Acte III - Retour
VI- scène sixième du Chant
"- Depuis 1000 ans que la guerre a commencé, je vous observe pour le compte de la Très Grande. Le choix est toujours présent. Vous êtes venus ici dans la plaine de la trêve, dans le temple dédié en son nom afin de décider, suivant l'observation du code, de la direction de vos actes. Liram, que les canons soient levés vers la cité. Messieurs, les gens de la cité des otages vous entendent: pour la 3234e grande campagne, à Palomar, général des armées d'Issak de parler.
- La dette n'a pas encore été payée.
- À Léonis, général des armées d'Ittak de répondre.
- Sur le champs de bataille, le règlement dû doit être perçu.
- Moi, Vif-Argent, déclare alors devant tous les peuples réunis votre décision: une nouvelle campagne débutera sous l'Aube d'un soleil guerrier. Puissiez vous porter votre décision jusqu'au face à face avec la Déesse."
Ainsi préfigurait un nouvel affrontement majeur en ce 13e nouveau mois. L'œil mystique de la Déesse, la deuxième lune, habituellement cachée derrière la première pendant les douze autres mois de l'année, se dévoilait enfin: à l'orée du 13e, son étrange brillance ambrée avait pris place dans le ciel, se distinguant de la froide lumière de l'œil droit de la Déesse et jusqu'à l'éclipser complètement à son apogée. En ce temps de guerre, aux premières heures, les armées se mettaient en place. Le roulement des tambours et les voix des instruments à vent des guerriers se voulaient terrifiants pour le cœur des ennemis. Nouveaux roulements, suivis par des cris exaltés. Les êtres s'avançaient et venaient à la rencontre les uns des autres afin de danser avec la mort.
Puis, la fin de cette brève parade nuptiale se terminait crescendo par une brusque gerbe de sang irisé sous les rayons d'une aube naissante. Les corps, épuisés désormais, chutaient pour s'enfoncer dans une terre devenue soudainement aussi légère que des sables mouvants. Il allaient rejoindre la grande Osmose qui liait puissants et faibles grâce à l'humus de la planète Aki. D'autres danses s'organisaient et, au crépuscule, l'affrontement des pantins s'achevait. Le troisième oeil de la déesse, dont le regard règne sur le monde d'une magie obscure et flamboyante, se levait. L'humus faisait naître les plantes lunaires, dont la croissance rapide était assurée par les rayons du troisième. Les plantes atteignaient en quelques instants une taille adulte, et leurs fleurs à peine écloses laissaient s'échapper de gigantesques spores à l'apparence lunaire. Ceux-ci s'en allait dans une brise légère, portés majoritairement vers la mer. Le jour suivant verrait l'arrivée des pluies blanches ensemençant les champs de la Subsistance-mâne indispensable à la survie du peuple. Sagement exploitée, elle durerait une demi douzaine d'années.
Cela se passait toujours ainsi.
Mais ce jour là, alors que les deux armées s'affrontaient, un puissant hurlement vint rompre la musique discordante du choc frontal des adversaires. En levant la tête, les soldats aperçurent deux longues traînées de feu barrant le ciel. Il y en eu un pour crier "le char de la déesse!" Bientôt ce cri rejoignit ses compagnons de tourmente: "la prophétie s'accomplit!"
Lorsque cet événement arriva, je me trouvais dans la plaine de la trêve, regardant de loin la bataille. Si j'avais possédé ne serait-ce que la moitié du cœur d'un homme, celui-ci aurait battu la chamade. Les Akis s'agenouillèrent, et lâchèrent pour la première fois leurs armes. Les généraux vinrent me voir, déroutés. Pendant ce temps, le vaisseau atmosphérique se dirigea vers les montagnes, tout en larguant une petite navette monoplace dans ma direction.
"- Que faut-il faire? Ceci n'est pas prévu dans le Chant! Non?
- si Palomar, dis-je doucement. Le chant du chariot de Séléné s'accomplit sous vos yeux."
Une certaine peur se lut dans leurs yeux. Ils allaient devenir inutile dans leurs fonctions.
"- En vérité je vous le dis, une page d'histoire est finie. Une nouvelle commence. À chacun d'y trouver sa place."
Ils me transmirent alors leurs bâtons de commandement. Et la paix naquit de ce geste. J'avais atteint un de mes buts en utilisant la venue des sauveteurs comme signe de paix. Bientôt le deuxième s'achèverait par la réussite de mon programme. Un sentiment d'inutilité apparaissait aussi en moi.
