Erwan Jade (E.E) - Source - texte intégral

In Libro Veritas

Source

Par Erwan Jade (E.E)

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Table des matières
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Source

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    Etienne Eschenbrenner


    Il existe nombre de mondes, nombre d’univers,
    nombre d’histoires.

    La mienne se passe dans une contrée que l’on nomme Source. Source, c’est le commencement, c’est le début de la toute première vie sur Terre. Nos dieux, les Meyärs, la protègent et la maintiennent en paix.
    Quelques mots sur eux; nous les savons au nombre de douze, une légende parle d'un treizième. Sages, droits et justes, maîtres de la magie, ils sont capables de tous les prodiges.
    Notre Terre a deux lunes : Una et Ilna. Una est assez grosse et sa surface est criblée de cratères alors qu'Ilna est plus petite et sa surface est lisse comme la peau d'un nouveau-né. La première émet une couleur jaunâtre, alors que la deuxième reflète un miroitement bleuté. Elles créent de minuscules marées, laissant l'immensité de la mer calme et plate.
    Nous sommes dans une région isolée du reste du monde, assez grande, bien organisée, et totalement autonome. Nous sommes tous humains, à Source. Il paraît qu'au-delà des frontières vivent des créatures merveilleuses, des elfes à la beauté légendaire, des lutins aux incroyables connaissances, des orcs impitoyables, et aussi des dragons, des trolls, des magiciens, et d'autres espèces vivant de la magie.
    La magie, chez nous, est un sujet tabou. On ne l'évoque pas, on essaye de ne pas y penser, et la plupart des gens n'y croient pas. Pourtant il n'est pas rare que d’étranges phénomènes se produisent : une apparition, des restes d'anciens bâtiments retrouvés...
 
    Je m'appelle Jack. Jack Regath. J'ai dix-sept ans. J'en fais moins, à ce qu'il paraît, mais ce n'est finalement pas si important. J'habite une petite maison dans une ville maritime de Source portant l'aimable nom d’Oultan. Si elle est réputée pour ses ports et ses poissons, les bâtiments qui la composent sont vieux et mal entretenus, et ses fréquentations plutôt malsaines. Heureusement, je sais par expérience quels quartiers sont à éviter.
    Mon père est pêcheur. Il se nomme Bryan, et c'est l'un des meilleurs de la ville. Il livre ses poissons quand il en a la commande, mais la plupart du temps, c'est moi qui me tape les livraisons. Je l'accompagne parfois en mer, je l'aide dans ses tâches. Je l'aime beaucoup, et il me le rend bien. Ma mère est partie vivre au Sud, dans les champs. Nous avons perdu tout contact avec elle.

    Mon histoire commence un jour de printemps, alors que les premiers bourgeons apparaissent dans les arbres. Mon père venait de rentrer de la pêche et était arrivé à la maison avec deux petits saumons enveloppés dans un tissu gris :

    — Madame Tichard a commandé deux jeunes saumons, me dit-il. Va les lui porter !

    Je regardai tristement les deux poissons et hochai la tête, puis je m'emparai d'un panier d'osier finement tressé par cette même dame. «Ça lui fera plaisir de voir que je le porte» me dis-je. Avant de quitter mon père, le panier sous la main, je lui lançai un regard furtif. Il sourit :
    — Si tu fais vite, tu pourras venir avec moi, demain.
    Mon visage s’éclaira de joie. Je sortis à grandes enjambées de notre maisonnette.
 
    Madame Tichard était une amie de mon père. Ils se sont connus jeunes, sûrement aimés — même s'ils ne le disent pas — mais aujourd'hui, ce n'est plus qu'une vieille dame handicapée. Elle s'était brisée les jambes et une partie du dos en dégringolant des escaliers, et devait maintenant être secondée en permanence. Je crois que son accident a fait beaucoup de peine à mon père.    Mais Madame Tichard avait beau être handicapée, elle n'en restait pas moins extrêmement gentille et amicale. Elle avait trois fils : les deux premiers étaient plus vieux que moi, ils devaient avoir une vingtaine d'année, et le troisième avait dix ans. Elle avait également Almea.
    C'était une fille qu'elle considérait comme sienne, elles s’étaient connues il y a peu et s’étaient liées d'amitié rapidement. Almea l'aidait et Madame Tichard la logeait. C'était une personne dont le nom plutôt exotique reflétait une grande beauté : imaginez un visage fin, des cheveux roux et soyeux, des grands yeux de biche, un corps aux courbes gracieuses, le tout mêlé à un parfum semblant sortir d'une forêt sombre et humide, à la fois attirant et intriguant.
    En fait, j’étais un peu amoureux.
    Les rues d'Oultan étaient dangereuses, étroites et tortueuses, parfois se rejoignant et s'agrandissant pour devenir une avenue. Mais celles que j’empruntais étaient calmes, aucun voleur ni brigand ne s'y intéressait. Il n'y avait ici que de pauvres maisons plus fragiles les unes que les autres, habitées par des personnes qui ne pouvaient pas se payer des habitations plus confortables.
Toute la ruse était là : la maison de Madame Tichard ressemblait à une sorte de vieille ruine dangereuse vue de dehors. Mais quand on y rentrait, après quelques mètres, on se retrouvait dans un véritable musée superbement entretenu — par Almea — dont les pièces étaient des tableaux signés Tichard, des mosaïques signées Tichard, des rideaux et des tapisseries faits par Tichard, des paniers d'osier à la Tichard, des tables et des meubles retapés par les Tichard...
    Et la liste était encore bien longue…
    Je m'arrêtai devant la porte et tirai sur une petite ficelle reliée à une clochette au son d'acier qui tinta à l'intérieur de la maison. Un moment s'écoula sans que rien ne se passe, puis la porte s'entrouvrit. Une voix grave demanda :
    — Qui c'est ?
    — C'est moi, Jack Regath, fis-je d'une voix mal assurée. Je viens livrer le poisson.
    La porte s'ouvrit entièrement. J'étais face à un jeune homme que je connaissais fort bien, Eric Tichard, le frère aîné. Lui et moi nous nous entendions bien sur certains points et étions en désaccord sur d'autres, tout en restant bons amis. Il semblait inquiet. C’était un comportement plus qu’habituel chez lui et quand je lui tendis le panier, il me l'arracha des mains, puis me donna rapidement de l'argent et hésita avant de m'inviter à rentrer. J'acceptai bien entendu, puis comme il me pressait à rentrer, je m'exécutai.
    Nous traversâmes un couloir aux murs abîmés avant de rentrer dans une petite salle carrée où trônait une cheminée, où une vieille dame dans un fauteuil à roulettes remuait ses braises. Madame Tichard. Ses cheveux blancs étaient regroupés en chignon, et quand son visage ridé se tourna vers nous je pus y lire de l'étonnement.     — Jack ? dit-elle de sa voix enrouée. Je t'attendais plus tard ! Mais puisque tu es là... c'est Eric qui t’a fait rentrer ?
    — Oui, répondis-je sur le ton le plus neutre possible.
    La vieille dame jeta un coup d'œil aux poissons dans le panier qu'elle reconnut aussitôt, mais elle se contenta de m'adresser un sourire alors que son fils la rapprochait d'une table au centre de la petite pièce.
    — Alors, demanda-elle, comment va ton vieux gredin de père ?
    — Bien, merci.
    Elle hocha la tête d'un air fatigué, puis prit un des poissons dans le panier :
    — Ils sont jeunes, c'est bien ce que j'avais demandé. Ton père est toujours aussi bon pêcheur.
    — C'est notre métier.
   — Quel dommage que ton père ne soit que pêcheur, soupira-elle, je l'aurais bien vu capitaine d'un navire, montant ses propres expéditions où...
    — Son métier lui plaît, coupais-je.
    Madame Tichard me regarda tristement puis baissa les yeux :
    — Bien sûr, bien sûr...
    Eric tourna la tête vers la porte. Quelqu'un descendait les escaliers.
    — Almea est là ? demandai-je, le cœur plein d'espoir.
    Un sourire à peine perceptible se lut sur les lèvres de la dame dans le fauteuil. Elle me répondit gentiment :
    — Si c'est pour lui faire des yeux doux, au cas où j'aurais bien traduit la lueur qui s'est allumée dans ton regard, je dirais non.
    Je haussais un sourcil interrogateur.
    — En réalité, elle est partie il y a à peine une vingtaine de minutes, continua madame Tichard. D'ailleurs, tu l'as peut-être croisée.
    Un sentiment de culpabilité m'envahit soudain alors que je sentis mes joues rougir. Madame Tichard rit :
    — Allons, tu la verras sur le chemin du retour, si ça se trouve.
    Je hochai la tête.
    — D'ailleurs, continua-t-elle, tu devrais y aller maintenant. Je sais que ton père n'aime pas que tu t’attardes dans ce quartier.
    Je souriai avant de me faire entrainer vers la sortie par Eric. Je vis le couloir défiler rapidement puis le jeune homme me souhaita une bonne fin de journée avant de me claquer la porte au nez. C’était une habitude plus que désagréable, mais je n’osais pas lui faire la remarque.
    Le lendemain, mon père tint parole. Il m'emmena avec lui sur son bateau, le "Quelianó", et bien que la mer fût légèrement houleuse, il me laissa jeter le filet.
    Ce fut quand nous le ramenâmes qu’une affiche encore pleine de colle, entraînée par le vent, me fit lâcher prise en entrant malencontreusement en collision avec mon visage. Les affiches sont généralement utilisées pour publier des messages importants, qui sont rapidement diffusés dans les villes même si une bonne partie de la population ne sait pas lire en Source.
    Heureusement, mon père m’avait offert une éducation peu commune. Après m’être essuyé les joues et le nez qui étaient garnis de colle à l’odeur nauséabonde et après avoir rattrapé le papier — ce qui ne fut pas mince affaire — je pus y lire :

