Time and tide
Un film de Tsui Hark
Il y a des scènes complètement folles dans Time and tide, nouvel opus de Tsui Hark. Complètement folles comme est fou ce metteur en scène producteur, scénariste, expérimentateur, grand Mogul du cinéma d’action, du cinéma fantastique et du cinéma tout court à Hong Kong.
Hark, c’est celui qui a découvert John Woo, celui qui a réalisé The lovers, le plus beau des films romantiques chinois, Green snake, Zu, les guerriers de la montagne magique dont il prépare actuellement le remake, The blade, film somme du Wu Xia Pian ou film de sabre, il est le producteur de la série Il était une fois en Chine dont il a réalisé certains épisodes et des Histoires de fantômes chinois, premier gros succès pour un film de ce genre en Occident.
Hark est un grand bonhomme qui a révolutionné plusieurs fois le cinéma de son pays et, du même coup, celui de toute l’Asie. C’est pourtant le même homme qui, quand il a décidé de passer à Hollywood, a du repartir quasiment de zéro et faire ses preuves, comme un débutant du film d’action. De cette expérience, il est bien resté un peu d’amertume et aujourd’hui, de retour chez lui, Hark jette cette amertume au vent avec Time and tide, un polar incroyable, pas si éloigné que ça du chef d’œuvre de Woo, The killer, surtout en ce qui concerne le style. Avec ce film contrôlé de bout en bout, il réaffirme son talent et son statut de maître. Time and tide se permet toutes les audaces, les plans les plus incroyables, les idées les plus folles, les scènes d’action les plus échevelées. Time and tide a un scénario prétexte auquel on ne comprend pas tout, mais ce n’est pas grave car la matière brute du polar est transformée par le génie de la mise en scène en or cinématographique. Et je suis à peu près sûr que le style de ce film ne saurait tarder d’influencer le polar américain et, par ricochet, le notre.
Pour donner quand même une idée, disons qu’il s’agit d’un jeune homme, Tyler, barman, qui a mis enceinte une femme flic lesbienne qui ne veut plus entendre parler de lui. Il rencontre un homme énigmatique, Franck, dont la compagne est également enceinte jusqu’aux yeux. Les deux hommes se lient d’amitié, le barman devient apprenti garde du corps dans une société un peu louche (menée par un acteur que l’on a vu en parrain dans The mission de Johnny To) et il se retrouve à assurer la sécurité du père de l’amie de son ami. Au centre du complot contre le père, les ex-associés de l’homme énigmatique, sud américains, venus récupérer leur complice qui souhaitait raccrocher. Je ne sais pas si c’est clair, mais la vision du film n’apportera guère plus parce que l’on s’en moque. Hark multiplie les ellipses dans le temps comme dans l’espace avec une désinvolture aristocratique pour se concentrer sur ce qui l’intéresse, les scènes d’action et les scènes intimistes entre hommes et femmes.
Il prend donc tout son temps pour décrire la curieuse relation entre l’ex barman et la femme flic, celui-ci, neuf mois après, restant inexplicablement attaché à cette femme qui le repousse avec constance, lui, son amour, son désir de paternité et son aide. Même si cette partie de l’histoire est peu présente dans le dernier tiers, c’est pourtant le cœur du film et c’est par un très joli plan plein d’espoir dans une maternité que se clos le film. Il y aura eu, entre temps, son contraire absolu, l’accouchement de la femme de l’ami dans des circonstances que je ne pense avoir jamais vu au cinéma. Mais je m’en voudrais de vous en dire plus à ce sujet, c’est vraiment particulier et typique de cette liberté que s’accorde maître Hark. Après tout, il est l’homme qui a montré un héros retenant les forces du mal avec ses moustaches !
Mais à y réfléchir, Time and tide pourrait bien être une parabole sur la paternité, ses angoisses et ses espoirs. On y trouve la femme qui repousse, on a beaucoup écrit là-dessus, la maternité étant une transformation physique, et un rapport très intime existe avec l’enfant porté, rapport duquel le pré-père est exclu. Il y a le symétrique, la femme qui a besoin de protection, rapport symbolisé par Franck, sorte de surhomme très professionnel. Si Tyler devient garde du corps, ses capacités contrastent avec celles de Franck car le jeune homme est assez peu doué (il garde d’ailleurs tout au long du film un revolver qui n’est qu’un jouet). Pourtant, c’est bien Tyler qui sera, en fin de compte, le dernier rempart de la femme de Franck, qui devra l’accoucher littéralement, retrouvant par cet acte celle qu’il aime et que l’on devine accoucher simultanément dans une clinique. Son itinéraire dans l’intrigue du polar est bel et bien lisible comme un chemin à travers les affres du futur père. On pourrait également retrouver le rapport conflictuel avec le père de la femme, la perte d’une certaine idée de la jeunesse, la douleur de l’accouchement (particulièrement) et les promesses du futur. C’est une curieuse parabole, mais ça se tient.
Côté action, Time and tide réussit l’exploit de renouveler des scènes archi-connues, fusillades et guet-apens. Que ce soit la scène dans le vieil immeuble de Hong Kong avec ses tueurs sur-armés ou le final dans la gare dans l’atmosphère brumeuse des gaz lacrymogènes, Hark pratique une sorte de décalage de l’action qui redonne un coup de neuf à des actions bien balisées. Il joue notamment sur le contraste entre l’artillerie impressionnante des tueurs et la fragilité du héros, souvent armé de son simple jouet, voire pas armé du tout mais qui n’hésite jamais à foncer, provoquant des bagarres acrobatiques pleines de suspense et de rebondissements, typiques des grands moments du film d’action chinois. Il y a aussi un formidable sens de l’espace, du déplacement des personnages et une vision d’ensemble de l’action, sensible dans le casse sud américain par exemple, un vrai modèle.
Hark est un cinéaste du mouvement, un cinéaste physique dont le cerveau semble brasser mille idées à la minute. Ses films lui ressemblent et peuvent parfois dérouter car son énergie le pousse à négliger tel ou tel aspect logique de l’intrigue. Time and tide, de ce point de vue, pourra poser problème si l’on cherche trop à comprendre qui est qui et qui fait quoi. Dans ce grand mouvement dynamique, les ellipses radicales peuvent laisser un sentiment de manque. Ainsi, la femme flic disparaît, elle, pendant un bon quart du film et son accouchement n’est pas utilisé dramatiquement. Maître Hark a semble-t-il foi, non seulement dans le cinéma, mais encore dans les capacités de ses spectateurs. Par les temps qui courent ou l’on vise plutôt au dénominateur commun, parier sur l’intelligence et les capacités de déduction du public est assez gonflé et, d’une certaine façon, rassurant.
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