VII. SARAH
1
Sarah regarde Lincoln dormir. Soudain, il tourne la tête :
« - Je suis assoupi depuis combien de temps ?
- Quelques secondes, quelques heures, je ne sais pas.
Le temps des rêves n’est pas compté.
- Qu’est-ce que ça signifie, ces rêves ?
- Ce sont des rêves d’avertissement, comme nous en faisons tous parfois. Quand nous avons la chance de nous en souvenir, on peut les prendre ou les jeter. Si tes frères et ton père les jettent, ce sont probablement des songes qu’ils vivront. Tous les rêves comptent, il ne faut rien oublier : s’ils ne les oublient pas, s’ils essaient de les analyser, ils ont une chance de changer le cours de leur histoire.
- Et Ira ?
- C’est différent. Ta soeur croit en ses rêves depuis toujours et elle ne les oublie pas. Elle a atteint le stade de la prémonition. Elle peut voir son avenir tel qu’il sera. Elle vivra ce songe.
- Je ne comprends pas cette histoire de chats dont elle parle.
- Mais si, tu comprends un peu, c’est juste que tu refuses de l’admettre, parce que cet été durant lequel ta soeur s’est cachée dans les malles, tu as cru qu’elle avait donné naissance à un chaton.
- Comment le sais-tu ?
- Parce que j’ai vécu tout ça, comme vous tous. Ce chat, c’était mon frère. Il avait été rejeté par ma mère à sa naissance, parce qu’il était né chat. Quand, à l’issue de sa deuxième grossesse, ma mère m’a mise au monde sous ma forme féline, mon père a compris qu’en dépit de ses efforts elle n’avait pas changé.
Sarah regarde Lincoln dormir. Soudain, il tourne la tête :
« - Je suis assoupi depuis combien de temps ?
- Quelques secondes, quelques heures, je ne sais pas.
Le temps des rêves n’est pas compté.
- Qu’est-ce que ça signifie, ces rêves ?
- Ce sont des rêves d’avertissement, comme nous en faisons tous parfois. Quand nous avons la chance de nous en souvenir, on peut les prendre ou les jeter. Si tes frères et ton père les jettent, ce sont probablement des songes qu’ils vivront. Tous les rêves comptent, il ne faut rien oublier : s’ils ne les oublient pas, s’ils essaient de les analyser, ils ont une chance de changer le cours de leur histoire.
- Et Ira ?
- C’est différent. Ta soeur croit en ses rêves depuis toujours et elle ne les oublie pas. Elle a atteint le stade de la prémonition. Elle peut voir son avenir tel qu’il sera. Elle vivra ce songe.
- Je ne comprends pas cette histoire de chats dont elle parle.
- Mais si, tu comprends un peu, c’est juste que tu refuses de l’admettre, parce que cet été durant lequel ta soeur s’est cachée dans les malles, tu as cru qu’elle avait donné naissance à un chaton.
- Comment le sais-tu ?
- Parce que j’ai vécu tout ça, comme vous tous. Ce chat, c’était mon frère. Il avait été rejeté par ma mère à sa naissance, parce qu’il était né chat. Quand, à l’issue de sa deuxième grossesse, ma mère m’a mise au monde sous ma forme féline, mon père a compris qu’en dépit de ses efforts elle n’avait pas changé.
Pour la seconde fois, elle n’avait pas aimé un seul instant l’enfant qu’elle portait. Fou de rage, il l’a tuée.
« Juste avant de mettre fin à ses jours, il a demandé à mon frère de veiller sur moi et de trouver un foyer où on pourrait nous donner de l’amour. Quand nous avons vu votre famille emménager, nous nous sommes dit que ça serait vous. Je n’imaginais pas la réaction de ta mère. Avant d’être pourchassé, mon frère a eu le temps de me confier à Ira. Instinctivement, elle a compris qu’elle devait me protéger et m’aimer au moins sept jours et sept nuits...
- Si elle ne l’avait pas fait, je m’en serais chargé, tu sais...
- Je sais que tu m’aimes. Tu m’aimais déjà quand je me suis échappée. Je l’ai senti. M’aimerais-tu encore si je redevenais chat ?
- Oui. »
2
Sarah rêve d’Ira.
Ira est descendue au beau milieu de la nuit. Elle a souvent faim. Elle grignote des biscuits dans le grand salon, le regard perdu dans la cheminée où on l’avait retrouvée, petite fille, serrant son chat mort.