   

Le Roi Tranhidis, Seigneur des terres de Source,
    Offre une prime de dix mille pièces d'argent    
Au premier qui réussira à installer un comptoir pouvant accueillir un ou plusieurs navires    
En Ur'Martà.    
Toute compagnie navale peut participer.    
Tout aventurier particulier peut participer.


    Ur'Martà.
    C'est une terre hostile, au Sud de Source, avec un large littoral d'environ deux cent kilomètres hérissés de récifs d'un côté, et un désert et des montagnes impraticables de l'autre. Complètement isolée de la civilisation, personne n'y vit. Il faut également savoir que Tranhidis, notre roi, est légèrement fou d'après ceux qui le connaissent, et vouloir coloniser une terre inaccessible comme Ur'Martà était vraiment une idée stupide, autant jeter l'argent directement dans l'Océan !
    Mais en y réfléchissant bien, dix mille pièces d'argent...

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    — Alors, Jack, tout est prêt ?
    — Oui, lançai-je du haut de la proue.
    — Très bien, fit mon père d'un air décidé.
    Il se tourna vers les matelots, sur le pont du Quelianó. Il y avait Eric, deux autres matelots, Guerric et Morvan.
    Guerric était un ami de jeunesse de mon père. Il avait une taille moyenne, mais il semblait assez fort et portait une barbe courte et noire. Il avait un tempérament joyeux, contrairement à Eric, et aidait les personnes avec plaisir.
    Nous avons recruté Morvan dans une auberge. C'est un type étrange, assez élégant mais entouré d'une brume de mystère. Il s'est dit magicien, mais mon père s'en est bien moqué ! Il ne croit pas à la magie. « Fantaisies !  » dit-il. Il n'empêche qu'il l'a tout de même engagé, ce Morvan. Après tout, magicien ou pas, ce n'était pas ça qui comptait. Et justement ce bonhomme avait fait pas mal de chemin en bateau. D'environ vingt-cinq ans, il porte une minuscule barbichette au menton. Il parle souvent par énigme, ce qui énerve mon père, mais il est bon matelot.
    Mais le plus important, c'était notre passagère.

    Almea.

    Bien que je vous en aie fait une courte description tout à l'heure, je ne peux m'empêcher de louer sa beauté et sa gentillesse. Ses cheveux flamboyants retombaient habituellement sur ses épaules, couvrant ses oreilles. Son visage fin et lisse était tourné vers la mer et elle humait l’odeur qui s’en échappait. Le faible vent caressait doucement son visage et mes yeux s'y accrochèrent jusqu'à ce qu'elle tourne la tête en ma direction. Je les détournai, avant de lancer un furtif regard vers cette jeune déesse qui m'adressa un sourire radieux.
    Pourquoi était-elle là, me diriez-vous ? Je n’en eu aucune idée avant longtemps et je m’en moquais bien, car le principal, c’était qu’elle fut ici. Pourtant, elle avait ses motivations personnelles, et Madame Tichard avait lourdement insisté pour qu'elle puisse venir, sous prétexte qu'elle était excellente cuisinière.
    Maintenant, ils étaient tous sur le pont, prêts à obéir aux ordres de mon père. Celui-ci disait :
    — Et n'oubliez pas que votre capitaine n'a que l'expérience d'un pêcheur. Morvan, n’hésite pas à me faire part de ton avis si cela te semble nécessaire. Nous sommes ici pour arriver en Ur'Martà les premiers ! Je vous le dis, nous allons peut-être affronter des adversaires, nous allons peut-être devoir nous battre, mais songez à ce qui nous attend si nous gagnons.
    Il leva le bras :
    — En avant ! Larguez les amarres ! Toutes voiles dehors !
    Déjà les quatre marins s'activèrent. Moi, j'aidais à la manœuvre.
    Et nous étions partis…
    Par les Meyärs, quelle folle idée avions-nous eue là !
    Même pour dix mille pièces d'argent, c'était presque un suicide de vouloir atteindre Ur'Martà avec un bateau comme le nôtre, même rafistolé ! En effet, nous avions essayé d’adapter notre bateau de pêche — qui était déjà imposant — de façon à pouvoir vivre suffisamment longtemps sans être obligé de faire escale. Peut-être était-ce le goût de l'aventure qui avait poussé mon père à décider d'organiser l'expédition ? Ou simplement la somme qui nous attendait si nous y arrivions ?
    Quoi qu'il en soit, j'étais loin d'imaginer ce qui allait se passer !
    La première journée, la mer fut calme et le vent favorable. Nous longions la terre, une vigie était toujours mobilisée pour surveiller notre distance par rapport à la côte.
 
