Tai Chi master
Un film de Yuen Woo Ping
Il y a un peu plus de deux ans que le magistral Tigre et dragon de Ang Lee a permis la découverte du wu xia pian au grand public occidental, le wu xia pian étant la dénomination du film de chevalerie en Chine. Grâce à ce film et aux ambitions personnelles et internationales de Jet Li, sort aujourd’hui ce merveilleux Tai Chi master auréolé non seulement de sa vedette masculine, mais encore de la divine Michelle Yeoh (Tigre et dragon, bien sûr), et de la réalisation de Yuen Woo Ping, désormais chorégraphe culte de Matrix, film somme, film roublard, film surestimé, mais film référence pour les Américains et les tenants d’une sorte de cyber culture plus ou moins fumeuse.
Tai Chi master est un film vrai. Un film enthousiasmant. C’est ce genre de films que l’on regarde avec des yeux de douze ans, la bouche grande ouverte et l’esprit enflammé. C’est aussi un film premier degré, léger, aérien, drôle et mouvementé, mais qui ne fonctionne jamais, ou si peu, sur une quelconque nostalgie. C’est en cela qu’il est différent de Tigre et dragon qui est, lui, un film auquel le drame et l’hommage à un genre cinématographique donne un supplément de classe et une tout autre densité. Tigre et dragon, c’est un peu Les aventuriers de l’arche perdue. Tai Chi master serait plutôt Hatari, le plaisir brut de l’aventure.
Le film commence d’ailleurs comme Il était une fois en Chine de Tsui Hark avec déjà Jet Li, même musique sur des combattants à l’entraînement. Ici, ce sont des moines du célèbre temple de Shaolin, lieu phare des arts martiaux et essentiel dans la géographie mythique du film d’aventure chinois. On ne compte plus les différentes versions de l’histoire de ce monastère ni les multiples intrigues nées de ses murs et de ses légendes traditionnelles. Pour mémoire, c’est en jouant un moine de Shaolin que Jackie Chan s’est révélé, tout comme Jet Li, de son vrai nom Li Lianje.
Ainsi, Tai Chi master vient juste deux ans après le premier opus de Tsui Hark, film étalon de la renaissance d’un genre qui est passé par bien des hauts et de bas depuis que les Chinois se sont forgés un cinéma national basé sur leur mythes propres. Sous cet angle, le wu xia pian est l’équivalent du western américain. Exaltation des valeurs fondatrices de la nation, aventure, éloge de l’individu dans la société, discours souvent nationaliste. La Chine est fortement marquée par l’influence de Confucius dont la philosophie prône l’obéissance, celle des enfants pour les parents, des femmes aux hommes, du respect de la hiérarchie et de tout le monde à l’empereur. Il n’est pas étonnant de retrouver ainsi des thèmes récurrents, la notion du maître, le dilemme entre morale et obéissance, la trahison et la vengeance par honneur.
On retrouve tout cela dans Tai Chi master à travers les personnages de Jianbao (Jet Li) et Tianbiao (Chin Siu Ho), élevés depuis leur plus tendre enfance à Shaolin, ils en sont virées après un combat dantesque et partent à la découverte du monde. Sur leur route, un gouverneur bien méchant comme celui de Zorro, des femmes dont la délicieuse Michelle Yeoh, et un choix à faire : obéissance et fortune ou rébellion. Les deux amis prendront des voies opposées et finiront par s’affronter, affrontement qui est aussi celui de deux logiques poussées à bout et, comme dans tout film d’art martial qui se respecte, se traduira par des styles différents. Après un premier échec qui le laisse à moitié fou, Jianbao va découvrir les énergies de la nature et élaborer un nouveau style, le Tai Chi.
Le film est franchement enlevé, très spectaculaire et donne la part belle aux combats. Normal, Yuen Woo Ping est avant tout chorégraphe et c’est lui qui a poussé à leurs limites les ballets en apesanteur des combattants dans les films des autres. Il ne possède pourtant pas l’ampleur, ni la vison de Tsui Hark, le romantisme sophistiqué de Wong Kar Wai ou d’Ang Lee, ni l’élégance des grands anciens comme Chang Cheh ou King Hu. Il fait du boulot honnête, sans doute son meilleur film, mais reste dans des sillons déjà tracés.
Néanmoins, quand il s’agit de filmer les combats, c’est du grand art, composition des plans larges avec dizaines de combattants, virtuosité des déplacements dignes des grandes comédies musicales, inventivité dans les péripéties des combats, rarement répétitifs, comme le ballets des lances de bambou dans le premier temps fort lors du combat dans le temple. Il est aidé par des acteurs extraordinaires, par leur physique et leurs prouesses, mais aussi par leur fantaisie et leur aisance à entrer dans des archétypes tout en leur donnant un fond d’humanité indispensable.
Dans ce registre, Jet Li développe ici une facette humoristique esquissée dans les premiers Il était une fois en Chine avec de longues scènes ou, au bord de la folie, il se moque de son personnage. Il y est sans doute encouragé par son metteur en scène qui mouille sa chemise en incarnant le personnage du médecin charlatan, le bouffon indispensable pour faire baisser la tension.
Le grand atout de Tai Chi master est le respect avec lequel sont filmés les exploits physiques. Contrairement à la tendance américaine de fractionner l’action, Yuen Woo Ping sait cadrer large et donner à voir un mouvement dans toute sa durée. On est d’autant plus impressionné par les prouesses d’équilibre, de souplesse et de rapidité dont font preuve nos héros. Ce qui n’empêche pas des actions loufoques en apesanteur dont les Chinois ont le secret. Et ça passe et ça passe même bien. On a envie d’applaudir, on prend un grand plaisir et c’est essentiel.
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