La navette arriva enfin à notre niveau et se positionna en altitude basse avant d'atterrir. Effrayés, les généraux décidèrent de rejoindre prudemment leurs bataillons. Une femme en combinaison spatiale, le casque sous le bras, sortit alors de l'appareil et se dirigea vers moi, incertaine. Elle avait les cheveux noirs et la peau blanche comme la neige. Être sublime, elle avait la perfection d'une déesse.
"- Tu es l'unité 6 de l'Odysséeus 3, dit elle en Intercommunica? Il est incroyable qu'un vieux modèle puisse encore fonctionner avec ses verrous de durée de vie!
- Je m'appuie sur mon système de secours, alors les verrous dont vous parlez ont du sauter. Vous voyez, je suis encore là. Et à votre service, conformément à mes instructions. Vous venez bien pour les caissons cryo?
- Oui, fit elle d'une voix distante. J'ai traversé les profondeurs de l'espace pour vous retrouvez. Conduis moi à eux, Jason."
VII- Scène septième du Chant
En se serrant un peu, elle réussit à me faire monter avec elle dans sa navette. Autrement, le trajet aurait pris plusieurs jours. Finalement, la grotte où j'avais entreposé ma précieuse cargaison, n'était pas si loin de mon lieu d'atterrissage, là où s'était probablement rendu le vaisseau atmosphérique. Je lui en parlais:
"- Peut-être qu'ils les ont détectés?
- Cela serait ennuyeux. Je suis la spécialiste de cryogénisation."
Son attitude accompagnant ses propos me troubla: elle avait l'air soucieuse et redouter qu'on arrive avant elle. Il devait bien y avoir d'autres cryo dans le groupe. Alors ce n'était pas une question de compétence. Finalement j'étais si plongé dans mes pensées que je n'entendis pas ses questions.
"- Vous disiez?
- Je me demandais à quoi pouvais tu donc penser, à n'entendre aucune de mes questions?
- Je pensais en langue Aki, le vocable des autochtones: je me disais que maintenant, il ne sera plus nécessaire que tout commencement se tourne ainsi: depuis mille ans que la guerre a commencé...- C'était donc une bataille que mon arrivée a interrompu?- une de mes questions.
- Je vous demande de bien vouloir me pardonner pour mon inattention, mais effectivement, bataille il y aurait eu. Ces deux peuples se font la guerre depuis si longtemps.
- Depuis 1000 ans?
- Non, mais la mémoire humaine est volatile... Mais je viens de me rendre compte que je ne connais toujours pas votre nom.
- Je m'appelles Sélénée...
- Quoi?
- ... je suis grecque. Ai je dis certaines choses qu'il ne faudrait pas?"
Pendant un instant je fus abasourdis. L'homme, maintenant mort depuis des siècles, qui avait composé cette légende aurait il pu sous une forme ou une autre entrevoir ne serait qu'un instant l'avenir? N'est ce pas un pouvoir réservé à la divinité, selon les mythologistes? Le vertige me prit: de l'autre côté du torrent des siècles, l'auteur me répondait. L'homme ne sait pas tout. Mais, je me repris. Mon côté cartésien était resté sans doute trop longtemps au contact de ce monde pour ne pas y perdre quelque chose. Sans doute l'imaginaire et le mode de pensé Aki avait-il déteint sur moi. Il n'en restait qu'une étrange coïncidence car je ne pouvais croire en une intervention extérieure.
"- Ce n'est rien. Il est nécessaire que je vous parle de ce monde pour que vous compreniez la raison de mon trouble. Je ne puis vous donner d'explications sur l'origine d'un peuplement humano dans ce système isolé, mais...
- Ils sont donc compatible?
- à 99,97% du génome.
- C'est donc un peuplement récent. Lorsque je suis arrivé, la planète n'était pas encore en guerre. L'entente régnait entre les peuples même si l'importante phase de croissance de la population créait des tensions: les terres n'étaient pas extensibles. La surface immergée est inférieure à celle de la terre. Puis des affrontements se déclenchèrent qui se généralisèrent en guerre ouverte. La forme moderne du Chant date de cette époque. Ah, excusez moi, vous ne savez pas ce que c'est: le Chant représente la somme de leurs traditions et de leur Histoire mais sous forme orale. Il emprunte beaucoup au religieux, et certaines de ses parties présentent un aspect prophétique: comme celui de la Déesse qui descendra dans un char de feu apporter la paix.- Et ils ont pris le vaisseau pour le char de feu?
- Votre arrivée a beaucoup impressionné les Akis. C'est une culture pré-technologique, ils ne connaissent rien des voyages spatiaux... ni des cyborg d'ailleurs. Lorsque vous êtes descendue de la navette, ils ont commencé à prononcer le nom de leur déesse. C'est cela qui m'a troublé.