    Tout allait pour le mieux. Morvan hésitait à s'entretenir avec mon père, soucieux de leur point de vue différent à propos de la magie, qui est, comme je l'ai déjà dit, sujet délicat. Finalement, c'était bien mieux ainsi. Almea appréciait visiblement mon comportement à son égard, me rendant mes sourires et m'aidant dans mes tâches. Mais nous eûmes une véritable occasion de bavarder le soir. Alors que les autres mangeaient, je la rejoignis sur le pont.
    La brise était douce et l'odeur de la mer chatouillait mes narines, me faisant frémir. Le soleil était sur le point de disparaître à l'horizon, avalé par cette créature étrange à l'appétit dévorant qu'est la mer. Ses rayons couleur cuivre étaient reflétés par l'étendue d'eau, si calme qu'on l'aurait crue endormie. Almea regardait ce spectacle, ses yeux fixant la grosse boule orange de l'astre céleste finissant lentement sa course à travers le ciel, ses cheveux flottant légèrement autour d'elle, suivant le rythme du vent doux et humide de l'océan.
    Quand elle me vit, elle les plaqua doucement avec sa main, et m'invita à prendre place à ses côtés. Je la rejoignis et m'accoudais comme elle contre le bastingage du bateau, contemplant également le soleil mourant.    — Magnifique, n'est-ce pas ? dis-je en un murmure.
    Elle attendit avant de répondre d'une voix presque plus faible que la mienne :
    — Oui, magnifique.
    Je souris puis, voyant qu'elle s'attendait à ce que je lui pose une question, je fis :
    — Tu as déjà navigué ?
    — Oui, une fois.
    Je hochais la tête :
    — Tu vas manquer à Madame Tichard.
    — Oui...
    Je me tus un moment avant de demander :
    — D'où viens-tu ? Je veux dire, où est ta famille ?
    Almea détourna son regard du soleil pour me fixer, me mettant au supplice de ses beaux yeux noisette aux iris pailletés, puis lâcha :
    — Je ne sais pas.
    — Comment...
    — Je ne sais pas, c'est tout !
    Voyant que je l'avais froissée, je cherchai à la réconforter. Notre discussion continua longtemps et finit en rire. Puis vint le moment où je dus aller m'occuper de la vaisselle. Visiblement attristée, elle me lança un regard étrange, et, alors que le soleil s'était couché et que les deux lunes apparaissaient, me susurra ces mots étranges :
    — C'est la nuit que je chante...
    Cette phrase se grava en moi comme si on me l'avait imprimé au fer rouge.
    Elle se tourna et rentra dans la cabine.
  La vaisselle ! Laborieuse tâche qui avait interrompu ma si intéressante conversation et qui m'attendait à présent, telle un diablotin sadique ricanant dans un des sombres recoins de la cuisine. J’avais l’impression d’être l’égal d'un gobelin masochiste maniaco-dépressif au beau milieu du nid d'un grand dragon noir affamé.
    Une main me prit l'épaule. Je me retournais, mort de peur sur l'instant, pour me retrouver nez-à-nez avec une forme noire, menaçante. Je reculai d'un bond en jappant quelque chose d'incompréhensible — et qui de toute façon ne voulait rien dire — avant de reconnaître Morvan qui me regarda d'un air amusé.
    — On rêvasse ? me demanda-il d'un ton moqueur.
   — Oui... non... balbutiais-je, incapable de répondre quelque chose d'intelligible sans avoir repris mon souffle.
    Morvan haussa un sourcil interrogateur :
    — Je choisis quoi, là ? Le «oui» ou le «non» ?
    — Le « oui », haletai-je. Vous pouvez vous vanter de m'avoir flanqué une de ces trouilles !
    — Allons ! De qui aurais-tu peur ici ?
    Je gardai le silence un moment avant de répondre :
    — De personne.
    Il éclata de rire :
    — Je te taquinai ! fit-il. J'espère bien que tu as confiance en tout le monde ! D'ailleurs, je venais te le dire : ne t'occupes pas du ménage, c'est moi qui suis de corvée aujourd'hui !
    Quel soulagement ! Le dragon avait fait mauvais atterrissage et s'était cassé une aile, une patte où une côte, laissant un sursis au gobelin. Mon cœur devint léger, très léger, et alors qu'un large sourire illuminait mon visage, Morvan se pencha à mon oreille :
    — Tu crois à la magie, Jack ?
    Mon sourire se transforma en grimace d'indécision.
    — Je... je ne sais pas. Je n'ai pas de preuve, essayai-je.
    Morvan hocha la tête et une lumière s'alluma dans ses yeux :
    — Ça serait bien, hein ? Imagine tout ce qu’on pourrait faire si ça existait, tous ces mauvais moments que l’on pourrait écarter… comme faire la vaisselle…
  — Vous essayez de m’entrainer dans vos histoires farfelues, remarquais-je.
   — Mais non ! Je disais juste que si ça t’intéresse, je pourrais peut-être te montrer deux ou trois trucs… après tout, qu’est-ce que tu as à perdre ?
    Il se redressa et claqua des mains :
    — Bien ! Sur ce, il est tard, et tu dois être fatigué. Va te coucher, tu as besoin de repos. On en reparlera à un autre moment.
    Je lui obéis, rentrant paresseusement dans la cabine où nous dormions nous trois. Almea, étant une femme, avait eu droit à sa cabine personnelle, qui était en réalité l'aménagement d'une partie de la cale.
    « Dommage ! » souriais-je dans mon esprit, en m'étendant sur une des quatre couchettes de fortune que nous avions construites. Je fermais les yeux, laissant le sommeil et les songes s'emparer de moi.   


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    Le noir m'entourait. J'avais l'impression de tomber. Je dis « l'impression », car je sentais bien que j’étais immatériel. Dans cette longue dégringolade imaginaire, je me sentais étrangement serré, alors que c'était le vide qui s'étendait à mes côtés.
 
    Et puis tout d'un coup, de la lumière. Un filament rouge sort du néant et s'approche de moi avec curiosité. Il m'inspecte, tel un serpent lorgnant sa proie, avant que dans un léger crissement une autre lumière, bleue cette fois-ci, arrive à mes côtés et imite son compagnon. J'eus bientôt six longs filaments de lumière colorée tournoyant à mes côtés, me soutenant dans ma chute infernale.
    C'est alors que le plus gros, un rouge vif, se dresse devant moi et de sa pointe lumineuse touche ma tête. Aussitôt un sifflement aigu se fit entendre, alors qu'une douleur fulgurante me transperçait le crâne. Je hurlais en silence, me débattant contre ces monstres enragés qui n'avaient que faire de mes gesticulations.
    Puis un chant se fit entendre. Il était doux et mélodieux, il rentrait dans mon esprit et calmait ma douleur. C'était une voix de jeune femme, claire, cristalline, et fragile comme du verre. Celle d'Almea. Elle chantait en une langue que je ne connaissais pas, et ses paroles ressemblaient à ceci :

    «Aize Ianna oquo,
    Perum delith, telonae.
    Aize Ianna oquo,
    Perum delith, Quelianó.
    Ereme nalina lesped,
    Wene xanas ulico.
    Elesere macunii, ocano, Quelianó
    Wene illonaque,
    Wene, almega.
    Wene tarcunsede,
    Wene, Quelianó. »
 
    Si belle, si émouvante, que j’oubliais complètement les filaments.
    C'est alors que le paysage changea. J'étais à présent dans une campagne. Deux hommes discutaient, chevauchant des chevaux blancs. Ils ne me virent pas et continuèrent leur chemin.
    Le décor se troubla à nouveau. Je vis Almea penchée sur une table, lisant des vieux papiers poussiéreux. Puis, alors que le fond changeait encore une fois, elle se leva pour aller rejoindre un personnage étrange, aux oreilles pointues et aux yeux d’obsidienne.
    Une lumière aveuglante éclata alors, et ce fut Morvan qui prit place dans mon esprit. Il me regardait sévèrement, et disait :
     Alors, petit, la magie, ça te dis quelque chose ? Almea serait-elle une sorcière ? Une magicienne ? Une fée ?... et moi, qui suis-je ? Mais qui suis-je donc ?
    Il se troubla, et alors que son visage commençait à disparaître, sa voix s’alarma :
     Ne laisse pas les songes te perdre... ne laisse pas les songes te perdre...
    Le noir envahit rapidement ma pensée...
    ...puis plus rien.

