Le sortilège du scorpion de jade
Un film de Woody Allen
Woody Allen est l’un des derniers metteurs en scène à nous retrouver, année après année, pour nous convier à un nouvel opus de son œuvre. Dans les années 70, on retrouvait plus régulièrement le dernier Truffaut, le dernier Bergman, le dernier Fellini, et l’on voyait les œuvres se construire, évoluer, vieillir comme les bonnes bouteilles. Aujourd’hui, le système étant ce qu’il est, rares sont les auteurs pouvant se permettre une telle régularité avec une telle exigence dans le discours comme dans la forme. Allen, sa réputation et la production de ses films aidant (budgets moyens et ventes mondiales), garde cette possibilité rare de revenir avec un nouveau film chaque année, avec ses hauts, ses bas, ses recherches, ses détentes. Il est le vieil ami que l’on a toujours plaisir à retrouver pour qu’il nous raconte sa dernière histoire. Le risque serait la lassitude, mais Allen a suffisamment de ressources pour que ce risque ne semble pas d’actualité.
A la vision du Sortilège du scorpion de jade, il semble bien qu’il ait tourné la page des questionnements angoissés (Stardust memories ou Deconstructing Harry) comme des recherches formelles (Maris et femmes en caméra portée ou Crimes et délits et ses intrigues parallèles) pour s’adonner de façon décontractée à la comédie franche et débridée. Nous sommes dans la lignée de Meurtre mystérieux à manhattan ou du dernier Escroc mais pas trop. Allen y joue un détective de compagnie d’assurance, parodiant le Fred McMurray d'Assurance sur la mort, en butte aux méthodes de travail d’une nouvelle cadre de la compagnie jouée magnifiquement par Helen Hunt. Tous les deux se retrouvent hypnotisés par un étrange magicien qui les manipule pour leur faire commettre des vols de bijoux. Accessoirement, le sortilège va les aider à tomber amoureux l’un de l’autre, comme dans toute bonne comédie américaine classique.
Classique, le film l’est, situé dans les années 40 sur fond de jazz, lumières chaudes et dorées par le chef opérateur chinois Zhao Fei qui rappellent l’ambiance de Coup de feu sur Broadway. Le film est drôle sans être hilarant, brillant surtout par les dialogues, notamment les nombreux échanges acides entre Allen et Hunt vraiment excellents. Comme dans le précédent film, Allen joue à fond l’humour décontracté, la légèreté et la fantaisie. Il se compose un personnage sur mesure, un sous Bogart qui fonctionne à l’instinct, un personnage qu’il aime égratigner mais pour lequel il éprouve aussi beaucoup d’indulgence, lui faisant séduire la ravissante Charlize Theron dans une séquence toute droite sortie du Grand sommeil de Hawks. On sent qu’avec un tel film, Allen cherche surtout à se faire plaisir et, heureusement, ce plaisir est contagieux.
C’est cette même légèreté que l’on pourra reprocher au film. Il manque peut être un peu de tension dramatique et les péripéties, quoique nombreuses et « bien huilées », restent assez classiques, c’est à dire plutôt prévisibles. Le film fonctionne plus sur le plaisir d’un savoir partagé (références cinéphiles, univers allenien balisé) que sur la surprise, le suspense ou une nouvelle approche de ce type d’histoires.
Pourtant, on aurait peut être tort de ne pas chercher plus profond et ce dernier film m’a semblé contenir une certaine charge contre la tendance lourde à la normalisation moderne. Avec son personnage de détective à l’ancienne, qui se retrouve dans son fouillis de dossiers et croit en son instinct comme dans les bonnes vieilles méthodes, Allen propose un portait de cinéaste à l’ancienne, tel qu’il se voit sans doute, loin des lourdeurs administratives et des recettes préfabriquées du Hollywood de l’an 2000. En passant, c’est amusant, Allen est désormais distribué par Dreamworks, le grand studio de Spielberg mais visiblement, il y conserve toute latitude artistique.
Ca m’a sans doute touché par ce que c’est quelque chose que je vis au quotidien, mais le personnage d’Helen Hunt a tout de ces cadres modernes qui installent les systèmes qualités dans les entreprises. Les systèmes qualités, les normes ISO 9000 ou ISO 14000 dont vous avez pu entendre parler à l’occasion de l’explosion de Toulouse si vous ne les subissez pas au quotidien, sont des systèmes dignes de la pire bureaucratie stalinienne et nous viennent, cela n’étonnera personne, des USA et du Japon. Risque zéro, amélioration permanente, management, qualité, code de bonne conduite, autant de concepts aussi excitants qu’un fil à plomb qui servent d’alibi au protectionnisme des états et au flicage des employés tout en donnant bonne conscience à des entreprises et à un esprit de rentabilité à tout prix qui a causé de grosses catastrophes, de l’Erika à Toulouse en passant par le sang contaminé et la crise de la vache folle.
Bref, c’est cette situation très moderne que j’ai retrouvée décrite dans le film à travers le rapport entre les personnages d’Allen et d’Helen Hunt. Elle est là pour rationaliser, classer, imposer de nouvelles méthodes de travail au nom de la modernité (« nous sommes en 1940, enfin ! »). Lui fonctionne à l’ancienne et ses méthode (« un état dans l’état » lui reproche t-elle) sont difficilement compatibles avec ce carcan d’idées toutes faites. Et, assez cruellement, derrière cette rigidité se cache une vraie détresse, celle d’une femme qui ne fait que de mauvais choix émotionnels et qui voit tourner l’horloge du temps. Qui a parlé des angoisses de la femme moderne ? L’introduction de l’hypnose et des vols « romantiques » de bijoux est celle du fantastique et de la fantaisie dans le bloc de certitudes de Hunt et de son système. Seul l’instinct d'Allen et le soutien d’un ami magicien (encore de la fantaisie) lui permettront de résoudre l’énigme et de révéler à Hunt sa véritable nature et son amour si bien refoulé pour le détective.
Qu’on le prenne comme métaphore sur la création (faire confiance à l’instinct, à la fantaisie, à l’artisanat) ou plus largement sur une tendance lourde du monde moderne, Le sortilège du scorpion de jade peut se lire au delà de la simple comédie réussie qu’il est et dont on pourra sans peine se contenter aussi. A l’année prochaine, monsieur Allen.
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