui se laissa faire en se couchant sur le dos et répondit :
- Il a probablement été abandonné. Pourtant ce chien n’est pas dominant et sociable. Les anciens maîtres ont préféré l’abandonner  plutôt que de payer une euthanasie. Ils n’ont pas pensé aux souffrances de l’animal. La faim, la peur, la tristesse de l’abandon...
- Papa, maman on garde Robin ?
- Mais, nous ne pouvons garder ce chien...
- Pauvre bête, il nous a quand même ramené la petite. Ajouta la mère.
 
Anne les regardait, inquiète et implorante. Puis, elle vit ses parents sourire.
- Le dogue allemand est une race de chien qu’il faut apprendre à tenir, mais cela s’apprend en centre cynophile. J’ai un cousin qui travaille dans le centre le plus proche, il pourra vous aider. Les chiens sont comme les enfants, il faut les canaliser, les éduquer et surtout pas avec brutalité. Les chiens dits dangereux ne le sont que s’ils sont élevés pour l’attaque, sans repère ou avec de mauvaises méthodes. Celui-là à l’air gentil donnez-lui une nouvelle chance et si vous ne le gardez pas, pensez à moi, il me plait !
- Papa, tu vois, le monsieur dit que Robin est gentil. Je te promets aussi d’être gentille et de bien m’en occuper.
 
- Il a l’air d’être un bon chien mais il a l’air tellement affamé que nous devrions nous dépêcher de lui acheter un bon repas avant qu’il ne dévore notre fille.

Tous éclatèrent de rire, la cause était entendue et le père convaincu fit monter le chien dans la voiture aux côtés d’Anne ravie.