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    — Hey ! Jack ? Oh ! Que se passe-il ? Qu'as-tu ? Réveilles-toi, bon sang !
    — Que... quoi ? marmonnai-je, encore à moitié endormi.
    Mon père était à mon côté, et me regardait étrangement. Il semblait inquiet, peut-être même avait-il peur. Voyant que j'étais réveillé, son visage se décrispa, et il me tendit la main :
    — Tu te sens bien ? me demanda-il.
    Passant une main dans mes cheveux ébouriffés, je plissai les yeux et essayais de mettre de l'ordre dans mon esprit.
    — Pourquoi ? fis-je en baillant. Je ne devrais pas ?
  — Très drôle, siffla mon père. Il y a une minute, tu te tortillais encore dans ton lit comme une anguille et tu hurlais comme si tu étais torturé.
    Je frémis au souvenir de mon étrange rêve, et me relevais sur ma couchette. Mon légendaire tempérament de tête en l'air se manifesta douloureusement, en me rappelant qu’Eric dormait juste au-dessus de moi.
    — J'ai vraiment fait ça ? demandais-je en me frottant la tête.
    Je jetais un rapide coup d'œil autour de moi, le temps de voir que l'équipage était réveillé et me jetait des regards accusateurs.
    — Oh ! ... Désolé ! m'excusais-je. Quelle heure est-il donc ?
    — Quatre heures du matin ! Si encore tu étais de quart !
   — Euh... Morvan ? Où est Morvan ? demandais-je, voyant que le marin n'était pas dans la cabine.
    — Il est à la barre, dit Almea qui était elle aussi présente.
    Elle était toute habillée, signe qu'elle avait dû veiller ou sortir peu auparavant. Je la dévisageais un moment et lui demandais :
    — Tu n'as pas dormi ?
   — Si, il y a trois heures. Je suis allée sur le pont pour regarder les étoiles. Pourquoi ?
    — Oh, pour rien, mentis-je, attrapant au vol une tunique que mon père m'avait lancée.
    En réalité, mon rêve m'intriguait beaucoup. Je faisais bien évidemment un rapport entre le chant d'Almea et ses paroles de la veille, mais Morvan ? Que faisait-il dans ce rêve ? Etait-ce pur hasard… ou...
    Je sortis sur le pont, laissant les autres dans la cabine. La brise était légère, et un vent frais soufflait sur mon visage.
    Morvan était à la barre, et, avec le peu de vent qu'il y avait, semblait s'ennuyer. En effet le bateau n'avançait presque pas, et la côte, bien que lointaine, s'étendait en une longue ligne droite. Je m'approchai de lui, les mains dans le dos, puis il me lança un coup d'œil, et hocha la tête :
    — Alors, tu as finis de te faire torturer ?
    — Comment ? demandais-je.
    Le marin sourit et se frictionna les mains :
    — Ton rêve.
    Un moment, je crus qu'il avait lu dans mon esprit, qu'il savait ce que j'avais rêvé. Mais mon sens rationnel inculqué par mon père me ramena à la raison : c'était impossible. Du moins le pensai-je avant que Morvan ne réplique d'un ton las :
    — J'ai pourtant essayé de te prévenir, mais tu voulais continuer à t'enfoncer dans tes rêvasseries... dangereuses. Alors maintenant que tu es réveillé, je te le rappelle : ne laisse pas les songes te perdre.
    A ces mots, je tournai un regard interrogatif en sa direction, les sourcils froncés.
    — Au fait, ajouta-il d'un ton malin, tu as eu le temps de réfléchir à ma proposition ?
    Je soupirais et haussai les épaules :
    — Que voulez-vous que je réponde ?
    Je secouais la tête d’un air indécis :
    — Je ne sais pas, il y a le pour et le contre, les preuves de l’une et les preuves de l’autre.
    — Tu voudrais croire à la magie, n’est-ce pas ? Tu aimerais y croire, mais tout ton côté logique t’empêche de le faire.
    — Et vous avez une solution ?
  — Bien sûr. Un monde aux lois rationnelles et aux propriétés physiques particulières, fit Morvan en regardant les étoiles. Imagine une seconde : et si les Meyärs, dieux vénérés depuis l’aube des temps, n’étaient en fait que des êtres doués d’une puissance dite « magique » simplement plus forte que les autres, au lieu d’être réellement des « dieux ». Si leurs pouvoirs avaient une limite ? Si le monde dans lequel tu vis fonctionnait sur des principes et des lois biens définies et que la magie n’était qu’une conséquence de ces lois ?
    Je tapotais le bois de la barre en hochant la tête :
    — Cela me paraît plausible... mais inculte !
    — Par exemple, continua Morvan, comment crois-tu que les magiciens découvrent chaque jour de nouveaux mots magiques ? Comment font-ils ? Que savent-ils ?
    Il s’arrêta là, attendant une réponse de ma part. Je haussai un sourcil et souris faiblement :
    — Comment font-ils ?
    — Tiens, je croyais que la magie n’existait que dans l’esprit des gamins…
    — Justement, répliquai-je d’un ton irrité. Après ce qui s’est passé cette nuit, vous devez vous douter que je commence à y croire, non ?
    Un large sourire se dessina sur le visage de Morvan.
    — Je te crois.
    — Je pourrais mentir, avertis-je.
    — Ça, je ne le crois pas ! rit-il.
    Il s’éclaircit la gorge, puis s’assit sur un tonneau, près de la proue, et m’expliqua :
    — Écoute : le monde magique est sillonné par ce que l’on appelle des cordes de pouvoir. Ce sont de très fins champs de force extrêmement sensibles à une gamme de sons bien particulière, que nous appelons « magisons ». Une sorte de langage comprenant certain de ces sons a été mise au point, pour faciliter la tâche des magiciens. Les magisons sont justement produits lors de l’émission d’un de ces mots, et font « vibrer » les cordes de pouvoir. Et quand une corde de pouvoir va vibrer, elle va produire un effet variable selon le magison ou la suite de magisons que tu as employé.
    — C’est compliqué, notais-je, un sourire amusé aux coins des lèvres. Vous pouvez donner un exemple ?
    Morvan eut un petit rire :
    — Comment crois-tu que je fais pour guider le navire sans être à la barre ?
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    Deux jours étaient passés depuis que Morvan m’avait montré ses talents de magicien. Il se révélait être quelqu’un de sage, intelligent et très sympathique. Il m’expliquait quelques bases de la magie et m’apprit même à faire voler un petit objet, chose qui me demandait une quantité d’énergie importante.
    — Normal, disait-il, tu es jeune, et encore inexpérimenté. Mais viendra le jour où ça ne te demandera pas plus que de le faire avec les mains. Sois patient.
    Il refusait de m’apprendre d’autres sorts, d’autres tours de magie, car, disait-il, « les circonstances de mon état mental ne feraient que me provoquer souffrance et haine »… allez savoir ce qu’il voulait dire par ces mots.
    Quoi qu’il en soit, je m’amusais déjà bien assez à faire voler des crayons, assiettes — malheureusement trop fragiles pour retomber intactes — ou autres ustensiles. Ils suivaient les mouvements de ma main, se déplaçaient avec elle et pouvaient être même tordus voire brisés quand l’on fermait les poings ou exerçait une pression trop forte.
    Le tout en restant caché au reste de l’équipage : c’était la condition que Morvan m’avait donnée.
    Je lui ai demandé pourquoi il m’avait appris tout ça, et il avait explosé de rire en m’expliquant que ça me servirait avant que cette histoire ne se termine… serait-il devin ?
    Ah, ce Morvan ! Quel drôle de personnage ! Quelque chose me dit que je ne suis pas près de tout savoir de lui.
    Le voyage vers Ur'Martà se déroulait bien, pas d’impondérable, rien qui puisse nous ralentir. À cette allure là, nous devions atteindre la Terre Traîtresse dans trois jours.
    Hélas ! Il fallut que quelque chose arriva.

