Clair-Obscur
Tout porte à croire qu'il existe un point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et l'avenir, le haut et le bas, le communicable et l'incommunicable cesseront d'être perçus contradictoirement. (André Breton)
- Madame… je… puis-je vous dire que j’ai aimé vous lire ?
Un temps.
Comme un silence incohérent, une inhabitude, un entrechoc dans la pensée. Un temps existe peut-être en soi, mais on lui attribue un mot erroné qui ne s’encastre pas bien dans la définition de ce vide lui aussi mal nommé. Un temps n’est qu’un chaos indicible, je crois. La surface n’a d’importance que par ce qu’elle cache. Ou par ce qu’elle recouvre, comme on veut. C’est en dedans que tout vit, bouge, bouillonne, exulte et prend ses formes véritables.
Musique.
J’veux pas. J’veux pas ! Arc boutée contre l’intrusion que je n’ai pas voulue, je m’en veux d’être là, en vie, au milieu d’un amas de mouvements auquel je ne comprends rien. Les questions affluent, envahissantes, dérangeantes, impossibles à canaliser. Des bribes entre réel et imaginaire flashent en rafales le petit quotidien. Impacts. Un, deux, dix, cent, un milliard. Lancinantes. Tragiques. Absurdes. J’veux pas.
Il y a toujours quelqu’un quelque part. Peut-être. Sûrement. Pour les autres. Moi ? Moi je n’existe presque pas. C’est tout juste si je respire. Je crois bien que mes poumons n’utilisent qu’un pourcentage très faible de leur capacité totale. Je ne sais même pas comment on fait pour vivre quand on n’attrape qu’une goulée d’oxygène de temps en temps. Impure, rouillée, souillée, cadenassée dans les trois secondes qui suivent son absorption, par ce que vous avez laissé en moi. Je ne suis que votre décharge à ordures.
Rouge.
J’ai rêvé de mes doigts trempés de ce rouge visqueux coulé de votre chair.
Un enfant chante. Non. J’entends une chanson enfantine interprétée par la voix d’un enfant, mais je ne suis pas sûre qu’il s’agisse d’un enfant. Qui, parmi vous sait encore chanter avec sa voix de jadis ? Je veux dire : qui parmi vous a gardé intacte la spontanéité ? Une chanson-fleur, délicate et subtile, confiante en l’éblouissance du ciel. Une chanson-sourire. Une chanson-j’arrive.
Je suis venue à vous sans comprendre qu’un jour il faudrait choisir les bonnes clés, verrouiller les bons cadenas, barbeler les ères de liberté. Fermer.
On ne sait jamais combien de temps dure la réclusion. Ni dans quelles conditions.
Musique.
Des ocres et des bleus en palette de peintre. Plein. Beaucoup plein. Enormément plein. A l’infini déclinés, comme une poésie amoureuse, harmonieuse, pleine et douce. Je voudrais m’allonger dans ces variantes en cours de formation, me fondre en elles et me savoir m’apprêter à la création. Que ferai-je de moi… Qu’as-tu fait de toi ?
Un temps.
Je t’aime.
Un temps.
L’aveu d’amour, quand il n’est pas galvaudé, s’exprime dans la gravité de l’instant cambriolé de tout ce qu’il contenait, par le sentiment.
Un temps.
L’amour n’est qu’instant. Celui-là. Celui d’après. Celui d’après encore. Et puis d’autres, d’autres, d’autres, d’autres à foison, tourbillons, tempêtes, séismes, remue-ménage jusqu’à disparition absolue de toute réalité conventionnelle, jusqu’à ce qu’il explose dans son originalité unique et incroyablement inventive.
Jusqu’à.
Rouge. Jusqu’à ce que l’indicible beauté unique et intemporelle se fasse violer par ce putain de rouge visqueux. Le sang de l’effondrement.
Sais-tu la fragilité ?
Silence…
Te. Tu. Toi. Vous. Je n’ai pas compris à qui je parle quand les mots ne franchissent pas le bord de mes lèvres. Est-ce un moi qui se veut planqué contre l’attaque de soi-même ? Qui n’ose pas jusque dans l’assurance d’une intimité inviolable ? Le désir est-il à ce point inavouable ? L’exploration du sordide, des bas fonds de l’être-soi dérange-t-il et qui dérange-t-il ?
Interdit.
A transgresser. Au nom de l’équilibre, de l’harmonie. Tenir debout à tout prix, entier, fier. Sans complexe. Je. Oser. Je.
Musique.
Femme. Quelle indécence ! Désirer ce type que je ne connais pas, là, tout de suite, dans l’urgence de la provocation qui se bouscule en mon for intérieur, impudique et dans l’impossibilité de le dire parce que ça ne se fait pas. Flash érotique au moment où précisément rien ne l’attendait.
