Citrons sanglants
Idéalement située entre principauté de Monaco et frontière italienne, Menton est une ville de 28 000 habitants qui jouit d’un microclimat qualifié par les spécialistes de subtropical. D’ailleurs, le taux d’ensoleillement y est de 300 jours par an. Station balnéaire très goûtée des Italiens, Menton est également connue pour sa fête des citrons organisée chaque année en février et cela depuis 1934. Elle y a gagné son surnom de « capitale des citrons ».
Michel connaît bien cette fête puisque que c’est la cinquième année qu’il y prend part en qualité de contrôleur, son rôle étant de surveiller les accès aux différents sites. Cette activité occasionnelle le force à quitter momentanément son ordinateur et ses récepteurs ondes courtes, tout en lui procurant un petit revenu supplémentaire qui complète quelque peu sa pension. Car bien qu’âgé de seulement 48 ans, Michel Durand a déjà fait valoir ses droits à la retraite, selon la formule consacrée. Après 25 années effectuées au sein de l’armée de l’air, il a pu bénéficier des mesures d’incitation au départ, fin 2001. Durant la première partie de sa carrière, il a servi en tant que spécialiste guerre électronique, dans plusieurs centres d’écoutes répartis en Allemagne de l’Ouest et à Berlin. Sa mission première était d’écouter les transmissions des forces du pacte de Varsovie, à l’époque ou l’ennemi était clairement défini.
Cela a bien changé après la chute de l’URSS. C’est d’ailleurs peu de temps après qu’il a opté pour un changement de spécialité. Après avoir brillamment réussi le concours, il est devenu inspecteur à la Sécurité militaire, ou plutôt à la Direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD) le nouveau sigle qui a remplacé la défunte SM après les élections de 1981.
Sa dernière mutation l’a entraîné à Nice où il était chargé de contrôler le bon respect des mesures de sécurité dans les entreprises titulaires de marchés avec la Défense nationale. Mais il n’a pas totalement abandonné l’écoute radio. Radioamateur de longue date et passionné par l’actualité internationale, il s’est spécialisé dans l’écoute des stations de radiodiffusion étrangères. Ainsi, il puise à la source ses informations. Ce qui n’est pas toujours un gage d’objectivité, loin s’en faut. Information rime souvent avec propagande, l’intérêt étant de comparer les renseignements provenant de sources différentes et d’en tirer une analyse qui s’approche au mieux de la réalité. C’est loin d’être une chose aisée, mais pour le spécialiste du renseignement qu’il est resté, Michel s’en sort très honorablement. Il collabore ainsi à différentes publications qui sont friandes de ses articles. Il est vrai qu’il avait maintenant acquis une expérience qui lui permettait de voir les évènements sous un angle bien à lui. Toutefois cela lui imposait de rester de longues heures devant son ordinateur ou derrières ses récepteurs multi bandes. C’est pourquoi lorsqu’il avait l’occasion de sortir de son environnement habituel, il hésitait rarement. Mais à une seule condition, que cela ne l’occupe pas à plein temps. Son emploi dans l’organisation de la fête des citrons était exactement ce qu’il recherchait. Sur une quinzaine de jours, il allait effectuer six vacations dont les cinq corsos.
Le 3 février il assista à la réunion d’information habituelle, signa son contrat et prit possession de son badge qui allait lui servir durant toute la durée des festivités. Il sacrifia ainsi quelques heures à écouter les consignes, mais aussi les questions souvent pénibles des nouveaux venus.
Dans l’ensemble et à part quelques petites variantes, ce sera comme d’habitude. Il faut dire que c’était une affaire bien rôdée. Rien de plus normal, d’ailleurs, quand on savait que 2007 voyait la 74e fête des citrons.
