Acte I - Aux origines
I- Scène première du Chant
Depuis mille ans déjà, que la guerre des Aks a éclaté. Ainsi commençait le Chant du Peuple.
Les vieux relataient inlassablement cette geste dès que l'occasion se présentait, donc à la fin de ce travail harassant de terrien pour retirer la Subsistance-mâne du sol pour leurs familles.
Dégoulinant de sueur le soir dans les champs, ou alors dans les longues soirées d'hiver, les adultes écoutaient d'une oreille distraite les histoires que radotaient les vieux et que, de toute façon, ils connaissaient par cœur.
À leur côté se trouvaient les gamins qui buvaient ces histoires des temps anciens et s'identifiaient ensuite aux héros de la saga. En se couchant, tous rêveraient d'aventures éclatantes et espéreraient - oh bordel - sortir de cette routine!
Pendant ce temps, les jeunes adultes sortiraient fumer la pipe en observant les étoiles et l'œil de la Déesse Borgne, puis ils rentreraient en gardant une pensée pour leurs désillusions de jeunesse, puis pour la guerre...
Les pères, eux, se tairaient, conservant leurs souvenirs enfouis au fond d'une poche éclatant sur le tard. Ils prendraient alors la forme du Chant, qui serait gonflé d'un autre épisode relativement différent, ou remplacerait même purement et simplement certaines scènes de la Grande Histoire. Ces souvenirs métamorphosés auraient la saveur douce amer des petites histoires où la douleur au quotidien est gommée mais toujours présente. À cet instant, âgés comme les vénérables chênes noueux, ils rejoindraient les rangs des vieux conteurs afin de recommencer le cycle.
La vie passait ainsi à Valenchêne, le petit vallon reculé des monts Ittaks. La vie semblait toujours suivre un cours en cercle parfait. Ah, comme je les connaissais les Valenchênois! Je rentrais dans leur cœur et leur âme lorsque je traversais leur village pour me rendre à mon "perchoir" afin de me ressourcer. Le début de mes allées et venues remontait à si loin que je faisais partie du décors, du cycle sans cesse renouvelé du Chant. Un élément immuable de l'histoire...
La vie passait ainsi à Valenchêne, le petit vallon reculé des monts Ittaks. La vie semblait toujours suivre un cours en cercle parfait. Ah, comme je les connaissais les Valenchênois! Je rentrais dans leur cœur et leur âme lorsque je traversais leur village pour me rendre à mon "perchoir" afin de me ressourcer. Le début de mes allées et venues remontait à si loin que je faisais partie du décors, du cycle sans cesse renouvelé du Chant. Un élément immuable de l'histoire...
II- Scène deuxième du Chant
"Depuis mille ans déjà que la guerre des Aks a éclaté." Le vieux Ménélis commença son histoire avec les même mots que tout ses prédécesseurs. Cela prenait des allures de rituels. Le soleil était bas sur l'horizon. Autour de lui s'étaient attroupés parents et enfants qui attendaient, distraitement pour les uns et impatiemment pour les autres, que l'épisode de cette fin d'après midi commence.
C'était l'histoire d'Hérald le bûcheron qui mit en déroute à lui seul la deuxième légion des Issak, mais fut vaincu ensuite par la belle Myosotis. Une éternelle variation du mythe de Samson et Dalila...
Leur regard sur Hérald était toujours plus bienveillant que ceux d'en face. De même, dans cette histoire Myosotis était la félonne ici, et l'héroïne la bas. Une étrange inversion de perspective pour l'histoire de deux être qui s'étaient aimés et déchirés car appartenant à deux camps différents.
Bien sur, même si je voyais et entendais les villageois, je me trouvais encore trop loin pour être remarqué: je suis réputé pour avoir une vue d'aigle et une ouïe de chat. Et en dépit de mon âge avancé, mes sens sont encore bons.
Enfin, j'arrivais bientôt sur la terrasse de l'auberge de Valenchêne où les clients se reposaient, attablés, une chope d'alcool-Mâne en main. Tous les regards se portèrent sur moi.
Ménélis interrompit son Chant et me salua gravement en même temps que d'autres buveurs.
"- Que ta vision soit claire, Vif-Argent.
- Et qu'elle engendre la vérité par ton regard, Ménélis. Mais ne t'arrête pas pour moi, continue ton Chant Grand Conteur.