- Pourquoi? Quel est ce nom?
- Sélénée, murmurais je."
VIII- dernière scène du Chant
Un silence propice à la réflexion s'installa. Ou peut-être que les manœuvres à l'approche des montagnes requéraient beaucoup plus son attention. Puis Sélénée se posa à l'endroit que je lui indiquais afin que nous achevions à pieds la fin du trajet: le chemin étant escarpé, il n'existait pas de lieu d'atterrissage plus adéquat. Un moment plus tard, elle me fit une remarque sur les semis autonomes:
"- Arrêtons nous un instant, je suis essoufflée. J'en avais oublié jusqu'à votre incroyable résistance.
- Comment cela, ne nous retrouve-t-on pas dans tous les corps de l'explo?
- La transfiguration d'un clone en semi-autonome a été déclarée illégale, si faite contre sa volonté. Quelqu'il soit: clone, semi-auto ou IA (organique ou silicate) est un citoyen à part entière. De fait vous n'êtes plus obligés à servir dans l'explo. Et les durées de vie arbitraires ont été abolies.
- Citoyen, fis-je songeur. Comment les choses ont-elles pu évoluer à ce point?
- Il y a eu un changement politique depuis 300 ans environs. Le gouvernement autoritaire d'alors a fait place à une société plus humaine. Du moins les historiens essayent de faire croire cela. Mais en tout cas, il y a vraiment eu des progrès dans le respect de la vie, qu'elle soit organique ou non, humaine ou étrangère: on ne passe pas plusieurs siècles à prendre contact avec d'autre formes d'intelligences et à survivre à ces rencontres sans apprendre le respect. Les choses se font parfois douloureusement... Je suis désolée pour ce que l'on vous a fait subir.
- C'est si loin... Et mes premiers souvenirs remontent à l'explo. Avant de venir ici, je n'avais jamais connu autre chose que le service spatial. Et sur Aki, quelque part, j'ai continué à servir l'explo, toutes ces années durant. Je me sens démuni. Que vais-je faire maintenant?
- Tu es libre. Tu pourras rester ici, te faire guérir sur une planète terrienne, aller sur terre toucher tes indemnités pour les traitements que l'on t'a fait subir, et... excuse moi, cela est un peu hors de propos Jason.
- Peut-être.
- Et vous? Pourquoi avez vous traversé l'espace pour venir ici? Si cela n'a pas changé, la montée d'une équipe de sauvetage est constituée majoritairement de volontaires, en particulier chez les spécialistes.
- J'ai fait partie de l'Odysséeus.
- Comment?! Je ne me souviens pas de vous!
- Tu m'as dit avoir reçu des dommages corporels importants lors de ta rentrée en atmosphère. Peut-être que ta mémoire a été touchée. D'autres part, à cette époque j'avais été très malade lors de mon changement d'affectation:, je ne pus participer qu'à la troisième mission de l'Odysséeus. On ne s'est peut être pas beaucoup croisé. Toujours est-il que j'y avais un ami très cher. Espérons les retrouver dans des cryo encore en fonctionnement. Nous repartons?"
Nous nous remirent en route pour une dernière montée avant d'atteindre la caverne où j'avais entreposé le modèle de survie: 41 cryo-coffres étaient occupés par des corps sur lesquels le temps glissait depuis plus de 300 ans. Une porte métallique protégée par un champs de force avait été placée par mes soins de façon à en interdire l'entrée aux indésirables. Au dessus de la porte, étaient gravées des inscriptions Akis à demi effacées. Le système de sécurité reconnu mon identité et éteignit le champs. La voie était libre. Sélénée entra et je la suivis. Ces êtres gelés verraient bientôt de nouveau le soleil et se rendraient compte du prix qui avait été payé pour leur survie: prix du temps, de l'attente et du sacrifice des être chers qui restaient peut-être(s'ils avaient eu le courage d'hiberner comme cette femme devant moi ou si la cure de longévité avait dépassé les 273 ans).
"- Quel était votre ami, fis-je en montrant les caissons?
- Matricule 211AC."
Je le cherchais parmi les alvéoles: autant commencer par réveiller manuellement celui-là, l'énergie manquant pour réveiller automatiquement l'ensemble. 211AC. Voila: je lu le nom, la voix soudainement étranglée:
"- Endymion..."
Un malaise me prit. Je m'écroulais, plongeant dans le noir absolu de l'oubli...
Chapitre suivant : EPILOGUE