Les festivités n’avaient pas encore débuté quand le 9 février, en écoutant, comme il le faisait chaque jour, la voix d’Israël, une information retint l’attention de Michel. D’ailleurs sur la vingtaine de stations qu’il écoutait quotidiennement, Kol Israël était la seule à en avoir fait état. La station qui émettait depuis Jérusalem, reprenait un article publié dans le journal en langue arabe Al-Hayat. Ce dernier se faisait l’écho d’un présumé rapport des services de renseignement qui mentionnait une menace d’attentat à l’approche des prochaines élections présidentielles françaises qui devaient se dérouler en avril prochain. Al-Qaïda aurait l’intention de chercher à influer sur le résultat des élections comme elle l’avait déjà fait en mars 2004 lors des attentats de Madrid, en Espagne. Cette information était pour le moins inquiétante, bien que rien ne prouvait que le journal ait bien eu connaissance d’un rapport émanant des services en question. De plus à l’occasion de grands évènements, la menace d’attentats d’envergure refaisait régulièrement surface.
Michel avait un don, même si lui préférait qualifier cela comme de la chance. Une chose était certaine, c’était difficile à expliquer. Cependant il en avait bénéficié tout au long de sa carrière et son dernier chef n’avait pu que le constater. D’ailleurs, il avait coutume de parler de Michel en disant qu’il faisait partie des gens qui « sentaient les choses »…
Et c’est justement le sentiment qu’avait Michel aujourd’hui. Son excellente mémoire lui rappelait qu’un responsable d’Al-Qaïda était déjà passé par Menton en septembre 2002, alors que cette paisible ville de la French Riviera était bien la dernière où l’on aurait cherché des extrémistes islamistes. L’un d’eux avait pourtant ses habitudes dans un des cybercafés de la cité des citrons et avait échappé de peu à la DST (Direction de la surveillance du territoire). C’était là un simple détail qui ne fit qu’accentuer ce qu’il ressentait.
Cette année, l’invité d’honneur de la fête était l’Inde. Un pays qui fait face à une rébellion séparatiste et islamiste dans sa province du Cachemire. Sachant que parmi les groupes folkloriques qui participeraient aux différents défilés l’Inde y sera fortement représenté, il pouvait très bien s’y dissimuler des Cachemiris islamistes. Si ces derniers avaient des tendances kamikazes, la couverture médiatique d’une explosion au milieu de la foule, à Menton, serait sûrement bien supérieure à ce qu’elle serait à Srinagar. D’autant que si la météo était bonne, c’est plus de 200 000 personnes qui allaient fréquenter la ville durant ces quinze jours, avec entre 30 000 et 35 000 personnes à chaque corso. Vu la concentration de la foule, le nombre des victimes y serait assurément élevé et l’impact médiatique n’en serait qu’amplifié. Michel entreprit de procéder à quelques vérifications en consultant certaines bases de données spécialisées, via Internet. Ce qu’il découvrit ne fit qu’accroître davantage son sentiment. En effet, après les sanglants attentats de Bombay qui avaient fait 200 morts et plus de 700 blessés en juillet 2006, un homme se présentant comme le porte-parole du groupe « Al-Qaïda Jammu et Cachemire » avait adressé un communiqué à une agence de presse locale.
Il y exprimait sa reconnaissance à ceux qui avaient participé aux explosions. Il poursuivait en déclarant qu’Al-Qaïda était maintenant implantée au Cachemire et que l’organisation appelait les musulmans indiens au djihad…
Il fallait à tous prix que Michel face part de ses réflexions à des professionnels. De mémoire il composa le numéro d’un téléphone portable. Après la deuxième sonnerie un « oui » très anonyme se fit entendre. Michel qui avait reconnu la voix, salua son correspondant. Il s’agissait du chef d’antenne de la DPSD à Nice, poste qu’il connaissait bien pour y avoir été affecté quelques années plus tôt. Il fit part de ses craintes à Jean-Christophe qui l’assura qu’il prenait bien son appel en compte et qu’il allait alerter les services compétents, en l’occurrence la DST. D’autre part, Jean-Christophe demanda à Michel de rester vigilant et de lui faire part de tout nouvel élément, le remercia et mis fin à la communication.
