In Libro Veritas

Le même costume

Par ati

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Table des matières
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La vengeance

Cette voix d'outre-tombe, c'est bien celle de l'oncle. Jacques pâlit. Il avait raison. Ce vieil avaricieux qui toute sa vie a économisé sou à sou, y compris sur le dos de ses domestiques et sur les cadeaux à la famille, avait déjà des prédispositions de vampire.
- Mon oncle, mon pauvre oncle, comment cette catastrophe vous est-elle arrivée ?  
- Les médecins m'avaient condamné depuis des années déjà. Les curés voulaient ma confession et une partie de mon argent pour me garantir la vie éternelle auprès d'un dieu débonnaire entouré d'imbéciles. Je ne l'aurais pas supporté. Donc je me suis offert un petit voyage dans les Carpathes. En traînant un peu le soir muni de gousses d'ail, il est possible de faire une rencontre que l'on peut contrôler. Ca m'a coûté un peu de sang et le déménagement d'un certain comte dont le château devenait trop touristique vers une destination plus discrète en abord d'une aire d'autoroute et voilà. J'ai la vie éternelle pour moi en ayant limité le nombre d’importuns dans mon voisinage et tout cela sans perdre un centime de mon précieux argent.     
- Mon oncle, les enfants ...
- Ils ne risquent rien car ils ne sont pas adultes.
- Mais.... Quand ils grandiront...
- Nous ferons de cet endroit un orphelinat.
- Mais comment ?
- Par mes dernières volontés datées d'avant ma mort et que vous retrouverez dans mon bureau. Vous y aurez tout intérêt car à ce moment là, vous pourrez vous partager l'argent, mais seulement l’argent.
 
 
 - Vous avez pensé à tout !
 - Oui presque, sauf que j’avais pensé que ce serait Marc, l’aîné, qui aurait compris le premier, lui qui me ressemble tant lorsqu’il porte son costume noir.
- Moi aussi mon oncle, je suis très capable, vous pouvez compter sur moi !           
- Capable de toutes les catastrophes mon pauvre Jacques, comme ton père.
Jacques ne répond rien.
 
Jacques prend le temps de réfléchir durant plusieurs jours. Lentement. Longuement.
Les enfants ne se plaignent plus la nuit de l'homme en noir dont on leur a dit qu'il ne s'agissait que d'un mauvais rêve, un effet de leur imagination, de leur peur. Et que finalement, s’ils continuaient à inventer ce genre d'histoires, ils recevraient de bonnes gifles jusqu'à ce que l'homme en noir disparaisse.
 
De son côté, Marc est le plus souvent possible dans l'ancien bureau de l'oncle, à la recherche d'un trésor non déclaré au notaire qu'il pourrait accaparer. S’il  le trouve, il le partagera en bon frère, avait-il annoncé à ses frères et soeur.
Mais, au fond de lui, Jacques sait bien que ce n'est pas vrai. Dans cette famille, personne ne vaut mieux que l'oncle. C'est chacun pour soi.
 
 
Ils semblent riches mais ils ne peuvent dépenser plus que ce que leurs emplois respectifs ne leur rapportent. Matthieu le plus jeune, continue l’exploitation de sa ferme et est heureux d’être loin de cette inquiétante maison durant toute la journée.
 
Pendant que ses frères s’affairent dans leurs jobs respectifs,  Julie se prélasse à longueur de journée sur les chaises longues.
- Marc, en tant qu’aîné, tu gères le patrimoine au mieux et que dirais-tu de construire une piscine...
- Mais que me demandes-tu là ? Tu sais bien que je ne peux dépenser inutilement !
- Ce ne sera pas de l’argent jeté par les fenêtres, le domaine ne prendra que plus de valeur et peut être même pourrions-nous récupérer le bénéfice ? Puisque nous ne sommes engagés qu’à maintenir une valeur constante.
- Il n’en est pas question car si les travaux dénaturent le parc, celui-ci aura moins de valeur.
 
Et Marc en reste là, il continue de tout bloquer comme si l’argent de l’oncle était le sien.
 
Julie peste dans son dos.
- Marc, Marc, Marc, Marc ... Encore et toujours lui. L'aîné, le préféré, celui qui copie tout sur son oncle.
 
