Lundi matin
Un film de Otar Iosseliani
Lundi matin est le nouveau film du réalisateur géorgien Otar Iosseliani, installé et travaillant en France depuis une vingtaine d’années. On peut écrire que c’est l’histoire d’un homme, soudeur dans une usine chimique du Jura. Cet homme s’ennuie dans la routine boulot, famille, bobonne et les enfants. Un jour, il décide de ne pas franchir la grille de l’usine pour aller s’en griller une dans l’herbe et, suite à ce geste fort de révolte, il décide de partir en voyage, découvrir le monde en commençant par la cité des rêves, Venise.
Mais il serait très réducteur de limiter Lundi matin à cette histoire, même si elle structure le film. Lundi matin est une nouvelle plongée dans l’univers très personnel d’Otar Iosseliani après des films aussi délicieux que La chasse aux papillons ou Adieu ! Plancher des vaches. C’est un univers qui doit beaucoup au mélange de sa culture slave et de son admiration pour un cinéma très français, celui de René Clair (dont A nous la liberté ! est une référence du dernier film) et de Jacques Tati avec lequel il partage un sens de l’humour pince sans rire basé sur le visuel et le sonore. Attentif à la poésie de la vie, Iosseliani a parfois, ce doit être son côté géorgien, des touches de baroque, des notations incongrues et des images surréalistes comme ce crocodile lâché dans la nature, pendant du marabout placide de Adieu ! Plancher des vaches.
Iosseliani est aussi très attentif à l’humain. Ecrie que l’histoire du protagoniste principal est réductrice de l’ensemble, c’est parce qu’elle est mêlée à plusieurs autres « petites » histoires, vécues par un ensemble de personnages. Chacune de ces histoires est autonome par rapport à la principale et ce qui est intéressant, c’est que chacun de ces récits bénéficie de toute l’attention du réalisateur au moment ou ils sont racontés, quitte à mettre la trame principale de côté. Du coup, Iosseliani pratique la recette d’un cinéma ou chaque personnage est important et compose une galerie de « seconds » rôles marquants et vivants comme savaient le faire John Ford, Jean Renoir ou Federico Fellini. De Fellini on retrouve aussi le goût pour les tronches, les gueules, les visages qui ont du caractère, un vrai talent pour la caricature, mais jamais méchante. Voyez le personnage du facteur qui en est la parfaite illustration, caricature affectueuse, toujours avec le personnage.
Ce ton, comme la façon de construire le film, donnent à Lundi matin un charme un peu étrange et devenu très rare dans le cinéma moderne. Il y a une façon de prendre son temps tout en allant à l’essentiel, un sens du détail, du geste et de l’objet, un goût pour un certain art de vivre, déguster du porto, communiquer par télégraphe d’un étage à l’autre, peindre une fresque naïve dans une église, se déplacer à vélo, fumer doucement allongé dans l’herbe loin du tumulte du monde. Il y a une façon d’être qui intègre le passé sans paraître désuète mais toujours agréable. D’une certaine façon, nous ne sommes pas si éloignés du Fabuleux destin d'Amélie Poulain. Avec une dimension supplémentaire parce que Iosseliani est politique et philosophe (comme on voudra) et plus qu’un illustrateur nostalgique. Il se moque des techniciens en cols blancs de l’usine chimique, de ces systèmes rigides qui, comme chez Clair et Chaplin mécanisent l’homme et le briment. Avec beaucoup d’humour, il fait déclencher une alerte générale à partir du geste malheureux d’un superbe postérieur féminin. La revanche de la chair sur les systèmes qualité !
Iosseliani est aussi un homme lucide et ce film n’est pas simplement comique. C’est même un film plus pessimiste que les précédents. L’usine y est décrite comme un lieu sinistre plein de bruit et de fumées. Elle est implantée dans le paysage comme une large cicatrice, le balafrant durablement. Cette usine, on la retrouve avec le personnage principal à Venise même, cité du rêve. Le voyage du héros reste une fuite vouée au retour à plus ou moins long terme. Retour auprès de sa famille et retour, le lundi matin, au train de banlieue et aux grilles de l’usine. Rien n’a changé même s’il revient plus riche de ses rencontres et de ses expériences. La vie du village a poursuivi son cours et ses rapports avec les autres restent marqués d’incompréhension. Lundi matin prolonge le film précédent qui s’achevait de façon plus optimiste par un départ. Ce nouveau film se clôt par un retour et une réintégration du personnage principal dans son quotidien avec une déconcertante facilité. Morale, ailleurs, l’herbe n’est pas plus verte, mais cela vaut quand même la peine d’aller y voir.
Lundi matin est une petite perle d’humour et de réflexion et le film le plus original que vous puissiez découvrir actuellement.
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