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Par Vincent Jourdan

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Le Seigneur des anneaux

    Un film de Peter Jackson

    Le sentiment qui m’a dominé à la sortie du film tant attendu de Peter Jackson a été un sentiment de déception, léger mais tenace. Le problème de la trop grande habileté avec laquelle il a fait attendre et désirer son film, est que son adaptation du Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien ne pouvait que convaincre absolument ou décevoir. Et cette déception ne pouvait que s’étendre aux dimensions de l’entreprise. Alors, Le Seigneur des anneaux existe mais ce n’est qu’un bon film. Pire que tout, ce n’est pas un film qui se démarque vraiment de la grosse production américaine standard, il en possède les qualités comme les défauts et de s’interroger sur la marge de liberté assez incroyable que s’est accordé Peter Jackson. A quoi bon prendre autant de contrôle dans son lointain pays pour s’entraver de lui-même dans quelques uns des pires lieux communs du Hollywood moderne ? Pour comparer ce qui est comparable, James Cameron a bien mieux réussi son Titanic. Le Seigneur des Anneaux souffre des mêmes problèmes qui ont fait les échecs de Planète des singes de Tim Burton, Le Pacte des loups de Christophe Gans ou encore La menace fantôme de Georges Lucas.

    Le syndrome du « toujours plus » pour commencer. Si le roman contient son lot de visions gigantesques et d’armées innombrables, Jackson cède à la mode numérique et nous rajoute des orques d’ici jusque là bas, des chevaliers sur toutes les montagnes, jusqu’à saturer l’écran, jusqu’à l’excès, jusqu’à la nausée. L’œil s’y perd et, finalement, la vision n’en sort pas grandie. Exemple type : le passage dans les mines de la Moria. Autant la bataille près du tombeau de Balin est efficace, jouant sur le confinement et la suggestion, autant le plan dans la grande salle avec des milliers d’orques, certains descendant même du plafond comme les scarabées de La momie, est ridicule, inutile, gratuite et, évidemment, ne vient pas du livre.

    De la même façon, la bataille finale est une pure création du cinéaste, comme si Jackson ne pouvait pas se retenir d’un ultime morceau de bravoure. En fait Aragorn découvre Boromir mourant mais les orques ont disparus, il ne venge pas l’homme de Gondor et, surtout, ne sait pas ce qu’il advient de Frodon. Ici Jackson sacrifie le suspense à l’action. C’est dommage. Et que dire du Sauron qui nous est présenté lors du prologue ? Sauron est une présence, un œil rougeoyant, un pur esprit malin. De le voir, comme une sorte de Dark Vador moyenâgeux, lui ôte une bonne part de sa crédibilité.

    Le syndrome de la « modernité » ensuite, vision branchée d’un monde médiéval ou les chevaliers ont tous le cheveu gras et tombant et les orques ont le look sado-maso des cénobites de la série Hellraiser. Ce n’est pas le plus grave, ça le devient quand cette vision qui doit trop à tant d’autres films est en contradiction avec le roman. Exemple : l’auberge du « Poney Fringuant », à mi chemin entre la cantina de Star Wars et les auberges barbares de Conan, assez loin de l’endroit chaleureux décrit par Tolkien, où vous aurez du mal à reconnaître le brave patron, Poiredebeurré.

    Pire encore, Jackson a eu à se coltiner avec le problème des femmes. Là, il a fallu faire avec la légère misogynie de Tolkien et le fait que, quand même, cette histoire de chevaliers et de magiciens est une histoire d’hommes. Il y a bien trois beaux personnages féminins, Arwen, Galadriel et Eowyn, mais elles apparaissent assez loin dans l’histoire et la romance entre Aragorn et Arwen est réduite à son strict minimum. Du coup, Jackson décide de faire d’Arwen une guerrière, walkyrie elfe qui vient au secours de Frodon et roule un patin à Aragorn sur fond de cascade à Fontcombe. Certes la scène de la fuite vers le gué est belle, mais elle est un contresens au roman ou la scène nous montre un Frodon qui se retrouve seul face aux cavaliers noirs et doit lutter contre un pouvoir qui l’attire dans un monde obscur. Chez Jackson, Frodon devient le faire valoir d’une improbable héroïne. Ce qui ne nous rassure pas pour la suite des évènements. Verra t-on Arwen en héroïne chinoise faire le coup d’épée avec son futur époux ? Il existe sûrement des façons plus subtiles d’introduire un peu de féminité dans tout cela comme avec le personnage de Galadriel (très belle Cate Blanchett) est, lui, une réussite, forte, intégrée à la logique de l’histoire et fidèle à son esprit.

    J’ai l’air, sans doute, de me référer au roman de façon systématique. C’est vrai, c’est un livre admirable et complexe à adapter. Mais je n’aurais pas été contre une trahison intelligente. Cela a déjà donné de belles réussites. Ce qui irrite dans le film de Jackson, c’est qu’il a été fidèle globalement et que son film est souvent réussi. La Comté, les cavaliers noirs, la Lothlorien, Galadriel, la Moria, prennent vie et on retrouve même des répliques entières du livre. Le problème qui se pose est que les « trahisons » de Jackson vont toutes dans le même sens, celui de la superproduction standard et des concessions à un « grand public » qui, compte tenu des enjeux économiques, doit être séduit à tout prix.

    Or de Jackson et de ce film, on attendait plus et mieux, les Nimbelungen du troisième millénaire, l’Excalibur de 2001, une aventure épique alliant le fond et la forme. Il reste de ce premier épisode un beau film d’aventure, souvent prenant mais trop sage, trop prudent pour rendre la beauté épique de l’œuvre de Tolkien. En attendant la suite, on pourra toujours se plonger ou se replonger dans les livres.

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