Brutal et sans autre perversion que celle qu’ « on » lui attribuerait si « on » pouvait lire dans ma pensée. Violence de cette image crue, moi-je livrée à cet homme, plus nue que nue dans une étreinte à faire mal, crucifiée dans l’explosion crescendo de l’amour que l’on se fait pendant que rien ne le laissait prévoir.
Ramper dans la terrifiante souffrance d’un corps mort, mutilé par les interdits. Je n’ai plus ni jambes, ni bras. Ma tête ne sert plus qu’à insuffler l’effort surhumain à ce corps maudit pour qu’il parvienne à traverser la marée humaine, indifférente, accaparée par ses propres fantasmes dans un monde étrange où tout s’éloigne là où tout se rejoint.
Mots.
Dans la solitude d’un désert sans nom, ils sont là malgré tout. Surtout.
Que pourrais-je dire
que pourrais-je faire
capturer le mot du point final le mot du point naître
comment le reconnaître parmi tous les inutiles
futiles
vains
comment...
Là, en ce point de l'instant où j'ai tout à vous dire
en ce point du monde où les mots se bousculent au point de ne plus exister,
parce qu'ils sont trop
qu'ils s'étouffent de leur trop
jusqu'à n'être plus que si peu
dans ce point de l'instant là
si peu
si rien
rien
.
alors le silence par dessus l'étouffement des mots vains
encore lui sur la brèche de l'impuissance
désordonné
remuant
le silence en forme de supplique parce que tout est à dire mais rien ne peut se dire ni même se
laisser dire
et le regard affolé en dedans soi, pendant que les yeux que vous voyez ne vous regardent plus
parce qu'ils sont orphelins
du mot
vain
quel geste esquisser
et comment
et puis pourquoi
pour quoi dire puisque le mot n'existe pas
peut-être faudrait il le sentir simplement
lui
fait de tous les autres
point d'orgue du langage
cercle de l'expression
centre de l'univers
mot de l'instant de maintenant, de maintenant qui n'existe pas
le seul
le sentir au fond de soi comme la pierre du centre cœur
sans définition
il bouge
....................................../............
Un pied devant l’autre.
- Madame… je… puis-je vous dire que j’ai aimé vous lire ?
Je ne le connais pas. Je l’observe m’observer. Nous nous observons.
Il y a dans ces deux regards soudés, l’improvisation de l’instant surprenant. Ce type est entré de plein fouet dans un univers qui ne lui appartient pas, le mien, livré par consentement mutuel entre l’auteur et le lecteur. L’un est entré dans la vie de l’autre. Soudain, par le biais de cette approche tout à trac, l’autre entre dans la vie de l’un. Fusion.
Rencontre.
Nul n’est besoin de civilités. Ce peut être un regard. Deux témoins d’un événement. Deux mains inconnues qui s’enlacent sans qu’un mot ne se prononce, dans l’extraordinaire d’un instant. Ce peut être.
Musique.
Illimité.
Vous êtes entré en moi sans effort, vous-même étonné de cette intrusion dont vous ignoriez tout avant d’ouvrir le livre. Vous êtes entré dans mes mots comme vous m’auriez intimement pénétrée si. L’ambigüité fait son chemin. Sauf que tout reste confiné sous la surface. La pensée est un formidable asile. Son avantage est qu’elle ne sera probablement jamais formulée. Encore moins concrétisée. Son inconvénient est qu’elle peut transparaître à la surface. Se forger un visage de marbre, habilement façonné d’un sourire chaleureux, sans qu’il soit possible d’en deviner autre chose qu’un abord charmant.
Illimité.
L’univers en soi. A en perdre l’équilibre, s’il n’existait pas. Absurde, plateau des possibilités hypothétiques. Ou pas.
Musique.
Un temps. Un temps. Un regard. Désir. Un flash. Un temps. Sonnée. Un temps. Un sourire. Un temps. Un temps.
Rouge.
Rouge soie. Sans rien d’autre que la volupté d’un instant qui retient un monde qui n’existe nulle part ailleurs qu’en soi. Soie-Soi.
Musique.
Vous m’êtes doux comme un drap d’écume à rouler mes rêves dans le ressac de vos gestes. Vous m’êtes indispensable, vous m’êtes précieux, vous m’êtes unique. Vous êtes la noce du feu et de la glace, tendre, violent, intense. Vous m’éveillez à vous. Vous me faites je.
Un temps.
Sourire. Joliesse d’un message que plus rien ne pourra défaire. Le monde à portée de mains, à portée de mots. Dans ce formidable désordre de l’en dedans soi, dans l’enchevêtrement des mots pulsion, des métaphores-émotions, dans les fantasmes striés de blessures à apprivoiser pour les franchir sans s’abîmer davantage, dans l’espérance, dans la honte, dans l’innocence qu’on porte malgré soi, dans les ténèbres de nos bas-fonds, dans l’incroyable vivier de l’imaginaire, tout reste à inventer.