    Au quatrième matin, une voile se dessina à l’horizon. Elle ne ressemblait à aucune que nous connaissions, et s’approchait rapidement. Elle était blanche, et un dragon rougeâtre au corps long et sinueux était cousu dessus. Le navire était fin, et coupait les vagues avec une rapidité déconcertante.
    Mon père fut le premier à l’apercevoir et le regardait d’un air suspicieux.   
    — Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda-il.
    — De toute évidence, c'est un bateau, fit Morvan qui était à ses côtés.
    — Je ne connais pas ce genre de bateau-là. Il ne ressemble à aucune catégorie que je connais.
    Morvan fronça les sourcils comme pour mieux voir le navire, puis hocha la tête d’un air contrarié :
    — C’est normal. Il s'agit d'un bâtiment de l'Uro ihti Aeso. Je ne pense pas que vous en ayez vu auparavant.
    Nos quatre têtes se tournèrent vers Morvan, accoudé contre le mât.
    — Qu'est ce que c'est que ce charabia ? demanda Eric.
    — Ce n'est pas du charabia, c'est de l'elfique. En traduction mot pour mot, "Uro ihti Aeso" signifie "de la Terre à la Mer".
    — De l'elfique, hein ? dit mon père d'un ton railleur. Et je parie que nous allons voir en sortir des bonshommes aux oreilles pointues et aux facultés magiques incroyables ?
    — Pas des bonshommes. Des elfes. Des "bonselfes", si vous voulez.
    —Morvan, tu sais que nous n'y croyons pas, pas la peine d'essayer de nous embobiner avec ça.
    — Qu'est-ce qui n'existe pas ? fit une voix féminine dans mon dos.
    Almea était là, derrière moi, et regardait mon père d'un air courroucé tout en tapotant de sa main sur le bois du bastingage
    — Qu'est-ce qui n'existe pas ? répéta-elle.
    — Les elfes !
    Mon père avait dit cela d'une telle manière qu'il laissa les autres cloués sur place. Ces mots étaient tombés nets, et sa certitude était si grande que personne n'osa mettre sa parole en doute. Personne, sauf Almea.
    — Nous verrons bien, dit elle.
    — Pas question d'attendre ce navire ! Il est bien trop éloigné des ports de Source pour que ce soit un simple bâtiment de commerce ou de pêche. Et nous avons un objectif à atteindre, tout de même.
    — Je ne sais pas si essayer de les semer soit une bonne idée, fit Morvan.
    — Peut-être nous rattraperont-ils, hasardais-je.
    — A cette allure, c'est certain.
    En effet, le navire semblait se rapprocher, et malgré tous nos efforts nous ralentissions. La mer calme et le vent nous étaient pourtant favorables, mais notre bateau semblait décider à attendre le vaisseau blanc.
    — Bon sang, qu'est-ce qui se passe ? rageait mon père. Dépêchez-vous !
    — Je crois bien que c’est inutile. Ils usent de la magie pour…
    Mon père perdit son sang-froid et agrippa Morvan par le col :
    — Ecoutez ! fit-il d’une voix mauvaise. Premièrement, je ne crois pas à vos elferies ! Deuxièmement, nous avons une course à terminer, et ils pourraient être des concurrents. Et troisièmement, ce n’est pas vous qui êtes capitaine.
    Morvan se dégagea en lui lançant un regard noir, puis s’éloigna. Aussitôt la grand-voile se dégagea et flotta librement dans l'air, laissant le navire sans grand moyen de locomotion.
    — Vous allez les voir, vos « bonselfes », dit Morvan d'un air arrogant, et vous ferez une toute autre tête !
    Mon père suffoquait :
    — MORVAN... commença-il.
    Le magicien lui lança un regard étrange, puis sourit. Mon père, brusquement coupé par ce regard, sembla interloqué. Une ombre d'incompréhension se lut sur son visage, puis il se frotta la barbe, reprit son souffle et dit d'une voix mal assurée :
    — Attendons-les, nous verrons bien...
    Le navire étranger s'approchait avec une telle vitesse que même les bâtiments de course ne pouvaient l’égaler. Alors que mon père le regardait d'un œil critique en répétant «ya un truc», je rejoignis le magicien et demandai :
    — Vous êtes sûr de ce que vous faites ?
    — Sûr et certain, me répondit-il.
    Le bateau était maintenant à quelques centaines de mètres. On pouvait bien voir à présent le dragon flamboyer, sur sa voilure comme animé par quelque sortilège car l'animal semblait se tortiller lentement autour de la voile, tel un serpent s'enroulant autour de son nid.
    Enfin il fut à notre niveau.
    — Et s’ils nous considéraient en ennemis ? chuchotais-je.
    — Ce ne sera pas le cas, répondit Morvan d’un ton las.
    Le bâtiment s’était arrêté à nos côtés. Personne n’osait bouger. Sur le pont, des hommes armés d’arcs nous visaient, menaçants. Leurs visages n’exprimaient aucune compassion.
    Je sentis la froideur d’une lame contre mon cou. Les autres se retournèrent vers moi, étonnés, avant de remarquer les flèches qui étaient pointées en leur direction. Un grand être au corps svelte, vêtu d’une longue veste blanche, s’avança sur notre pont.
    Il avait des cheveux argentés, reflétant les rayons du soleil. Mais le plus étonnant, c’était ses yeux en amande, de couleur obsidienne. Il semblait émettre une faible aura blanchâtre, et nous regardait avec dureté. Il était à la fois beau et étrange, ce qui faisait de lui un être exceptionnel, ni attirant, ni repoussant. En fait, il n’avait rien d’humain. Son regard s’attarda sur Morvan, qui soupira. Il dit :
    — Uto geimes oli Aes  ? Uto beline igolines, kurulamentes, eis Aenor il« Quelianó », Inslador  ?
    C’était une langue inconnue. Nous ne pouvions communiquer avec eux. Morvan baissa la tête.
    — Sanemes Eresaril  ? demanda le grand être en se penchant vers le magicien.
    Celui-ci le regarda un moment avant de relever la tête et de siffler :
    — Eresaril sanemi.
    Le grand être eut un faible sourire, avant de se pencher vers Morvan.
    — Eis utu  ? dit-il en nous désignant.
    — One.
    L’être nous regarda d’un air presque apitoyé, et nous dit en notre langue :
    — Vous faites partie du concours ?
    Sa voix était douce et mélodieuse, mais un soupçon de mépris venait noircir ses paroles.
    — Que… quel concours ? gémit mon père.
    — Ne faites pas l’idiot. Le concours organisé par Tranhidis, le roi de votre contrée, Source.
    — Ce concours-ci ? Oui, nous y participons.
    Un léger rire se fit entendre parmi les hommes qui tenaient toujours leurs arcs bandés. Derrière moi, un souffle faible et humide effleura ma nuque, accompagné d’un parfum exquis qui me fit frémir.
    — Nous sommes des éclaireurs de la compagnie navale elfique « Uro ihti Aeso ». Nous vous conseillons d’abandonner votre course, car il est vain de vouloir nous battre.
    Au mot « elfe », mon père tourna la tête vers notre interlocuteur. Il murmura :
    — Alors c’était vrai…
    Comme pour répondre à ses mots, l’être releva légèrement ses cheveux argentés, laissant entrevoir de fines oreilles pointues. Mon père acquiesça de la tête :
    — J’avais compris.
    Le grand elfe se retourna vers Morvan :
    — Nous nous connaissons déjà, dit-il. Comment se fait-il que quelqu’un comme vous soit parti avec de telles… personnes ?
    Pour toute réponse, Morvan le fixa, et l’elfe grommela :
    — Je vois.
    Il passa en revue tout l’équipage, et son regard s’arrêta sur moi. Il fronça les sourcils et ses yeux allèrent de mon visage à celui de Morvan, étonnés.
    — Qui es-tu ? me demanda-il.
    — Jack Regath, fils de Bryan Regath.
    — Ça, je le sais.
    Il soupira et revint à Morvan :
    — Et c’est pour ça que tu es venu ici  ? Toutes mes félicitations ! Utime silganow !
    — Je me passerais de tes sarcasmes, Ithilnir, répondit Morvan. Tu sais très bien pourquoi je suis ici.
    L’elfe le foudroya du regard, avant de faire un signe à ses semblables :
    — Eis pacimes Inslador.
    Il siffla à Morvan :
    — Ne m’appelle plus jamais comme ça ! Ce n’est pas le moment.
    Les archers baissèrent leurs arcs, et la froide lame quitta mon cou. Aussitôt je me retournai pour voir mon «agresseur ». La surprise me cloua sur place.
    Almea était là, tenant la dague à la main, me regardant d’un air désolé. Elle lança un regard au grand elfe qui se moqua :
    — J’ai du mal à comprendre que vous acceptiez une elfe à votre bord sans y croire !
    Je fronçais les sourcils. Une elfe ? Que chantait-il là ? Almea est une humaine, que je sache !
    Ses yeux croisèrent les miens, et je pus y lire comme une certaine excuse. Elle fit un mouvement leste de la tête, repoussant ses cheveux, révélant des oreilles pointues. Mon cœur se serra, et ma vision se troubla. Une elfe ! Depuis tout ce temps, j’avais aimé une elfe ! Je baissais la tête alors qu’un énorme désespoir me prit. Mais le grand être me ramena un instant dans la réalité.
    — Je me présente, dit-il. Almensor, capitaine du « Insadir », Haut elfe de la maison d’Ilera.
    — Morvan vous a appelé « Ithilnir », non ? demanda Guerric, qui était habituellement si muet que j’en avais presque oublié l’existence.
    L’elfe se retourna vers lui et sourit :
    — Vous avez dû mal entendre…
    Il plissa les yeux avant de continuer :
    — … « Inithnir » est une forme de politesse, chez nous.
    — Ah, j'avais pourtant cru...
    — Vous m'avez écouté ? fit le Haut elfe, énervé.
    — Oui, oui.
    Je pris la parole :
    — Que sont les «Hauts elfes» ?
    Une lumière s'alluma dans les yeux de nuit d'Almensor, qui me sourit en répondant :
    — Autrefois, nous étions tous, nous, elfes, des Hauts elfes. Mais nos liens avec les humains ont engendré des elfes de moins en moins rapides, moins précis, moins puissants et plus fragiles que leurs parents, qui étaient alors les êtres des plus doués de toute la Terre. Voyant que notre prestige était menacé, les derniers Hauts elfes s'exilèrent au-dessus des cercles arctiques, là où personne n'ose s'aventurer. Je suis l'un d'eux. Mes compagnons, en revanche, sont des elfes que je nommerais «de seconde génération», vous ressemblant plus.
    Il patienta un peu.
    — Almea en fait partie, précisa-il en me lançant un regard amusé.
    Je hochais la tête, et alors que l'espoir revenait en moi, je fus pris d'une envie de chanter, de danser, mais je n'en fis rien.
    — Repartez, nous conseilla Almensor. Vous n’avez rien à faire dans ce concours. Vous n'avez aucune chance.
    Il remonta dans son navire, tout en précisant :
    — Ce n’est pas un conseil à prendre à la légère…
    Après nous avoir salués, ils firent voile vers l'horizon.
    Quand on ne les vit plus, mon père, qui était resté pour les voir partir, se gratta la tête et se tourna vers Morvan :
    — Pardon, je n'aurais pas dû...
    — N'en parlons plus, fit le magicien d'un ton sec.
 