Soudain, des grenouilles s’assemblent en arc de cercle autour de l’antre. L’une après l’autre, elles ouvrent leurs grandes bouches d’où sortent des dizaines de mouches toutes pressées de former une nuée au coeur de la cheminée. Elles dessinent une forme de chat dont le corps se met à gonfler, les poils à briller.
De grands yeux jaunes s’ouvrent, tandis que les grenouilles, sautant par la fenêtre, disparaissent.
Le joli matou se dresse sur ses quatre pattes redevenues vigoureuses comme quand il chassait les oiseaux.
Il saute aussitôt dans les bras d’Ira.
« Juste avant de mettre fin à ses jours, il a demandé à mon frère de veiller sur moi et de trouver un foyer où on pourrait nous donner de l’amour. Quand nous avons vu votre famille emménager, nous nous sommes dit que ça serait vous. Je n’imaginais pas la réaction de ta mère. Avant d’être pourchassé, mon frère a eu le temps de me confier à Ira. Instinctivement, elle a compris qu’elle devait me protéger et m’aimer au moins sept jours et sept nuits...
- Si elle ne l’avait pas fait, je m’en serais chargé, tu sais...
- Je sais que tu m’aimes. Tu m’aimais déjà quand je me suis échappée. Je l’ai senti. M’aimerais-tu encore si je redevenais chat ?
- Oui. »
2
Sarah rêve d’Ira.
Ira est descendue au beau milieu de la nuit. Elle a souvent faim. Elle grignote des biscuits dans le grand salon, le regard perdu dans la cheminée où on l’avait retrouvée, petite fille, serrant son chat mort.
Soudain, des grenouilles s’assemblent en arc de cercle autour de l’antre. L’une après l’autre, elles ouvrent leurs grandes bouches d’où sortent des dizaines de mouches toutes pressées de former une nuée au coeur de la cheminée. Elles dessinent une forme de chat dont le corps se met à gonfler, les poils à briller.
De grands yeux jaunes s’ouvrent, tandis que les grenouilles, sautant par la fenêtre, disparaissent.
Le joli matou se dresse sur ses quatre pattes redevenues vigoureuses comme quand il chassait les oiseaux.
Il saute aussitôt dans les bras d’Ira.
3
Sarah est place Saint-Pierre, à Rome, avec Lincoln, Adam, Natacha, Dan, Kiron et Ira qui porte dans ses bras un beau petit garçon tandis qu’une jolie fillette est juchée sur les épaules de son mari. Il y a Aussi Craig et sa femme, tout sourire, regardant le balcon en criant : « C’est notre fils ! »
Dan tend à Sarah un petit écran de télé et lui dit, tout sourire :
« - C’est ma femme, Juliette, elle présente l’événement. »
Etrange impression de voir les mêmes images en direct et à la télé, avec le commentaire de Juliette :
« - Voilà la première apparition du pape Benoît XXII.
C’est effet Hiram Cadwallon qui est le nouveau père des chrétiens. Le pape le plus jeune de toute l’histoire de la chrétienté et le premier pape originaire du
Proche-Orient. Benoît XXII est né au Liban, sous les bombes, il y a maintenant 40 ans. Mais le pape va prendre la parole, écoutons-le...
- Nous ne pouvons plus vivre en affirmant que notre Dieu existe et qu’il s’impose à tous. C’est ce qui déchire les peuples... La foi est une construction mentale individuelle, personnelle... Nous ne pouvons plus vivre en chassant les démons des autres. Avons-nous chassé nos propres démons ? »
4
Sarah tient un stylo à encre comme elle n’en a jamais vu auparavant. Autour d’elle, le décor de la chambre est étrangement vieillot.
Sur le bureau, le journal est daté du 18 juin 1938. Elle est en train d’écrire une lettre à Sigmund Freud.
« - Cher Sigmund. Je sais que nos rencontres ont dû vous déstabiliser, que vous ne vous attendiez probablement pas à tomber sur une patiente aussi complexe que moi. De là à cesser brutalement ma thérapie et à ne pas même prendre le temps de répondre à mes lettres, je trouve qu’il y a comme un processus de refoulement que je peux comprendre, mais que je voudrais vous aider à surmonter.
« Je vois maintenant votre ami Jung et tout est beaucoup plus clair. J’ai appris à accepter que ces archétypes que vous estimiez délirants ne sont pas le produit d’une névrose, mais très probablement celui d’un héritage transmis par je ne sais quel procédé que la science découvrira plus tard. Ces scènes étranges où, tel un animal, je chasse ou veille à la protection du clan ont certainement été vécues par de lointains ancêtres qui n’avaient pas forme humaine. Vous les attribuiez à un hypothétique refoulement d’un besoin de m’affirmer par rapport à mon mari omnipotent, mais je l’ai quitté et les rêves subsistent. D’autres sont venus faire tomber l’idée selon laquelle ils étaient aussi l’expression travestie d’une volonté de régner en maître, égoïstement. L’animal que je suis en rêve se soucie non seulement des siens, mais aussi du respect de son clan pour les autres espèces.
