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Par Vincent Jourdan

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The navigators

    Un film de Ken Loach

    Ken Loach est de retour. Pas celui lourdement démonstratif de Bread and roses ou de la seconde partie de Carla's song. Non, le réalisateur généreux, drôle et engagé virulent de My name is Joe ou Raining stones. The navigators est un récit de la mondialisation, de la dérégulation, de l’ultra libéralisme tel que l’a vécu l’Angleterre conservatrice. Dit comme cela, le film pourrait ne pas sembler très excitant, mais The navigators est aussi, surtout, une histoire d’hommes, des travailleurs, une poignée de cheminots avec leurs vies d’hommes, leur travail dans un dépôt et leur place dans la société. Et le film nous montre comment ces hommes vont être broyés par des mécanismes économiques à l’échelle des nations, en l’occurrence la privatisation de British Rail (la SNCF anglaise) par Thatcher et Majors. Ces cheminots vont se retrouver éclatés dans des entités concurrentes et perdre leurs avantages sociaux au profit d’une flexibilité qui va les amener à batailler sur le marché du travail les uns contre les autres.

    Au cœur du film de Ken Loach, c’est la désagrégation des rapports humains qui est en jeu. Avec le travail, c’est un esprit que perdent ces hommes, c’est l’héritage de dizaines d’années de luttes sociales, de combats menés en commun, de victoires (la sécurité sociale, les congés payés, un avenir), d’un esprit de groupe, d’une solidarité, qu’ils perdent, inexorablement et peut être pour toujours. C’est cette perte du lien social envisagé comme « art de vivre » qui rend le film si prenant et si émouvant. Qui rend aussi furieux contre ceux qui, les yeux rivés sur le sacro-saint marché, ne pensent plus qu’en terme de profit et d’actionnaires et manipulent et brisent les vies sans remords.

    La force de Ken Loach est ici d’avoir fait de son petit dépôt de cheminots un exemple universel, clair et adaptable à toutes les situations. The navigators fait ressentir plus que tout autre film, et il y en a eu, l’enjeu réel de ces luttes et choix politico économiques qui semblent souvent, quand bien même on les vit directement, nous dépasser.

    Dans un premier temps, il montre l’avant, l’équipe, une demi douzaine de personnages admirablement campés par des acteurs tous impeccables, Joe Duttine, Dean Andrews, Thomas Craig, Venn Tracey et Steve Huison, recrutés souvent sur les lieux même de l’action, et qui possèdent un accent inimitable (le film est impérativement à voir et écouter en VO). Le groupe est digne des plus beaux groupes Fordiens, et Loach pratique avec eux un humour de situation, qui peut sembler un peu lourd, mais qui est totalement en phase avec les personnages. Il y a par exemple la blague qu’ils montent à leur collègue radin, lui faisant croire que le vendeur de "Fish and Chips" leur offre des boites de sardines en prime. Cette petite histoire est mise en place avec beaucoup de soin, au milieu de moments plus dramatiques et la chute en est particulièrement savoureuse et efficace, faisant baisser la tension d’une situation déprimante.

    De la même façon, il nous montre dans les premières scènes les cheminots réagir avec humour et dérision aux nouvelles consignes de la direction annoncées par Harpic, surnom d’un cadre zélé et pitoyable. Assez vite, Gerry, l’admirable Venn Tracey qui porte sur son visage la dignité du monde du travail, se rend compte de la réalité de la situation et la tonalité de la scène change annonçant les changements de comportements à venir. Gerry dans le film a un rôle de témoin. Refusant autant que possible le nouvel ordre mondial, il se met en retrait et restera jusqu’au bout fidèle à sa conception du travail, finissant, solitaire, dans le dépôt sur le point de fermer. Comme le Marius de Robert Guédiguian, gardien de la cimenterie désaffectée, Gerry est le fantôme de la classe ouvrière ! On ressent à son égard le même genre de manque que celui ressentit lors du finale de La horde sauvage de Sam Peckinpah, on ressent la fin d’un monde et d’une éthique.

    C’est ce que montre Loach dans un second temps. Il cesse de filmer des groupes homogènes pour des groupes de plus en plus petits, des groupes qui ne peuvent plus fusionner (lors de l’accident, les différents uniformes) ou hétérogènes (la scène avec les maçons engagés par intérim). Et il filme les individus, isolés, perdus, se débattant avec plus ou moins de conviction dans une vie à rebâtir avec des règles qui ont changé.

    Là ou le réalisateur est très fort, c’est qu’il arrive à nous faire appréhender une situation globale avec quelques petites scènes apparemment insignifiantes. Rarement le monde du travail et sa violence moderne auront été aussi cinématographiques. Le film est ici très proche de Riff Raff, tourné à la fin des années 80 dans le milieu du bâtiment. Là où il est plus dur, c’est dans le constat de l’impuissance de ces hommes à se battre. Gerry, syndicaliste, se retrouve isolé, l’ingénieur sympathique est victime du chantage à la démission de la part du patron, ignoble à souhait, dans une scène glaçante que l’on ne trouvera caricaturale que si on ne sait pas à quoi peut ressembler un patron moderne, le cheminot qui essaye de protester sur les conditions de travail est mis sur la touche et, surtout, aucune forme collective d’action ne se met en place. Pire, cette perte de l’esprit de solidarité mène les hommes à la faute, non seulement professionnelle mais aussi humaine lors de l’accident final. La démarche libérale apparaît alors comme une régression de l’état de groupe socialisé à celui d’individu prêt à se battre comme un chien pour son os. Pour son boulot.

    Loach a l’honnêteté de ne pas juger ses personnages et de les laisser exposer tous les enjeux de la dramatique situation finale. Il le fait parce qu’il les aime et les comprend. Jusqu’au bout, on espère qu’ils ne réagiront pas comme ils le font, mais on se rend bien compte que nous ferions sans doute la même chose à leur place. Le système est un engrenage, celui des Temps modernes de Chaplin il ne laisse pas de choix. Les vrais responsables, le patron mis à part, on ne les verra jamais mais on les sent toujours, dans ce ridicule film promotionnel, si criant de vérité et si loin du réel. On les sent dans le dos des agents de la boîte d’intérim, derrière les paroles d’ « Harpic », rapportant honteusement les directives d’en haut. Ils sont dans l’air du temps.

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