Il fait nuit, Marc est à nouveau dans le bureau. Cette pièce est immense, elle a été aménagée dans une ancienne grange, mitoyenne au reste du corps de la maison. Les anciennes portes qui donnaient sur l’extérieur ont été murées, si bien qu'aujourd'hui, on ne peut y entrer qu'en passant par la porte creusée dans le mur commun épais de près d'un mètre d'épaisseur.
 
Sur chaque pan, ce ne sont que rayonnages de bibliothèque, avec de multiples dossiers, des livres de finance, des journaux et des périodiques que l'oncle ne jetait jamais.
L’imposant bureau trône au centre de la pièce, éclairé seulement par un petit luminaire.
L'oncle n'utilisait jamais la lumière du lustre, suspendu à même la soupente, bien haut au dessus de la tête de ses visiteurs lorsqu’ils étaient assis face au bureau. Il s'agit d'une lourde herse, toute en chêne, retenue par quatre chaînes à chaque coin. Marc comme son oncle préfère s'user les yeux pour économiser l’électricité. Le bureau est couvert de vieux documents qu'il ausculte  malheureusement en vain. 
Une mezzanine occupe la moitié de la grange, c’était l’ancien grenier à foin. Il est devenu l'espace privé de l'oncle, avec fauteuil et bibliothèque.
 
Jacques vient rejoindre son frère. Ce n’est pas coutumier et Marc s’énerve.
- Que me veux-tu ?
- Rien de spécial, je profitais de ta présence pour jeter un coup d’œil si tu me l’autorise, je ne voudrais pas te déranger.
 
 
- Surtout, ne touches à rien sans me le demander, j’ai déjà trié un certain nombre de documents.
- Je pourrais t’aider
- Ah non, je ne veux pas de toi dans mes pieds, si l'endroit te plait, monte dans la mezzanine. C'est plein de bouquins d'ésotérisme, d'alchimie, de fantastique...Tu aimes çà toi.
 
Jacques constate que son frère est bien la copie de l’oncle. Aussi dur, sec, autoritaire.
 
Si Marc savait que cet homme qui autrefois, voulait que son frère n’ait qu'un seul fils et qui, aujourd'hui, n'hésite pas toutes les nuits à s'abreuver du sang des enfants de son neveu préféré. Heureusement, qu’il ignore la vérité, ou alors .... Peut-être ?
 
Jacques parcourt la tranche des livres, dont certains sont très anciens.
Il s'interroge. Qui était-il, lui si distant, avant d'être un vampire ? 
- Mon oncle n’était pas croyant. Il était avide. Cherchait-il la pierre philosophale comme Nicolas Flamel pour avoir dans cette bibliothèque « le livre des figures hiéroglyphiques » et « le livre des laveures » ?
- Pourquoi avait-il toutes les oeuvres de Joseph Balsamo, dit Cagliostro, qui estimait tant l'être humain qu'il écrivait « "Je considère que l'état que vit le commun des mortels est semblable au sommeil. Il n'y a qu'un seul moment au cours duquel l'être humain se réveille : c'est l'orgasme. Mais cet état est éphémère. »
 
Cagliostro: Grand Maître de la Franc-maçonnerie Égyptienne, à son époque, avait fondé en 1784 un cercle de réflexion qui prît rapidement le nom de Cercle Cagliostro. On pensait qu’il était envoyé de l’Agartha (le Gouvernement Occulte du Monde.

Il a été abandonné par les historiens aux écrivains (Gérard de Nerval et Alexandre Dumas, notamment) qui en ont fait le prototype légendaire de l’escroc brillant et bouffon, sorcier et prestidigitateur. Sur chacune des facettes de sa personnalité apparente (voyant, magnétiseur, médecin, guérisseur, franc-maçon et prophète de la Révolution), les légendes ont couru.
 
 
Est-ce cette peur de la mort qui avait incité l'oncle à ces recherches ? Mais jamais l'oncle n'avait fait partie d'aucun comité, ni cercle. Il fallait payer des frais d'inscription puis des cotisations.
Mais le rayon qui intéresse le plus Jacques, c'est celui consacré aux vampires.
Le roman de Bram Stoker décrit fort bien l'oncle « plutôt laid et repoussant, ayant un corps grand et maigre, un nez aquilin, des sourcils broussailleux, des cheveux rares aux tempes, une épaisse moustache, des doigts courts et forts, des paumes poilues et une haleine fétide» tout à fait son portrait !
Il y a aussi les écrits d'historiens sur Vlad l'Empaleur, « The Vampyre » de John Polidori écrit sur une idée de l'inquiétant Lord Byron... Jacques apprend aussi que « Le comte Dracula »  de son vivant était attiré par l'alchimie, alors synonyme de plus haut degré de la science... et il trouve  ce qu'il est venu chercher précisément dans ce rayon ...
 