Jean-Christophe était confronté à un cruel dilemme. Il connaissait la réputation de Michel et comprenait sa démarche, mais il n’avait aucun élément concret. S’il alertait la DST, comme la logique l’aurait voulu, et que pour finir rien ne se produisait, sa crédibilité en souffrirait autant que son amour propre. Dans le cas contraire, si effectivement un complot terroriste était mis à jour, la DST saurait en profiter pour briller, omettant sûrement de préciser que la DPSD était à l’origine de l’affaire. La guerre des services était toujours aussi présente, et les profils de carrière des chefs en dépendaient. Jean-Christophe prit donc sa décision. Comme il le disait souvent à ses subordonnés, il était urgent d’attendre.
Pour le moment il décida donc de garder l’information pour lui…
C’était pas moins de 140 tonnes d’agrumes qui avaient été nécessaires aux décors présentés dans les jardins de Biovès, situés en face du casino, ainsi qu’à la confection des chars qui participaient au corso. Pour les fixer, 550 000 élastiques auraient été utilisés, si l’on devait en croire un récent article paru dans la presse locale. Une chose était certaine, durant le déroulement du premier corso aucun incident notable n’avait été signalé. Michel, affecté à l’accès des groupes participant au défilé, avait pu voir de près la délégation indienne. Si son œil averti n’avait détecté aucun kamikaze potentiel, il était presque tombé sous le charme d’une danseuse, qui devait d’ailleurs être la meneuse du groupe. Cette grande brune à la peau couleur de pain d’épice avait un regard d’une intensité exceptionnel. Il la baptisa mentalement Bindi, du nom du point de couleur que les Indiennes arborent au milieu du front…
Lorsque la météo était bonne, ce qui d’ailleurs était souvent le cas à Menton, Michel avait pour habitude de s’offrir une petite marche digestive après le déjeuner. Généralement il suivait le bord de mer jusqu’au vieux port. Il lui arrivait même de s’asseoir sur un banc quelques minutes. Il en profitait pour réfléchir à ses nombreux projets et il y avait souvent trouvé l’inspiration. Ce n’était pas vraiment le cas aujourd’hui, car de nombreux touristes se promenaient et perturbaient quelque peu sa réflexion. Il s’apprêtait à prendre le chemin du retour lorsqu’il l’aperçu. Elle s’arrêta un banc plus loin où semblait l’attendre une femme qui aurait pu être le sosie de Condoleeza Rice.
Michel était trop éloigné pour entendre leur conversation, mais celle-ci ne dura que quelques minutes. Avant de prendre congé, le sosie de Condy confia à Bindi une valise à roulettes avec une poignée télescopique, de sorte qu’il était possible de la tirer sans effort. La curiosité de Michel fut éveillée et il décida de suivre l’interlocutrice de Bindi. Celle-ci attendit une quinzaine de minutes avant de se diriger vers une Jeep Cherokee noire aux vitres teintées qui portait une plaque diplomatique verte. Michel nota le numéro qui commençait par 6 CD. Condy se mit au volant puis sortit du parking du port en prenant la direction de Monaco.
À peine avait-il perdu de vue la Jeep que Michel appelait Jean-Christophe à l’aide de son téléphone portable. Il lui expliqua qu’un membre de la délégation indienne venait de rencontrer une diplomate étrangère et de prendre livraison d’une valise de taille moyenne. Jean-Christophe nota tous ces éléments ainsi que le numéro du véhicule, remercia encore une fois Michel pour sa collaboration et raccrocha.
