kurisu - Chant d'Ittak - texte intégral

In Libro Veritas

Chant d'Ittak

Par kurisu

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Acte II - Introspections

IV- Scène quatrième du Chant
 
Le soleil de printemps se leva encore pour la millième fois sur un monde en guerre, dont les affrontements étaient ritualisés.
"- Je pars et te remercies pour ton hospitalité, Grand Conteur. Le chant de l'Hôte raisonnera longtemps en ton nom.
- Le plus grand chant n'est pas le chant donné, mais le chant reçu. Je garderais longtemps le tiens par devers moi."
 
Je leurs adressais un signe puis me mis rapidement en route. Je dépassais bientôt les limites du village pour gravir le massif où se trouvait ma retraite, absorbé par mon but. Je ne sais quelle pulsion subite m'incita à me retourner. Le village s'étendait à mes pieds. Une vision paisible: tandis que les femmes s'affairaient à étendre leurs linges, les hommes cultivaient les champs de Substance-mâne à la couleur rouge-ocre si caractéristique. Au crépuscule, l'unique céréale de la planète prendrait une teinte écarlate. Elle rappellerait alors aux gens que Valenchêne est une agglomération reculée d'un pays en guerre depuis si longtemps que la mémoire en vacille.
 

Quelle était ma place à moi dans tout cela? Voyageur, observateur, mais point acteur. J'avais pourtant essayé d'agir en faveur de la paix, d'une absence de haine. N'étais je pas le Messager de leur Chant? Le messager de la paix, des tentatives de trêves durables. J'avais traversé le pont entre les deux peuples. Mais peut-on lutter contre les pulsions primaires des humains? Non.

Alors j'avais en désespoir de cause instauré la guerre formalisée. Le moindre mal... S'il fallait que les hommes se battent, autant le faire selon des règles qui limiteraient les affrontements: des champs de bataille délimités avec une période pour les agressions majeures limitée au 13e mois- celui du 3e oeil de la Déesse-, des conflits mineurs ne devant pas engager plus d'une 100aine de guerriers. Mon codex de la guerre formalisée était nourrit de ces principes, et de la règle primordiale de ne pas engager les populations civiles.

Puis il avait fallu inventer un dispositif pour faire respecter ces règles. La solution s'était présentée dans un système d'otage assez barbare: une agglomération fortifiée, habitée par des personnalités et gens du commun, Issaks comme Ittaks. Deux groupes de pièces d'artilleries antiques avaient été placées en territoire Issak et Ittak. Si une règle était violée par un camp, l'autre pouvait faire tirer les canons par mes servants en sachant que la mort viendrait indifféremment faucher Issak ou Ittaks. Ces hommes fidèles qui assuraient la mission que je leur avait confié étaient appelés "les proscrits", "le troisième peuple". Et c'était bien ce qu'ils étaient: une nouvelle souche, choisie parmi les orphelins des frères ennemis, ou parmi les enfants des Servants artilleurs, mais pestiférés.
 
Parfois je ne me rappelais plus qui me dégouttait le plus: les hommes ou moi?
 
 
V- scène cinquième du Chant
 
" Depuis 1000 ans que cette guerre a commencé, le messager se trouve sur la terre, envoyé par la Déesse Séléné pour garder un oeil sur ses deux enfants: les Issaks et les Ittaks. Il est descendu de son domaine , à travers une grande aiguille métallique aux confins des monts Ittaks. Et pour rétablir l'équilibre, il est parti vivre une partie de son existence chez les Issaks, dans les montagnes qui font face à sa retraite, lieu de son apparition. Lorsque le besoin s'en fait sentir, quand son équilibre intérieur est rompu, il retourne dans le lieu saint pour le rétablir, se ressourcer et recueillir les volontés de Séléné -loué soit son nom-. Quelles sont les volontés de la déesse? La guerre ritualisée offerte en offrande? La paix? Nul ne le sait."
 
Quelle connerie! Artéos, le chroniqueur de la Cité des Otages avait vraiment été un sacré enfoiré! Il préférait la saveur des mensonges à la fadeur de la réalité, les légendes à l'histoire objective. J'avais fait l'erreur de m'ouvrir à lui, il y a un siècle. À cette époque, nous faisions un bout de chemin ensemble, et j'avais éprouvé le désir de me confier. Son oreille attentive, complaisante envers mes doutes et mes échecs m'avait probablement fait du bien. Mais avait-il même compris la totalité de mes propos? La tentation avait été trop forte pour qu'il ne l'écrive et en fasse un récit homérique, mais dénaturé. Les rumeurs auraient été préférable. Et cela aurait mieux servit ma programmation.