    — Comment les connaissez-vous ?
    — J'ai travaillé un temps avec eux, en tout cas suffisamment longtemps pour prendre leurs conseils au sérieux. Que comptez-vous faire ? Continuer ou rebrousser chemin ?
    Le visage de mon père se couvrit d'une ombre de peur, puis il dit :
    — Dix mille pièces d'argent...
    Il releva la tête :
    — Nous sommes trop avancés pour faire demi-tour ! Continuons !
    — Qu'il en soit ainsi.

    Image postée par l'inscrit

    Ainsi nous continuâmes pendant trois jours. De nombreuses questions se formaient autour de Morvan, et il refusait la plupart du temps d'y répondre, ce qui renforçait le mystère.
    Quand à Almea, tout elfe qu'elle était, nous révéla ses origines : elle avait des parents dans l'Est de Source, et s'était liée d'amitié avec Almensor lorsqu'elle était encore petite. Elle avait ensuite voulu visiter la contrée, et s'était attachée à Madame Tichard.
    Mon rêve étrange ne s'était pas répété, mais la chanson d'Almea était présente dans chacune de mes nuits, me faisant oublier les malheurs du monde et faisant naître en moi une émotion que je n'avais encore jamais connue. Je l'aimais, cette fois, il n'y avait plus aucun doute. Son visage fin se dessinait dans ma tête tout le temps, et quand je la voyais, j'avais du mal à m'empêcher de rougir.
    Tout se décida la nuit du septième jour, alors qu'Ur'Martà ne devait pas être loin. C'était une nuit sans nuages, fraîche et humide. La brise de l'océan soufflait doucement contre les voiles du navire. Pris d'insomnie, je me levais vers une heure du matin pour aller prendre un peu l'air.
Les deux journées précédentes je ne m'étais guère senti très bien, peut-être plus maladroit que d'habitude ou plus rêveur.
 
    Almea s'en était bien rendu compte. En fait, je pense qu'elle savait bien autrement ce que j'éprouvais pour elle, mais elle n'en disait mot, sans doute par peur de me frustrer si j'avais su qu'elle avait lu dans mon esprit. Je connaissais l'existence de la télépathie et la lecture de l'esprit grâce à Morvan, qui avait eut la gentillesse de me préciser que les elfes excellaient en la matière et qu'ils aimaient bien se servir de ce jouet.
    Finalement, le fait qu'Almea était une elfe arrangeait certaines choses, bien que je me doutais que j'aurais du mal à la séduire, avec mon physique «humain». Mais j'espérais qu'elle n'en tiendrait pas compte.
    Ce soir-là, sur le pont, j'aperçu une déesse repeignant ses cheveux sous la lueur bleutée des deux Lunes. Elle ne semblait pas me voir, et continuait à s'occuper de ses longs brins de feu, retombant délicatement sur ses épaules. Elle était en robe de nuit, et elle regardait de ses beaux yeux Ilna, petite, lisse, telle une lueur d'espoir scintillant dans le ciel étoilé.
    Quand elle me vit, j'étais appuyé contre le mât. Elle me sourit et me fit signe d'avancer. Je la rejoignis, presque envoûté par ce que je voyais. Elle me regarda dans les yeux, me mettant à dure épreuve. Puis elle finit par dire :
    — Pourquoi es-tu ici ?
    La mâchoire crispée, j'essayais de paraître le plus naturel possible.
    — Tu ne le sais pas ? demandais-je.
    — Non, mentit-elle.
    — Alors, lis-le dans mon esprit. Il parait que vous êtes très doués pour ça.
    Elle baissa la tête.
    Aussitôt je sentis une sorte de froid m'envahir l'esprit, comme si une autre pensée s'introduisait en moi. Ce n'était pas désagréable, bien au contraire, je me laissais bercer par cet esprit qui, au lieu de m'inspecter, s'installa confortablement dans un coin de ma pensée.
    — Je savais, fit une voix dans ma tête.
    — Alors pourquoi fais-tu cela ? chuchotais-je.
    L'esprit d'Almea se réchauffa légèrement. Un flot d'images me vint alors à l'esprit. Je me voyais, dans mon lit, dormant tranquillement, puis brusquement hurler de douleur. Une ombre féminine se penchait sur moi. Puis j'étais à Oultan, apportant les poissons à Madame Tichard. Dans mon dos, quelque chose se faufilait entre les maisons abîmées.
    D'autres images survinrent, dans chacune d'elles j'avais l'impression d'être suivi, ou alors Almea apparaissait clairement dans mon dos. A un moment, l'esprit niché dans ma tête eut un sursaut de stupeur, avant d'apercevoir Almensor en compagnie de Morvan et d'un petit être étrange, mais tout se brouilla bien vite, et le flot d'image cessa. Almea releva la tête et son esprit se retira doucement du mien.
    Je restais perplexe.
    — Tu m'as suivi pendant tout ce temps ? demandais-je, incrédule.
    — Oui, fit elle.
    — Pourquoi ?
    — Tu m'aimes.
    Cette phrase, pourtant si courte, me laissa coi un bon moment. Je sentis le rouge me monter aux joues, et, devant cette déclaration, j'eus l'impression d'être un peu ridicule, par le fait que ça soit elle qui l'ait dit et non moi. Essayant de me concentrer, je répétais ma question :
    — Pourquoi ?
    — Tu rougis, dit-elle, un brin d'amusement dans la voix.
    Vaincu, j'avouais :
    — Oui, je t'aime. Très fort.
    — Je sais.
    J'attendis un moment, le temps que la brise se soit calmée.
    — Et toi, tu m'aimes ?
    Elle soupira et secoua la tête, faisant briller ses cheveux à l'éclat des lunes :
    — Moi, c'est différent. Je ne peux pas connaître l'amour. Seulement quelque chose qui y ressemble en beaucoup plus petit.
    Surpris, je la regardais et demandais :
    — Comment ça ?
    — Je suis trop jeune.
    — Trop jeune ? ironisais-je. Mais tu as dix-sept ans ! Dix-huit peut-être ! Comment peux-tu être trop jeune ?
    — Je suis une elfe, argumenta-elle. Nous ne pouvons aimer et avoir un enfant que dans une période de notre vie. Et j'en suis bien loin...
    — Et après ?
    — Après, on reste avec celui que l'on a aimé jusqu'à la fin de ses jours.
    — Et quelle est la tranche d'âge adéquate ?
    — Trois cent ans.
    Je ressentis une légère impression de malaise en entendant ces mots.
    — Et tu en as...
    J'étais sûr que la suite n'allait pas me plaire.
    — Dix-neuf.
    Dix neuf ans ! Quelle chance !
    — Et mon physique va stagner ainsi jusqu'à mes deux cent cinquantièmes années, où il recommencera à changer...
    Oups.
    Je m'affaissais contre le bois du bateau.
    — Mais alors, que ressens-tu à mon égard ?
    — Très peu de choses. Je suis incapable de faire plus.
    Elle me caressa doucement le visage.
    — Si je te suivais, durant tout ce temps, c’était parce que je voulais savoir. Je voulais savoir ce que ça faisait… pourquoi… tu ne peux pas savoir ce que c’est que de vivre trois cents ans dans la seule attente de cette émotion. Pour nous, atteindre trois cent ans est une délivrance.
    Elle soupira :
    — Je suis sincèrement désolée, dit-elle d'un ton le plus aimable possible.
    Je relevais des yeux aux bords des larmes vers sa figure, puis elle sembla gênée :
    — Néanmoins, si je ne peux goûter aux « délices » de l'amour, je peux t'aider à les connaître...
    Elle me regarda dans les yeux, sourit et approcha doucement ses lèvres entrouvertes, puis, après une minuscule hésitation, nous nous embrassâmes.
    Pour moi, c'était fantastique; une impression comme aucune autre, ses lèvres étaient douces et chaudes, sa peau veloutée, j'étais comblé...
    ... Même si je sentais bien qu'elle n'arrivait pas, quoi qu'essayant, de ressentir cette sensation. Sur le coup, je n'y prêtais guère attention, mais quand nos lèvres se séparèrent, je lus sur son visage comme de la peine de ne pouvoir ressentir la même chose que moi.
    Je ressentis brusquement de la compassion pour elle.
    — Désolé, fis-je.
    — Ce n'est pas de ta faute, répondit elle en m'adressant un sourire forcé, c'est le prix à payer pour pouvoir vivre si longtemps... mais j'ai tout de même sentis quelque chose, cachée, comme si elle attendait le bon moment pour se révéler.
    Nous recommençâmes.
    — Ah si, dit-elle en posant son doigt sur mes lèvres, il y a bien quelque chose !
    Ainsi se passa la nuit, à la recherche de ce quelque chose...

