EsteBaN Hache - Le META Saliveur - texte intégral

In Libro Veritas

Le META Saliveur

Par EsteBaN Hache

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Table des matières
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"Le META-Saliveur"

Une femme sur le bord de la route, voûtée, en train de cheminer sur celle-ci.

Appelons-la Maryse, de toute façon cela n'a vraiment pas d'importance pour la suite de cette histoire. Donc, Maryse marche sur le bord de cette route légèrement pentue. Elle porte sur elle un manteau mi-court, en laine bouclée, jaunâtre, dégueulasse. On sent tout de suite la petite paysanne. Son allure particulière, son déhanché fait penser à une bête que l'on mène à l'abattoir ... ou à une autre qui mène son train de vie cahin-caha, une bête errante.

Un homme en voiture passe devant, la remarque, s'étonne de la similitude avec ... une bête. Le rond point s'annonce, il le sait, il connaît la région par cœur. Il s'arrête et attend ... Il attend que cette femme arrive jusqu'à sa voiture, il attend qu'elle arrive à sa hauteur et l'invite à monter dans sa voiture.

"Montez" lui dit-il, d'une voix rauque. "Allez, montez, je vais vous y mener moi à votre endroit... enfin là, où vous voulez y aller !"

Maryse regarde cet homme qui l'interpelle, à-travers sa fenêtre de voiture, un peu étonnée que l'on puisse s'arrêter pour elle. Elle voit un gaillard emmitouflé dans sa voiture. Il a l'air d'un chasseur, avec ces espèces de griffes sur les épaules, et son habit vert foncé. Maryse ne se laisse pas prier. "Pour une fois" se dit-elle, "je vais bien en profiter de ce gars-là. Et puis, c'est pas mon Henri qui pourra me dire quelque chose maintenant, surtout là où il est."

"Entrez donc, entrez donc, asseyez-vous ... je m'appelle Michel" dit-il, en brossant de sa main velue le fauteuil du "mort", histoire de décrasser un peu ce qui y traîne. Maryse monte ; elle n'aurait pas dû, mais comment aurait-elle pu le savoir.

Michel démarre à nouveau sa voiture et n'a même pas besoin de vérifier qu'il n'y a pas d'autres voitures qui arrivent. A cette heure-ci de la journée, il y a peu de passage. Maryse le regarde un peu, voit ce filet de salive tomber légèrement et ne s'en écœure même pas. Elle en a vu d'autres, et ce n'est pas cela qui va lui retourner l'estomac.

Ce qui la secoue un peu, c'est cette odeur de fauve qui se dégage de ce véhicule, et de cet homme-là. Une odeur prenante, puante ... mais quand on vit à la campagne, c'est du pareil au même.

"Oh, vous savez, ma petite dame, vous tracassez pas de ça", tout en s'essuyant du revers de la main, Michel raconte : "Depuis quelques années, j'ai ce problème ... et les médecins qui sont pas fichus de trouver que'que chose. Mais, ça n'est pas un bien grand malheur, donc je fais avec." dit-il salivant un peu plus, d'autant qu'il parle. Il a si peu souvent l'occasion de parler ; et cela est d'ailleurs, tant mieux, vu comment cela le gêne et le met mal-à-l'aise avec les autres.

Au rond-point, il bifurque à droite directement, Maryse ne fait même pas attention, dans ses pensées. Elle voit le bois qui se faufile, du coin de l'œil, et pense à son Henri, qui se trouve sur son lit d'hôpital, et se dit qu'elle est bien seule maintenant à la maison. Elle n'écoute pas ce Michel qui parle, postillonne, crachouille plus qu'il ne parle. Michel s'en rend compte et ne le supporte pas. Michel déteste qu'on lui manque de respect. Michel n'aime pas qu'on ne l'écoute pas.

La voiture s'arrête sèchement et Maryse n'a pas le temps de comprendre quoi que ce soit. Pas un bruit, rien n'annonce ce qui suit...

 
Michel prend une de ses griffes sur son manteau et fout un coup sous le menton de cette dame égarée, dans son véhicule. Il lui prend la tête, plutôt les cheveux sur son côté et frappe à plusieurs reprises cette tête contre le montant de la voiture. Maryse est sonnée, ne réalise pas, même pas. Pendant qu'il lui tape la tête, du sang s'échappe de son coup. Du sang s'échappe de sa tête. Sa tête lui fait mal, terriblement mal. Elle porte ses mains à son cou en sentant le liquide chaud couler sur son menton puis sa poitrine. Elle cherche à se débattre de cette emprise terrible, de cette mort qui s'annonce.

 
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Henri sur son lit d'hôpital ne se doute de rien. Il est dans un coma profond. Plus rien n'attire son attention. Henri est tellement malade que son cerveau a refusé d'assumer la réalité. Il est pratiquement mort cliniquement, mais les fonctions vitales sont là, existentielles, autant que la médecine puisse en juger. Henri végète et la seule chose que l'on peut faire pour lui est de le soulager de ces douleurs. En 2000-455, la médecine a certes avancé, mais reste muette devant cela. Elle a maîtrisé l'atome, l'ADN, mais se sent impuissante face à certains facteurs déclenchants, et inhibants malgré tout.

Henri s'agite d'un coup sur son lit. Il a une fièvre qui n'est pas de la fièvre. Henri n'est pas conscient et ne le sera jamais plus, mais il s'agite sur ce lit, un peu à l'étroit. Henri fait un cauchemar comme cela arrive souvent à quiconque, simplement son corps désinhibé apparaît un peu plus désarticulé sous l'impulsion de vie qui le parcourt encore.
Comme si Henri pressentait le malheur s'abattre et cherchait à s'en débattre. Mais Henri dans son état ne peut strictement rien pour sa Maryse. Il ne peut rien pour lui-même ; que voulez-vous qu'il fasse alors pour n'importe qui !? Vous croyez qu'un miracle puisse arriver et qu'il se lève sur son séant et se mette à marcher l'esprit clair, clairvoyant.
 