« Ce qui me chagrine, mon cher Sigmund, c’est qu’outre votre conception réductrice de la signification des rêves, vous condamnez définitivement l’autoanalyse.
A terme, votre autorité aidant, tout le monde croira qu’il est impossible d’essayer de se connaître soi-même.
« - Cher Sigmund. Je sais que nos rencontres ont dû vous déstabiliser, que vous ne vous attendiez probablement pas à tomber sur une patiente aussi complexe que moi. De là à cesser brutalement ma thérapie et à ne pas même prendre le temps de répondre à mes lettres, je trouve qu’il y a comme un processus de refoulement que je peux comprendre, mais que je voudrais vous aider à surmonter.
« Je vois maintenant votre ami Jung et tout est beaucoup plus clair. J’ai appris à accepter que ces archétypes que vous estimiez délirants ne sont pas le produit d’une névrose, mais très probablement celui d’un héritage transmis par je ne sais quel procédé que la science découvrira plus tard. Ces scènes étranges où, tel un animal, je chasse ou veille à la protection du clan ont certainement été vécues par de lointains ancêtres qui n’avaient pas forme humaine. Vous les attribuiez à un hypothétique refoulement d’un besoin de m’affirmer par rapport à mon mari omnipotent, mais je l’ai quitté et les rêves subsistent. D’autres sont venus faire tomber l’idée selon laquelle ils étaient aussi l’expression travestie d’une volonté de régner en maître, égoïstement. L’animal que je suis en rêve se soucie non seulement des siens, mais aussi du respect de son clan pour les autres espèces.
« Ce qui me chagrine, mon cher Sigmund, c’est qu’outre votre conception réductrice de la signification des rêves, vous condamnez définitivement l’autoanalyse.
A terme, votre autorité aidant, tout le monde croira qu’il est impossible d’essayer de se connaître soi-même.
Cette conception restrictive de l’interprétation des rêves et l’affirmation de l’impossibilité de l’autoanalyse, c’est à mon sens une spoliation par la psychanalyse du droit imprescriptible de l’homme de décoder ses pensées conscientes et inconscientes pour accéder à la source de son humanité. »
5
Sarah rêve de la Suède.
Le clan Cadwallon est dans la grande salle des concerts de Stockholm. Le roi remet les prix Nobel. C’est un moment extraordinaire pour la communauté scientifique car pour la première fois dans l’histoire du prix, depuis 1901, un Nobel de mathématiques va être remis.
C’est un moment extraordinaire pour la famille Cadwallon aussi, car le lauréat, c’est Kiron. Paul, son professeur de mathématiques fait un très beau discours...
« - L’algorithme génétique quantique a rapidement pris toute l’importance requise pour être d’un très grand profit pour l’humanité. Le mérite en revient à Kiron Cadwallon qui a eu la grande sagesse d’en faire un logiciel libre. Il a renoncé à des profits colossaux et ouvert l’accès au code source à des milliers de chercheurs, biologistes, généticiens, ingénieurs agronomes...
Ils ont pu démultiplier sa puissance de calcul et permettre une vraie révolution génétique libre. Car c’est une révolution à laquelle nous avons assisté.
Aurait-on cru il y a vingt ans qu’on pourrait un jour vaincre le cancer, le sida et presque toutes les maladies génétiques ? Aurait-on osé imaginer voir en Afrique le désert reculer pour laisser place à des cultures nouvelles et des élevages ? Qui aurait pu nous affirmer que des agronomes mettraient au point des espèces céréalières facilement transformables en biocarburants ?
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Sarah rêve de la Suède.
Le clan Cadwallon est dans la grande salle des concerts de Stockholm. Le roi remet les prix Nobel. C’est un moment extraordinaire pour la communauté scientifique car pour la première fois dans l’histoire du prix, depuis 1901, un Nobel de mathématiques va être remis.
C’est un moment extraordinaire pour la famille Cadwallon aussi, car le lauréat, c’est Kiron. Paul, son professeur de mathématiques fait un très beau discours...