En entrant dans la caverne, je jetais un coup d'œil sur l'accumulateur relié au paratonnerre. Il était chargé au maximum: les orages sont fréquents dans cette région. Je bus un verre d'eau à la fontaine que j'avais installé, puis consultais mon relevé Biométrique. Il étais bien bas. Mon vieux cœur secondaire avait bien besoin d'une recharge! L'accumulateur se déchargea, pulsation par pulsation, dans les électrodes reliées à mon cœur d'Hybride. Un Hybride, ou cyborg, est bien vulnérable lorsqu'il fonctionne sur ses circuits secondaires...
 
L'accident qui avait été responsable de ma venue sur Ak9 avait endommagé mon cœur nucléaire. Il s'était alors renfermé dans sa coquille protectrice et je m'étais trouvé à fonctionner avec mon cœur de secours (4 mois d'autonomie). Il n'étais pas prévu pour durer: d'habitude, il fonctionne le temps d'aller faire réparer la pompe nucléaire chez le Biotech.

Ici, le savoir médical était loin d'être ce qui manquait le plus. Je m'étais débrouillé avec un accumulateur de récupération, prélevé sur la navette de secours, pour renouveler mon autonomie. Et heureusement, cela avait suffit: la durée même de mon existence était la preuve de la compétence des techniciens terrestres. Je vis sur mon cœur secondaire depuis 300ans!
 
Je suis toujours troublé par la notion d'identité: qui suis-je? Ce genre de questions semblent bien être une caractéristique humaine. Or je ne le suis pas entièrement. Ai-je le droit de m'interroger ainsi? Je cherche parfois des réponses en lisant les biographies que l'on a écrit sur moi. Elles tentent de me cibler avec plus ou moins de bonheur: pour elles mes actes définissent une certaine humanité. Elles se basent pour cela en plaquant les valeurs de leurs auteurs à mon comportement. Ces écrivains ont-ils raison ou tord? Je n'ai pas vraiment de réponse. Je puis douter d'une partie de mon libre arbitre: je possède une partie mécanique, j'ai un programme interne, des instructions à suivre. Pour le SOC (service de l'organisation de la colonisation), je n'étais qu'un assemblage de plaques métalliques argentées et de composant bio-électroniques implantés dans un clone humain, un "complexe technico-organique semi-autonome" (TO-S) -définition administrative-. Suis-je humain? Cyborg au cœur nucléaire, tu peux saigner! Ou rêver. Ce sont des questions douloureuses. Je tache de les oublier.
 
Je regarde si il n'y a pas eu accusation du message de détresse:
"- ICI UNITÉ 6 T.O. DE TYPE PILOTE-INTERCEPTEUR/MARINE STELLAIRE, DÉTACHÉ SUR L'ODYSSÉEUS 2. MATRICULE 68715. DURÉE DE SERVICE: 20/30 ANS STANDARD. CODE D'APPEL HUMANO: JASON. L'ODYSSÉEUS EST EN TRAIN DE SOMBRER. CAUSE: IRRÉGULARITÉ DANS LE SYSTÈME LOGIQUE DU NAVIGANT ARTIFICIEL SEMI ORGANIQUE. LE SYSTÈME DE SECOURS VIENT DE PLACER LA DERNIÈRE UNITÉ FONCTIONNELLE SOUS LES DIRECTIVES DE SAUVETAGE N 2: SRP(SURVIE/SAUVETAGE/RÉCUPÉRATION). JE(HÉSITATION), JE DÉBUTE LA RÉALISATION DU PROGRAMME SRP: MISE EN CRYOGÉNISATION "DERNIÈRE CHANCE" DES SURVIVANTS DANS LE MODULE DE SECOURS. JE LES CONDUIRAIS SUR LA 3E PLANÈTE DU SYSTÈME AK9 SECTEUR 15 DE LA VL. COORDONNÉES H.SP. 22/300/950 UNITÉS HSP. PEUPLEMENT HUMANO--------"
 
Le temps avait manqué pour lancer le message par voie hyper luminique. Alors que je tapais sur la touche de validation du message, j'entendis le craquement significatif de la première enceinte de protection en train de se vider vers l'extérieur. J'eus peur, ou ma programmation SRP repris le dessus, je ne sais: je courrais vers la chaloupe sans risquer de prendre le temps d'enclencher l'Ansible. Le message fût alors évacué vers la balise qui s'éjecta en même temps que moi. J'atterris ici, dans les montagnes, puis cherchais un endroit sur pour conserver les cryo-capsules, suivant par là ma programmation qui me poussait toujours en avant: protection, sûreté, stabilité ...

Chapitre suivant : Acte III - Retour