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Par Vincent Jourdan

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    Un film de Bertrand Tavernier.

    Le nouveau film de Bertrand Tavernier est une grande fresque épique pleine de vitalité et d’humour. C’est le premier grand moment de 2002. C’est un film de cinéma qui est aussi un film sur le cinéma, sur ceux qui le font comme sur ceux qui l’ont fait, qui ont bâtît sa légende, en l’occurrence celle du cinéma de l’occupation, de fin 1941 aux premiers jours de 1944. C’est tout juste si l’on pourra se demander si ceux qui ne connaissent pas bien cette période et les films souvent injustement oubliés du grand public (parce que la télévision n’est plus fichue de passer un film en noir et blanc !), si le grand public d’aujourd’hui appréciera complètement l’œuvre de Tavernier. Tavernier qui est, faut il le rappeler, tout autant metteur en scène que critique.

    Personnellement, ayant vu et apprécié des films comme La Main du diable, Le corbeau ou Douce, j’ai pris un intense plaisir à cette évocation des studios français de l’époque. Tout au long de Laisser-passer, construit autour de l’assistant Jean Devaivre et du scénariste Jean Aurenche, on croise des figures incontournables de l’époque comme les réalisateurs Maurice Tourneur, Jean Paul Le Chanois, Autant-Lara (qui a bien mal fini), Richard Pottier, d’origine autrichienne et prétexte ici à un personnage haut en couleur, le chef opérateur Jean Thirard, les acteurs Pierre Fresnay ou Michel Simon, bref, tout le gratin de l’époque.

    Ceci écrit, Tavernier a pris le plus grand soin avec son scénariste Jean Cosmos, à ce que le spectateur novice en la matière ne soit pas pénalisé et les films dans le film, comme les complexes relations entre tous les professionnels décrits dans le film ne gênent en rien l’argument dramatique et le film est passionnant de la première à la dernière minute.

    Il y a curieusement dans ce film de Tavernier beaucoup de Truffaut. L’ambiance du Dernier métro, avec le travail quotidien d’artistes accrochés à leur activité qui est de donner un peu de distraction à un monde plongé dans une terrible tragédie. L’esprit de La nuit américaine pour cet amour porté aux gens de cinéma, aux techniciens, aux figurants, à ce métier décrit avec minutie et passion, un métier d’artisans sensibles, engagés et acharnés, un acharnement ici d’autant plus méritoire que les conditions de travail étaient particulièrement difficiles. Il y a notamment des scènes assez croustillantes sur les trésors d’ingéniosité que doivent déployer les décorateurs et accessoiristes dans cette époque de pénurie générale.

    Ce qui est amusant dans ce rapport aux films de Truffaut, c’est que Truffaut critique (lui aussi), s’était fait un nom avec le célèbre article : une certaine tendance du cinéma français, qui attaquait de front des méthodes scénaristiques incarnées entre autres par Jean Aurenche. Tavernier, ici, rend hommage à ce dernier ainsi qu’à son comparse Pierre Bost, ce qui n’empêche pas les films d’exalter le même amour d’un métier : celui du cinéma.

    Ce film sur le cinéma est aussi une réflexion sur celui d’aujourd’hui. Laisser-passer met en avant les vertus du scénario, de l’artisanat, de la belle lumière, du travail en plateau, des décors recherchés et par dessus tout de l’invention. C’est le paradoxe du cinéma français sous l’occupation d’avoir été brillant. Sous l’impulsion de Alfred Greven, Allemand envoyé pour développer le cinéma français (pourquoi, mystère) et de la société Continental, Autant Lara et Henri Georges Clouzot firent leurs premières armes et nombre de films d’excellente facture sortirent des studios de la France occupée. Curieusement, Greven ne chercha jamais à les mettre au service de la propagande nazie, et même, avec le recul de l’histoire, ce sont des films produits dans des structures complètement françaises qui se révélèrent franchement collaborationnistes. Nombre de films de la Continental, à commencer par le célèbre Corbeau, sont plein d’ambiguïté et assurément pas ce que pouvaient en attendre les nazis.

    C’était le propre de cette époque d’être ambiguë. Tavernier rend bien cela, alternant les destructions opérées par les bombardements alliés dans une scène saisissante de réalisme, avec les attitudes des divers protagonistes, Jean Devaivre (Jacques Gamblin, formidable) assistant ayant accepté de travailler pour la Continental tout en poursuivant ses activités de résistant, Jean Aurenche (Denis Podalydes, lui aussi excellent dans un registre fragile à l’opposé de Gamblin) qui invente, lui, milles ruses et excuses pour ne pas signer une ligne pour la firme allemande tout en reconnaissant sa lâcheté physique. Ces deux personnages sont deux pôles d’un même esprit de résistance, un esprit que Tavernier, cinéaste militant et engagé, salue bien bas.

    Ambiguïté quand on découvre le cinéaste Paul Le Chanois, juif et communiste, travaillant pour la Continental sous ce nom d’emprunt, exclu par ses camarades au nom d’une ligne imposée par Moscou. La scène préfigure les épurations soviétiques des années 50.

    Tavernier, en humaniste, montre beaucoup de tendresse pour ses personnages quand ils ne cherchent qu’à survivre dans une époque de mort et de destruction, sans cesser d’oublier l’être humain qu’ils sont avant tout. Il faudrait citer ici le personnage de la prostituée jouée par Marie Gillain, qui couche avec les allemands tout en protégeant de son mieux Aurenche, quitte à l’assommer pour lui éviter des ennuis avec un collabo notoire. Ou encore la belle scène ou Michel Simon envoie promener les visiteurs allemands, tout en étant protégé par sa nationalité suisse !

    Film sur l’amour du cinéma, sur le métier du cinéma, film sur l’engagement et la Résistance, Laisser-passer est aussi un film moderne. On y retrouve le style vigoureux et nerveux de Tavernier, celui de L’Appât, de Capitaine Conan ou de Ca commence aujourd’hui. Caméra mobile, vivante, aux côtés des personnages, à hauteur d’homme. Grande maîtrise de l’espace et des nombreux personnages, art du portrait de groupe. Tavernier n’a pas oublié d’être à la hauteur de son sujet.

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