« - L’algorithme génétique quantique a rapidement pris toute l’importance requise pour être d’un très grand profit pour l’humanité. Le mérite en revient à Kiron Cadwallon qui a eu la grande sagesse d’en faire un logiciel libre. Il a renoncé à des profits colossaux et ouvert l’accès au code source à des milliers de chercheurs, biologistes, généticiens, ingénieurs agronomes...
Ils ont pu démultiplier sa puissance de calcul et permettre une vraie révolution génétique libre. Car c’est une révolution à laquelle nous avons assisté.
Aurait-on cru il y a vingt ans qu’on pourrait un jour vaincre le cancer, le sida et presque toutes les maladies génétiques ? Aurait-on osé imaginer voir en Afrique le désert reculer pour laisser place à des cultures nouvelles et des élevages ? Qui aurait pu nous affirmer que des agronomes mettraient au point des espèces céréalières facilement transformables en biocarburants ?
Oui, une révolution car ces découvertes ont permis de mettre fin aux conflits, à la faim dans le monde, à la crise énergétique... »
Kiron est ému. Lincoln pose sa main sur son épaule et lui glisse à l’oreille :
« - Tu sais ce que tu vas faire avec les millions d’euros du prix ? »
6
La tête sur l’oreiller, Lincoln écoute Sarah attentivement, puis lui demande :
« - C’est quoi, le code source de la vie ?
- Une nuit, j’ai fait le même rêve que celui d’Ira, celui qui a aidé Kiron à avancer dans ses recherches...
- Celui où elle faisait du toboggan sur les chaînes de chromosomes ?
- Oui, celui-là. J’ai fait ce même voyage dans l’infiniment petit. Je suis allée jusqu’au au coeur des gènes et du code source. J’ai découvert, à l’intérieur, des galaxies, des systèmes solaires et des planètes où vivaient des espèces.
« C’est plaisant d’imaginer qu’à l’intérieur de chacune de nos cellules on peut retrouver le vide intersidéral et l’infini de l’espace. J’aime cette idée vertigineuse d’une boucle qui relierait l’infiniment petit de chaque être à l’espace tout entier. Je ne sais évidemment pas si c’est vrai, mais j’ai compris le sens de ce rêve : causer du tort à la moindre partie de vie, c’est faire du mal à l’ensemble. Comme si le Léviathan ne pouvait survivre longtemps à la mort d’un des millions d’êtres dont il est constitué. Comme si la douleur infligée au plus petit finissait par faire souffrir les plus grands. Pour moi, le code source, c’est ça. »
7
Sarah se réveille, descend du lit pour vérifier que tout, dans la maison, est à sa place.
Kiron est ému. Lincoln pose sa main sur son épaule et lui glisse à l’oreille :
« - Tu sais ce que tu vas faire avec les millions d’euros du prix ? »
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La tête sur l’oreiller, Lincoln écoute Sarah attentivement, puis lui demande :
« - C’est quoi, le code source de la vie ?
- Une nuit, j’ai fait le même rêve que celui d’Ira, celui qui a aidé Kiron à avancer dans ses recherches...
- Celui où elle faisait du toboggan sur les chaînes de chromosomes ?
- Oui, celui-là. J’ai fait ce même voyage dans l’infiniment petit. Je suis allée jusqu’au au coeur des gènes et du code source. J’ai découvert, à l’intérieur, des galaxies, des systèmes solaires et des planètes où vivaient des espèces.
« C’est plaisant d’imaginer qu’à l’intérieur de chacune de nos cellules on peut retrouver le vide intersidéral et l’infini de l’espace. J’aime cette idée vertigineuse d’une boucle qui relierait l’infiniment petit de chaque être à l’espace tout entier. Je ne sais évidemment pas si c’est vrai, mais j’ai compris le sens de ce rêve : causer du tort à la moindre partie de vie, c’est faire du mal à l’ensemble. Comme si le Léviathan ne pouvait survivre longtemps à la mort d’un des millions d’êtres dont il est constitué. Comme si la douleur infligée au plus petit finissait par faire souffrir les plus grands. Pour moi, le code source, c’est ça. »
7
Sarah se réveille, descend du lit pour vérifier que tout, dans la maison, est à sa place.
Elle ne sait pas trop si elle sort d’un rêve ou du souvenir lointain d’événements enfouis dans les malles de son enfance. Les enfants dorment. Dans la chambre d’Eno, les grenouilles chantent dans leur terrarium. Dans celle de la petite, le chat noir ronronne. Alors, Sarah appelle l’homme qu’elle aime :
« - Lincoln, le chat s’est couché dans le berceau de Luna... »
« - Lincoln, le chat s’est couché dans le berceau de Luna... »