Ghosts of Mars
Un film de John Carpenter
Dès les premières images de Ghosts of Mars, il est évident que nous sommes chez John Carpenter. Ca a l’allure d’une série B, le style d’une série B, le ton d’une série B et c’est, bel et bien une série B. Un film d’aventure et d’anticipation, un western à peine déguisé en film de SF. C’est du grand Art.
A Hollywood, depuis plus de vingt ans, les gros budgets, ce qu’on appelle les « blockbusters », vivent pour la plupart sur les acquis de la série B des années 40 et 50. Peu, si peu de nouvelles idées (mis à part les récents emprunts au cinéma asiatique). Mais les enjeux des « séries A » étant ce qu’ils sont (des dizaines de millions de dollars), l’esprit de la série B est évacué. Fini l’expérimentation, fini la naïveté, le premier degré, l’enthousiasme, la sincérité, le droit à l’erreur. Du coup, à force de formater les films, les fesses serrées, le regard rivé sur les résultats du sacro saint premier week end, Hollywood nous sert un peu toujours la même chose.
Heureusement qu’il y a des exceptions : des rebelles, de vrais amoureux du cinéma, des réalisateurs courageux et batailleurs. Parmis eux, John Carpenter est une sacrée référence. Créateur de modes, de prototypes (Halloween et New York 1997 ont été maintes fois imités et pillés), il s’est toujours refusé à servir du réchauffé. Chez lui, pas d’ironie facile, pas de clin d’œil complice avec le spectateur moyen mais le respect du genre, l’amour du travail bien fait et le plaisir de raconter une histoire. John Carpenter aime Rio Bravo, les vampires, le western, les films de Hong Kong, les morts vivants et Lovecraft. Il aime les héros carrés et sait les filmer sans recourir au second degré. Il sait filmer la peur et la transmettre à son public sans en la désamorcer à coup d’humour plus ou moins léger. John Carpenter aime la vraie série B, il sait en faire mieux que (presque) personne et il sait nous faire plaisir.
Pour ceux qui partagent cette façon de voir, Ghosts of Mars est un très grand bonheur. Dans un monde dominé par les femmes et qui a colonisé Mars, un groupe de policiers est chargé de convoyer un dangereux criminel, Désolation Williams (Ice Cube, bien). Menés par Helena Braddock (Pam Grier, toujours agréable à retrouver après L.A. 2012, Mélanie Ballard (Natasha Henstridge, superbe, absolument superbe) et Bashira Kincaid (Cléa Duvall, bien aussi), ils débarquent dans une petite ville minière désertée (une rue, la gare, la prison, ambiance…). Une partie des habitants est désormais « possédée » par un étrange « esprit martien » et elle a éliminé l’autre partie à l’exception d’un petit groupe de prisonniers dont notre Désolation. Inévitablement, les deux groupes vont devoir composer pour survivre aux possédés.
Si ça vous rappelle Assaut, Prince des ténèbres ou The thing c’est tout à fait cela. Une menace extérieure, une menace intérieure, un petit groupe, beaucoup d‘action, beaucoup de tension et cette amitié basée sur le respect et la compétence, thématique typiquement hawksienne, variation du tandem John Wayne / Dean Martin de Rio Bravo avec, c’est charmant, une grande et belle blonde dans le rôle de Wayne. L’originalité de ce tandem est bien réelle car, si le film baigne dans une atmosphère éminemment sexuelle, la relation entre Désolation et Mélanie exclut toute attirance physique (on pourra trouver ça étonnant, mais c’est comme ça).
Ainsi, Ghosts of Mars est pour Carpenter, qui parle de raccrocher, un film somme, condensé de ce qu’il aime faire le plus, de ce qu’il sait faire de plus excitant, avec des personnages secondaires taillés à la hache et des héros un peu hors normes, comme il aime à se voir lui-même dans le système hollywoodien. Désolation est ainsi un marginal déterminé, un peu anarchiste, un peu truand, et Mélanie est dotée d‘une éthique un peu raide mais sans concession (une parole est une parole), ce qui ne l’empêche pas de s’adonner aux substances illicites et de retrouver, quelque part, un monde imaginaire dont rêve son partenaire. Elle est également en marge à sa façon puisque, dans ce monde de femmes, elle assume visiblement une hétérosexualité sans complexes. C’est à ce genre de personnages que l’on reconnaît le côté délicieusement provocateur de Carpenter.
Le film propose de nouveau une imagerie du Mal à mi chemin entre le démonstratif (les possédés aux maquillages étonnants, les nombreux effets gore) et le non dit, toujours plus inquiétant, à travers les prises de possessions, souvent subjectives, avec cette idée typiquement « B », de faire de l’esprit martien une vague brume rouge tout à fait lovecraftienne. Le film synthétise par là l’approche visuelle de The thing et la suggestion de Fog ou Prince des ténèbres.
Enfin Ghosts of Mars est l’expression d’une formidable joie de filmer : format cinémascope, maquettes délicieusement irréelles, effet de maquillages et plaisir de prendre son temps pour installer la tension, jouer avec et retarder le moment de la catharsis. Tout l’art du réalisateur est mobilisé, sens de l’espace, jeu avec les fondus à l’intérieur d’un même plan et une structure en flash back, jusqu’au moment ou se déchaîne l’action, culminant avec une extraordinaire fusillade dans un couloir, hommage au Zoulou de Cy Enfield et grand moment du cinéma d’action moderne.
Le film a, bien sûr, les défauts de ses qualités : schématisme de certains personnages, dialogues plus souvent fonctionnels et, typique du réalisateur, une certaine désinvolture par rapport à la vraisemblance pure et dure. Mais, à moins de se fermer à la vraie poésie du cinéma «populaire» et au regard de Natasha Henstridge, le voyage en compagnie des fantômes de Mars de John Carpenter est de ces voyages qui s’impriment durablement en vous.
Chapitre suivant : Time and tide