- Il était de toute façon arrivé à son terme. Ta connaissance des traditions est toujours sans faille.
- J'ai une bonne mémoire.
- Elle est entrée dans la légende. Viendras-tu partager notre repas?
- Ce sera un honneur.
- Mosera! Va préparer la maison pour notre Hôte!"
Et il en fut ainsi.
III- Scène troisième du chant
Cette guerre durait depuis mille ans. Elle était à la naissance de deux peuples qui pensaient en millénaristes, se croyaient millénaristes et réagissaient en millénaristes. Bien sur, ils se sentaient accomplis: leurs sociétés étaient parfaites. Même s'il y avait la guerre... Ah, si ils savaient! La mémoire humaine est une curieuse chose, pensais-je, tandis que l'on mettait la table.
Elle opère de curieuses évolutions [sur la conscience]. Le temps est une donnée élastique réagissant avec la dégénérescence des cellules: il joue avec la fidélité des souvenirs des générations successives. Et les jours deviennent des mois, et les mois des années, puis les années se métamorphosent en siècles afin de transformer une guerre de 348 ans en une guerre millénaire. Le genre humain est une curieuse chose me dis-je toujours.
Guénolé, la maîtresse de maison, récita la prière rituelle à la déesse: remerciements pour la substance mâne, pour la longévité remarquable du Peuple, puis une diatribe à l'encontre des frères ennemis, engendrés par la pourriture de la Catastrophe, et enfin une excuse-mais très rapide- pour ces dernières paroles car après tous, eux aussi sont des enfants de la Déesse. Les propos étaient similaires de part et d'autre.
On me proposa à boire. Je ne pris que de l'eau. On me proposa à manger. Comme d'habitude, je n'en pris qu'un peu. Une nourriture que j'avalais, mais n'ingérais pas. Mon attitude n'offensa personne. Après tout, je faisais partie du Chant. Je discutais ensuite avec la famille. Nous parlâmes de la 99e tentative de paix, ou disons de trêve de longue durée entre les deux peuples. Comme toutes les autres, elle avait avorté. Pour une fois c'est un chiffre exact, notais-je. Ensuite, Ménélis me demanda de lui enseigner quelques scènes du Chant qu'il ne connaissait pas.
"- Connais-tu la prophétie du Chariot de Séléné?
- Est- ce un Chant futur?
- Oui. Veux-tu que je te l'enseigne?
- Ce serait un honneur de recevoir le Chant de la part du Messager.
- Il commence ainsi:
Advienne le char des étoiles
De la Déesse faisant voile
Regarder son bel amant
Dormir éternellement
Sur terre; paix devra régner
Lorsque caverne sera ouverte
Pour ne pas le réveiller
Et causer ainsi notre perte
Par le courroux de Séléné.
De la Déesse faisant voile
Regarder son bel amant
Dormir éternellement
Sur terre; paix devra régner
Lorsque caverne sera ouverte
Pour ne pas le réveiller
Et causer ainsi notre perte
Par le courroux de Séléné.
Le jour où le Char de feux surgira sous la voûte étoilée, la paix devra régner. C'est le message du Chant du futur que voila. Les Issaks et Ittaks en paix.
- Et l'amant?
- Endymion. C'est le seul chant où il en est fait référence. Rien de plus.
- Une étrange et belle prophétie. Mais la paix? Je n'y crois pas. Trop de sang a coulé. Tellement de sang qu'il pourrait faire pousser la substance-mâne pour des siècles, fit-il en serrant les poings."
La conversation s'acheva sur ces paroles. La maîtresse de maison m'indiqua ma couche au rez-de-chaussée. Je déteste les étages. Ces demeures en bois ont des planchers tellement fin. Ils n'auraient pas supporté mon poids. Heureusement, dans le chant du Messager, il est conseillé de le garder ancré à la terre. Je m'allongeais et fermait les yeux pour 1e, 2 heures: je dors peu.
Mon besoin de sommeil ayant été comblé, je me réveillais dans le silence de la maison. Un laps de temps plus tard, je m'assis sur mon lit pour observer la lune à la fenêtre: l'œil de la Déesse-la sublime Séléné- me renvoyait mon regard.
Où te trouves-tu pâle beauté? Quand descendras-tu de ton char enflammé pour apaiser les hommes? En chaque homme un Endymion sommeille. La substance-mâne s'est trop repue du fertilisant de la douleur.Chapitre suivant : Acte II - Introspections