Henri se lève, d'un coup, droit comme un mur ... inconscient. Les appareils hurlent et s'affolent, tiltent, jouent du son et de la lumière. Mais non, vous vous croyez où là !?
Henri se lève ... d'un coup, droit comme un 'i'. Et, reste là, immobile ... et le temps s'isole, se suspend dans l'espace ; pas un souffle, rien ne vient briser le silence qui surgit en même temps.

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Michel tire le corps de cette femme hors de sa voiture, l'agrippe par les cheveux, par le bord de ce manteau miteux qu'elle porte sur ses os, sur sa peau. Il tire, et tire encore. Elle traîne, lourde de tout son poids, qui s'alourdit d'autant que la vie s'échappe, par filets courants, coulants. Elle sursaute, fébrile par le peu de vie qui lui reste. Il lui assène un coup d'une violence inouïe, telle une massue, sa main rêche frappe la base de son cou. Son corps tressaute violemment pendant qu'une gerbe de sa salive, à lui, s'abat sur elle. L'excitation fait qu'il salive, le Michel. Il y a longtemps qu'il n'avait pas salivé comme ça, le bestiau, très longtemps.

Plus il salive, et plus l'excitation le prend. Il s'énerve, renâcle encore plus, et plus encore salive. Michel ne se soucie de rien. Il sait de toute façon qu'ici dans ce petit bois, peu fréquenté, voire pas fréquenté du tout, il ne sera pas découvert. Personne ne réalisera son œuvre macabre, cette œuvre irréelle.
Michel n'est déjà plus un homme mais l'a-t-il été un jour... à toujours écouter sa prime nature, ses instincts bas et souverains. L'a-t-il été un jour ? Michel ne se pose pas ce genre de questions. Michel ne se pose pas de questions, de toute façon. Michel tire ... et pose, plutôt, dépose un corps dont il se sait "maître".

Michel se penche sur ce corps branlant, s'assit devant, hume l'air ... comme un fauve qui écoute ce qui l'entoure, avant d'attaquer son festin. Il reste silencieux devant sa "proie", quelques instants, et puis se dévêtit. Il enlève tout, s'en ressentir la moindre gêne, le moindre froid. Car Michel attaque son rituel préféré. Il se saisit de ses griffes et taille la viande. Il frappe et frappe encore. Les vêtements de sa victime partent en lambeaux, s'effilochent ; la chair à nue ne met pas longtemps à résister à ce traitement. Ce sont des morceaux, plus ou moins gros, qui volent dans l'air, dont il se saisit et qu'il avale, qu'il déchire de ses dents et dont les masses visqueuses et sanguinolentes l'aspergent. Michel est un fauve, et le démontre, sans raison. Il n'y a plus de raison ; il n'y a pas de raison.

Un cri de loup se fait entendre. Des bruits froissés courent autour de Michel. Des pas feutrés brisent les feuilles sur le sol mais n'osent pas s'approcher. Seules les mouches commencent à envahir l'espace, tournant autour de la charogne chaude. Michel se repaît et fatigué commence à ramasser ses affaires autour de lui. Il est satisfait, le ventre plein, serein. Michel marche un peu. Instinctivement s'approche d'une petite marre, dans laquelle il se jette et se nettoie. Il se débarrasse des restes qui lui collent à la peau puis s'assoie et laisse l'air l'assécher. Michel se repose. Un filet de bave, pardon de salive s'écoule lentement, du bord de sa bouche vers son propre cou, le recouvrant petit-à-petit.

 
Sa prochaine mutation peut commencer.

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Autour d'Henri s'active l'équipe médicale. Ils tentent de le recoucher sans mal. Henri, de toute façon docile, n'est pas en position de s'opposer à quoi que ce soit. Henri ne le sait pas, et ne le sera jamais. Henri est à nouveau coucher sur son lit de malade. L'équipe médicale fourmille, et prend soin de lui. C'est important d'avoir son garde-manger frais et encore vivant, même s'il n'est plus capable de se mouvoir par lui-même. Henri est précieux. Il faut y faire attention.

Après s'être assuré qu'Henri est à nouveau adossé à son mouroir, l'équipe se retire doucement, sans bruit, à pas feutré. Mais l'esprit d'Henri a dû décider d'en finir, a dû ressentir la perte assénée de ce corps aimé, et tendrement chéri. Les appareils hurlent dans un concert lumineux ; de toute façon Henri n'entend plus rien et surtout ne voit plus rien. La cavalcade médicale rentre en renfort. Elle tente divers produits pour essayer de calmer ce corps moribond, mais dans un sursaut de vie, Henri s'arrête de vivre.
Il ne doit plus rien à la société, et la société ne peut plus rien lui apporter. Henri n'est plus seul survivant. Il est maintenant mort, et, bel et bien mort.

Henri a cessé définitivement de vivre, un cinq mercurien de l'an 2000-455. Dans une pièce métallique, ovoïde, légèrement chauffée à trente sept degrés.
 
Maryse a cessé d'exister involontairement, un cinq mercurien de l'an 2000-455, elle aussi. Une pièce métallique à ses côtés, en forme de pénis, froide.
 
Et, Michel ?
Michel vit ... un cinq mercurien, de plus ; celui de l'an 2000-455.

EsteBaN Hache
le 26 Octobre 2006
Un jeudi ; il est 20h40 !