    Image postée par l'inscrit

    Au petit matin, la voix de Guerric nous réveilla :
    — Ur ! Ur'Martà en vue !
    J'ouvris péniblement les yeux, éblouis par la lumière. Je tâtais autour de moi; mes mains se posèrent sur du tissus fin, puis je sentis quelque chose de doux et chaud. Je regardais sur mon côté pour apercevoir Almea, endormie. Nous étions dans sa cabine. Par respect pour elle et par pudeur, je ne vous décrirais pas ce corps nu, sachez simplement que quand je la vis je compris pourquoi l'on dit que les elfes sont des êtres parfaits.
    Elle n'était pas encore réveillée, et je décidais de me rhabiller et de sortir le plus silencieusement possible. Ce qu'elle avait vécu cette nuit, peu d'elfes de son âge l'avaient vécu et elle devait être épuisée.
 
    Ce fut quand j'enfilais mon pantalon que je remarquai une rougeur à la cuisse, non douloureuse, mais étrangement chaude. Sans y prêter trop attention, je continuai de m'habiller sans bruit et, après avoir jeté un dernier coup d'œil à Almea, je quittai la cabine.
    Le vent était froid, presque glacial. Le ciel abritait des nuages sombres et inquiétants, se reflétant dans la mer grisâtre. Je me dirigeais vers la poupe, où était posté la vigie, croisant Eric, somnolant. Morvan était déjà en compagnie de Guerric. Quand je m'approchai, il me regarda étrangement et resta bouche bée, coupant Guerric dans sa discussion.
    — Eh bien ? demandais-je.
    Morvan serra les dents avant de se retourner vers Guerric et de grommeler pour lui-même :
    — Saleté de puce !
    — Vous avez des puces ? fis-je, interloqué.
    — C'est ça, me répondit Morvan d'un ton qui cachait une pointe de moquerie, et des poux, si ça se trouve.
    Il se moqua :
    — « C’est la nuit que je chante » ! C’est surtout la plus grosse connerie que j’ai jamais entendue.
    — Quoi ? demandais-je, incrédule.
    Morvan m’attira dans un coin, avant de me chuchoter :
    — Sache, petit Jack, que pour un magicien, il n’est pas de secrets comme ceux-là. Almea est une elfe et toi un humain, vous n’êtes pas faits l’un pour l’autre.
    Je grimaçai, prêt à riposter, mais Guerric s'approcha de moi, me prit le bras et me montra l'horizon :
    — Jack, voici Ur'Martà.
    Je regardais la mer. Loin, très loin de nous, était apparue une terre sombre et plate. A cette distance, on ne pouvait pas distinguer beaucoup de choses, mais nous arrivions à apercevoir ce qui pouvait être une grande forêt verdâtre.
    — C'est ça, Ur'Martà ? demandais-je, étonné. C'est plus facile à atteindre que ce que l'on disait !
    — Détrompe-toi, fit Guerric, maintenant, il va falloir se frayer un chemin entre les récifs.
    Il se retourna vers moi et haussa les sourcils :
    — Ah, et j'oubliais, il va falloir les distancer, eux.
    — Eux ?
    — Eux. Là-bas, dit-il en me montrant la mer à bâbord.
    Morvan regarda dans la direction. Aussitôt, il se figea de stupeur avant de fusiller Guerric du regard :
    — Vous n'auriez pas pu me le dire avant ?
    — Je pensais que vous les aviez vus, bégaya le matelot.
    — Mais qui ? demandais-je.
    Morvan attendit avant de répondre :
    — Les elfes.
    Je fixais la mer. Au début, je ne vis rien, mais au bout d'un moment j’aperçus une voile blanche se dessiner à l'horizon.
    — Vite ! Toutes voiles dehors ! hurla Morvan. Et que ça saute ! Du mouvement ! Exécution !
    Aussitôt mon père sortit de la cabine et demanda :
    — Qu'est-ce qui se passe ?
    — Les elfes ! Ils sont là !
    — Les elfes ? demanda mon père en scrutant la mer. Nom de nom !
    Nous prîmes de la vitesse. Quand Almea sortit de sa cabine, elle demanda pourquoi tant d'agitation.
    — Tes copains sont là ! haleta mon père. Et si on ne se grouille pas, on risque d'avoir fait tout ce chemin pour rien !
    La jeune elfe serra les dents, et hocha la tête.
    Le navire elfique se rapprochait dangereusement. Nous fendions pourtant les flots au maximum des possibilités de notre bateau, mais rien ne semblait pouvoir distancer le vaisseau blanc.
    Soudain, j'entendis une voix dans ma tête, qui semblait sortir de nulle part :
    — Jack. Ralentis ton navire. Vous ne nous distancerez pas. Fais demi-tour !
    Au début, j'eus peur de cette voix. Puis je reconnu en elle celle d'Almensor.
    J'allais répliquer quand un choc me fit brusquement revenir dans la réalité.
    — Qu'est-ce que c'est ? demanda mon père.
    — Nous avons peut-être frôlé un récif!
    Nous étions à six cent mètres de la cote.
    — Morvan, allez voir si rien n'est endommagé.
    — Très bien.
 
    Cinq cents mètres...

    — Une brèche ! Nous prenons l'eau !
    — Profonde ?
    — Non, je vais pouvoir la colmater !
    Quatre cents mètres...

    — Jack ! Renonce à cette folie ! Demi-tour !
    Trois cents mètres...

    — La brèche s'agrandit !
    — Bouchez-là, bon sang !
    Deux cents mètres...

    — Nous sommes trop près de la côte ! Il faut ralentir !
    — C'est de la magie! Ils nous précipitent vers les récifs !

    Cent mètres...
    — Mais ralentis ! On va se fracasser contre les rochers !
    — Je ne peux pas ! Ils sont trop puissants ! Qu'est-ce que...

    ...


    Image postée par l'inscrit

    — Jack ? Réveille-toi ! Tu es vivant !
    J'ouvris les yeux.
    D'abord, je ne vis que la lumière du soleil. Puis le visage inquiet d'Almea penché sur moi.
    — Ah ! J'étais inquiète.
    Je me relevais péniblement, avant de sentir le picotement familier de l'herbe sous mes mains.
    Je regardais autour de moi.
    J'étais entouré d'elfes. La plupart ne faisaient pas attention à moi, et s'activaient autour de nous en déplaçant des planches de bois. Mais le plus important, c'est que j'étais sur la terre ferme. La douce odeur des fleurs parcourant le sol m’envahit. Les oiseaux dans les arbres gazouillaient joyeusement.
    — Où... où sommes nous ? demandais-je en essayant de me relever.
    — En Ur'Martà, me répondit Almea. Attention, dit-elle en me soutenant, tu es blessé.
    Une douleur à la jambe me fit serrer les dents. Je m’appuyai contre un arbre alors qu’Almea m’apportait un bâton pour faire office de béquille.
    — Où sont les autres ? Que s'est il passé ?
    — Le Quelianó s'est brisé contre la côte rocheuse. Grâce à Almensor, nous en sommes sortis vivants, nous deux.
    — Où sont les autres ? répétais-je.
    Almea baissa la tête :
    — Je... je suis désolée. Ton père, Eric et Guerric sont morts. Quand à Morvan... il a disparu.
    Mort ! Mon père était mort !
    Sur le coup, je ne réussis pas très bien à comprendre ce que cela signifiait, j'étais encore sonné.
    — Almea ! fit une voix dans son dos.
    Elle se retourna, pour se retrouver face à face avec Almensor.
    — Il s'est réveillé ? Bien !
    Il me tapota l'épaule :
    — Je t'avais prévenu.
    — Mon père… fis-je d’une voix tremblante.
    — Je sais. Je ne peux plus rien faire, sinon prier les Meyärs que leurs âmes restent en paix.
    — Papa…
    Almensor me regarda avec tristesse, puis soupira :
    — Almea, accompagne-le, veux-tu  ?
 