Tout d’abord inquiet, Jean-Christophe avait retrouvé son calme après avoir identifié le véhicule diplomatique observé par Michel. Il avait un temps craint qu’il s’agisse d’un pays soupçonné de soutenir le terrorisme international, mais cela n’était pas le cas. Le pays en question était les États-Unis. On pouvait donc écarter, sans aucun doute, le risque terroriste. L’Inde entretenant d’excellentes relations avec les USA, il n’y avait rien d’étonnant dans cette rencontre, en tous cas rien qui puisse inquiéter la France. Jean-Christophe se félicita intérieurement de ne pas avoir alerté la DST, puis rappela Michel et lui expliqua qu’il n’y avait aucune raison de s’inquiéter…
Michel avait revu Bindi lors du corso nocturne du jeudi soir et n’avait rien remarqué d’étrange, si ce n’est son charme toujours aussi intense. Cependant son sentiment de danger n’était pas écarté pour autant. La dernière fois qu’il avait ressenti la même chose, on avait retrouvé une bombe dans le local chaufferie du bâtiment qui abritait les bureaux niçois de la DPSD. Seul un détonateur défectueux avait évité un drame…
Ce dimanche 25 février, Michel n’aura vraisemblablement pas l’occasion d’apercevoir Bindi. En effet, son poste se trouvait à l’entrée du public, avenue Carnot, à l’opposé de l’accès des groupes. Il ne savait pas si c’était pour cette raison, mais il se sentait de plus en plus tendu. Il avait à peine touché à son sandwich et sa gorge demeurait sèche, bien qu’il ait bu plus d’un litre d’eau minérale depuis sa mise en place, à 9h45…
L’œil averti de Michel aurait peut-être remarqué que la silhouette de Bindi s’était quelque peu étoffée depuis la dernière fois qui l’avait croisée. Mais il aurait sans doute mis cela sur le compte du sari qu’elle portait. Une chose était certaine, son regard restait de braise.
Bindi était heureuse comme elle ne l’avait plus été depuis des années, en fait depuis que toute sa famille, de confession musulmane, avait été exterminée par des hindous, lors d’émeutes interreligieuses. Laissée pour morte elle avait été recueillie, après deux jours d’errance, par une cousine qui était la seconde femme d’un imam. Ce dernier dirigeait également une école coranique. Pour survivre et vaincre son désespoir, elle s’était plongée corps et âme dans le Coran.
Ainsi elle se fit remarquer par un groupe de théologiens qui prêchaient le djihad. Devinant en elle un fort potentiel, ils décidèrent de la recruter. C’est ainsi que quatre ans plus tôt elle s’était vue confier une mission d’infiltration, à savoir intégrer un groupe folklorique qui se produisait régulièrement aux quatre coins du monde. Depuis, elle attendait secrètement qu’on lui indique le bon moment. Il était enfin arrivé par l’intermédiaire de celle qui s’était présentée comme une diplomate soudanaise et qu’elle avait rencontrée mercredi. Le corso commençait à avancer et son groupe se trouvait en bord de mer, juste entre deux tribunes pleines à craquer. Bindi choisit cet instant pour actionner le détonateur qui équipait sa large ceinture composée de Semtex et de minuscules billes d’acier…
C’était une véritable vision d’apocalypse. Des corps déchiquetés jonchaient la rue et les parties basses des deux tribunes, et cela dans un rayon d’une trentaine de mètres. De nombreux blessés en sang hurlaient, des cris mélangés à ceux des survivants qui tentaient de fuir et se bousculaient, piétinant les cadavres et les plus faibles qui avaient été jetés au sol. Certains avaient préféré sauter du haut des gradins sur les galets de la plage, mais un grand nombre s’était mal réceptionné et souffrait de multiples fractures. Les plus robustes tentaient de fuir en rampant afin d’échapper au carnage, mais également à la chute d’autres personnes qui continuaient à sauter. Les équipes de pompiers présentes sur le circuit n’arrivaient pas à accéder aux blessés. Certains s’étaient même fait renverser par la foule qui tentait de fuir les lieux de l’explosion…
Au même moment, au troisième étage du bâtiment abritant le consulat des États-Unis, à Nice, le sosie de Condoleeza Rice venait de raccrocher le téléphone. Le compte rendu que l’on venait de lui faire la satisfaisait tout à fait. Avec un grand sourire elle indiqua aux deux hommes qui étaient assis en face d’elle, que tout avait fonctionné comme prévu. Le plus âgé qui n’était rien moins que le chef des opérations pour la zone Europe de la Central Intelligence Agency, eut un grand sourire et déclara : « Maintenant les Français n’auront plus d’excuse, ils vont être obliger de nous suivre dans notre guerre mondiale contre le terrorisme international, et ce quelque soit leur nouveau président ».