Un mois est passé depuis l'entretien de Jacques avec son oncle. L'ambiance ne s'est guère arrangée dans la fratrie mais tout le monde tient bon. Marc, ce soir s’est absenté, il est allé à Paris régler des affaires personnelles. Il est resté très évasif pour tout le monde.

C'est le moment d'agir pour Jacques. Cette nuit, il guette depuis sa chambre l’entrée de son oncle chez les petits et se poste devant la porte de la chambre des enfants.
L’oncle en ressort vers une heure du matin, avec un sourire teinté de rouge. Jacques est aussi pâle que l'oncle, mais de peur. Néanmoins, il tente de garder une certaine contenance.
- Mon oncle, il se passe des choses graves dans votre dos.
- Tu as parlé de moi aux autres ?
- Oh non ! Mais Marc semble avoir trouvé un moyen de nous déposséder tous.
- Que dis-tu là ? Le testament est très explicite, incontournable.
- Sauf que... qu'il prévoit de nous confisquer ce qui reste de l'héritage si nous ne le respectons pas. Marc a dû trouver le moyen de transférer pour son profit le montant des comptes vers des paradis fiscaux ou des banques suisses... En fait, c'est lui qui gère tout.
- Pauvres imbéciles que vous êtes tous les trois ! Marc va vous posséder en vous dépossédant.
- Il y a une solution mon oncle. Un testament retrouvé qui permettrait de bloquer les comptes dés demain à la première heure.
- Et comment ?
 
- En nommant Matthieu, ou Julie... ou moi comme administrateur unique de vos biens, et responsable comme vous le souhaitiez, de la création de cet orphelinat sur la propriété. 
 
- Je dois réfléchir.
- Le temps presse. Vous l'avez dit vous même. Marc est celui qui vous ressemble le plus. Il ne fera aucun cadeau.
- Tu as peut-être raison.
- Allons à votre bureau. J'ai déjà préparé un document.
 
Arrivé au bureau, Jacques entre en premier, cherche dans un tiroir et en ressort une impression de testament sur lequel l'oncle n'a plus qu'à mettre le nom du bénéficiaire et signer.
- Tenez mon oncle, lisez. Vous verrez qu’avec ce document, je pourrai mieux vous servir.
Le vampire s'assoit donc dans le siège visiteur pour le lire à la lumière du lustre que ce gaspilleur de Jacques a allumé en entrant. Il hésite d'ailleurs un instant à mettre le nom de Jacques, ce petit dépensier. Puis songe que c'est le plus faible des quatre.
- Il a gardé son secret depuis un mois déjà et il est aussi faible que son père. Je pourrai donc avoir une meilleure mainmise sur les affaires avec lui. Pense-t-il.
L’oncle date, signe. Jacques lui tend une enveloppe et son sceau de cire. Une marotte de l'oncle au lieu d'avoir un vulgaire tampon.
 
 
Jacques toujours debout face à lui, prend l'enveloppe en prenant un air soulagé puis se dirige vers le bureau, passe derrière, regarde son oncle dans les yeux.
 
- Mon oncle, aujourd'hui, vous allez être fier de moi !

Il actionne un interrupteur et on entend une détonation sèche, venant du plafond. L'oncle a à peine le temps de lever les yeux pour voir la lourde herse s'abattre sur lui et sentir plusieurs pieux de chêne lui traverser le corps, le crâne, et surtout la poitrine et le coeur. Il a eu aussi le temps de comprendre...
 
Son corps se ratatine, se racornit tandis qu'une odeur de poix brûlée envahit la pièce. Une fumée jaune sans flamme s'élève et le corps noircit, se carbonise, se réduit en cendres.
 
Une simple balayette suffit à Jacques pour emballer le peu de cendres restantes dans un petit sac poubelle noir.
- Votre dernier costume mon oncle, digne de ce que vous avez toujours été.
En jetant ces restes dans la poubelle extérieure, Jacques laisse échapper quelques mots avant de lâcher le sac.
- Vous deviez savoir, mon oncle, que si l'habit ne fait pas le moine, l'occasion fait le larron.