    — Bien sûr, répondit-elle.
    La jeune elfe me prit par la main et m’aida à me relever. Les larmes aux yeux et la jambe blessée, je fis quelques pénibles pas jusqu’à la côte, et m’assis sur un rocher. Je voyais trois silhouettes allongées par terre, yeux fermés, bras étendus le long du corps, mortes.
    — Papa… fis-je, me soulevant avec peine en direction de ces fantômes.
    — Jack ? Non ! Ne va pas…
    Trop tard.
    Animé par l’amour paternel, je me dirigeai vers le cadavre de mon père, éclairé par le soleil. Quand je l’atteignis, je tombai à genoux, pleurant. Almea me regardait, à quelques mètres de moi, serrant les dents.
    — Jack, s’il te plaît…
    Je relevai des yeux emplis de larme vers son visage, avant de regarder une dernière fois mon père qui…
    Attendez, j’ai rêvé ou il respire ?
    — Jack !
    Mais non, je ne rêve pas !
    — Je t’en prie !
    Il n’est pas mort !
    — Viens !
    Il a besoin de soins !
    Je me retournai vers Almea en criant d’une voix étranglée :
    — Il n’est pas mort ! Il vit ! Il vit !
    — Non ! fit la voix d’Almensor. Ton père est mort.
    Tout devint clair pour moi.
    Je me retournais vers le haut elfe, les poings fermés :
    — Vous le laissez mourir ! Vous voulez vous débarrassez de lui pour avoir la récompense à sa place !
    Almensor serra les dents et me lança un regard noir. Mais je continuai, obsédé par l’idée de sauver mon père :
    — Vous pouvez le sauver !
    Les paroles qui sortirent de la bouche du haut elfe me dressèrent les cheveux sur la tête.
    — Si je le sauve, il récupérera les dix mille pièces d’argent. L’Uro ihti Aeso a besoin de cet or. Donc si je le sauve, j’aurais manqué à mon devoir.
    — La récompense est attribuée à ceux qui auront construit une base sur Ur’Martà ! C’est vous ! Je vous en prie, sauvez-le !
    Le regard d’Almensor se tourna vers mon père agonisant.
    — Par pitié !
    Le haut elfe s’approcha de Bryan. Il le regarda d'un air apitoyé :
    — Je ne sais pas quelle sera la réaction de mes supérieurs.
    — Ils n'en sauront rien !
    — Tu me promets de n’en toucher mot à personne  ?
    — Promis, haletai-je, plein d’espoir.
    Almensor soupira, avant de secouer la tête.
    — Je suis désolé. Je ne peux…
    — Oh que si tu peux ! fit une voix familière dans mon dos.
    Morvan !
    Le mage était assit sur un rocher, près de la mer. Le soleil brillait derrière lui comme une auréole, ce qui lui donnait un air divin, éclairant ses cheveux flottant au vent.
    — Qu’est-ce que tu fais là  ? gronda Almensor.
    — Je viens sauver quelqu’un qui ne mérite pas de mourir.
    — Ah, parce que tu crois…
    — Tu sais, Jack connais la magie. Il est très puissant.
    Qu'est-ce qu'il racontait là ? Il m'avait seulement apprit à soulever des cuillères !
    — Je crois que si tu ne soignes pas son père, il se verra forcé d'utiliser ses pouvoirs contre toi.
    — Quoi ? Tu te moques de moi !
    — Pas du tout. Vas-y, Jack, montre-lui.
    J'étais pris au dépourvu. Ne sachant que faire, mon regard allait d'Almensor à mon père. Puis j'entendis Morvan dans ma tête :
    — Utilise-le comme une assiette. Je t'aiderais.
    Je respirai un bon coup, avant de lancer en direction du haut elfe :
    — Quene !
    Celui-ci me considéra avec étonnement, avant de regarder ses membres avec stupéfaction. Je le soulevais comme un vulgaire caillou ! Je ne ressentais nulle fatigue, rien qui puisse m'affaiblir. Coléreux, il utilisa sa magie pour se libérer. Un halo blanc l'illumina pendant un instant, puis disparut, laissant mon prisonnier hors d'haleine. Il fusilla Morvan du regard :
    — C'est toi qui l'aide !
    — Non, tu crois ? se moqua l'autre.
    Il sourit et désigna mon père du doigt :
    — Soigne-le.
    — Il n’en est pas question !
    La voix de Morvan se fit autoritaire :
    — C’est un ordre, Ithilnir.
    A ce nom, je relevais la tête vers mon sauveur. Le haut elfe se crispa.
    — Un ordre...
    — Où je laisse Jack s'occuper de toi.
    Finalement, il hocha la tête :
    —Bien, j'obéis à tes ordres... mon cher Dunar...
    —Pas tant de paroles ! jappa Morvan. De l'action !
    Il obéissait aux ordres de Morvan ! Comment un mage pouvait-il donner des ordres à un haut elfe, créature des plus puissantes sur Terre ?
    — Ne te pose pas de questions qui n'ont pas de réponse, fit sa voix dans ma tête.
    — Viens, me dit Morvan, laisse-le s’occuper de ton père.
    — Mais…
    — Et ne cherche pas de complications.
    — Bien.
    Morvan m'entraina hors de vue du haut elfe...


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    Voici deux jours que je n’ai pas vu mon père. Les elfes ont construit de quoi se loger, et ils prennent soin de moi. Almea reste toujours à mes côtés, ce qui me réchauffe le cœur quand il se trouble. Morvan m’apprit que la guérison de mon père serait longue, mais qu’il s’en sortira. Comme j’ai hâte de le revoir ! Comme il me manque ! Chaque seconde passée sans lui, je la lui sais bénéfique, alors je prie pour qu’il me revienne en bonne santé.

    Almensor ne semble pas m’en vouloir, et m’est en réalité presque reconnaissant; il reconnaît avoir failli commettre une grande erreur.
 
    Ma blessure à la jambe semble s’améliorer avec le temps, et comme je connais maintenant les elfes, je sais qu’ils n’y sont pas pour rien.
    Je suis dans la lisière des bois d’Ur’Martà. Au loin, les montagnes, illuminées par le soleil couchant, se révèlent être de la couleur de la mer profonde. Je marche en leur direction. Soudain, j’entends un craquement derrière moi. Je fais volte-face pour voir ce qui allait sortir des buissons…
    — Jack ! fait une voix.
    Je crois mal entendre. Cette voix ne peut pas être celle que je crois !
    — Jack! Almensor a commandé deux jeunes saumons, va les lui porter !
    Je regarde les deux poissons tenus par mon père qui vient d’apparaître devant moi avec un sourire qui me monte jusqu’aux oreilles. Je hoche, fièrement la tête, et je les pose dans le panier… tressé par Almea Tichard, bien évidemment ! 


 
  




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    Voilà, vous avez lu mon histoire. Ce n’est qu’un court passage du temps, et qu’un seul récit parmi des milliers d’autres…
    Mais maintenant, il est temps pour moi de reposer ma plume, et de laisser ma mémoire en paix, car du passé je ne me souviens plus. Oui, vous avez lu mon histoire, et j’espère de tout mon cœur que la vôtre sera encore plus belle…
 
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    FIN

     

 
    

    

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Lisez les tome 1 & 2 de la Bévue des Dieux : le Nirnemel, et les Princes de Source !

Magie, mystère, commerce... rien ne vous sera épargné !

 

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