In Libro Veritas

Un accident de solitude

Par Aubert Péchon

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Table des matières
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L'accident

Tout a commencé par un bel après midi d’été, le 16 août 2002, je crois bien que je n’oublierais jamais cette date. J’avais pris le train de Chamonix à Argentières en fin de matinée. Le soleil brillait, l’après-midi s’annonçait belle et chaude, l’horizon était dégagé. C’était en somme, une journée idéale pour aller me promener, pour aller découvrir le massif du Mont Blanc …
Tiens, pourquoi ne pas aller au sommet des Grands Montets ? Ce n’est au départ qu’une simple promenade ayant pour but d’admirer le paysage, mais j’emporte tout de même des vêtements chauds ; on ne sait jamais ce que la montagne nous réserve.
La cabine du téléphérique qui m’emporte vers le sommet est à moitié remplie ; il y a quelques couples, avec ou sans enfants, un groupe d’amis, des retraités. Pas beaucoup de monde donc, pour cette chaude journée ensoleillée d'été.
Il est vrai que nous ne sommes pas à Chamonix. Nous n’en sommes distants que d’une quinzaine de kilomètres, mais c’est ainsi ; des dizaines d’autocars s’arrêtent chaque jour dans la « capitale » du Mont Blanc, alors qu’aux alentours, les sites sont tout aussi beaux et dignes d’intérêt,  mais ils attirent moins de visiteurs.
                                                                                                                      
Les mystères de la communication sont impénétrables…
Trois alpinistes profitent également du beau temps pour effectuer une course dans le massif ; ils sont équipés de cordes, de crampons, de piolets, ils parlent de dénivelée, des sommets environnants, de la météo, extrêmement clémente aujourd’hui, mais qui, en montagne, peut toujours changer… Il n’y a pas de doute, ce sont de vrais professionnels !
A la sortie du téléphérique, je suis l’itinéraire touristique classique, qui me mène, par des escaliers escarpés, à une terrasse garnie de tables d’orientation. Le spectacle est au rendez-vous ; la montagne ensoleillée brille de tous ses feux ...                                                            
Le toit de l’Europe est là, sous mes yeux, avec son fameux dôme, culminant à 4808 mètres d’altitude.
Les hauts sommets enneigés se détachent sur le ciel d'un bleu intense. Pas un nuage pour troubler cette harmonie … Rien que la blancheur de la neige et le gris métallique des rochers.
Plus de mille mètres plus bas, on aperçoit, plus que l'on ne voit réellement, la Mer de Glace, le plus grand glacier de France (quarante km²), qui descend en droite ligne du Mont Blanc. C’est je crois à ce moment, que m’effleure pour la première fois l’idée de la rejoindre à pieds. Après tout, cela ne paraît pas bien loin à vol d’oiseau ; j’étais bien loin cependant de me douter que c’était plus de mille mètres en contrebas  …
Nous sommes à 3200 mètres d'altitude, pourtant il fait chaud…enfin, au soleil, car à l'ombre il fait beaucoup plus frais, et l'on doit rapidement se couvrir. L'endroit n'est donc pas très fréquenté, tant mieux, on profite mieux du paysage !
Il est encore tôt quand je quitte, presque à regrets, ce fabuleux spectacle. Le soleil brille toujours autant, mais je n’ai pas envie de redescendre dans l’immédiat.
Aussi, bien que n’étant pas équipé pour cela, et malgré les panneaux qui déconseillent de sortir en haute montagne aux personnes non aguerries à ses dangers, j’emprunte la sortie réservée aux alpinistes.
Je n’aurais peut-être pas dû…
Au début tout se passe bien, je marche sur le glacier en me contentant de suivre sagement des traces existantes. Dans un premier temps, je me hisse sur un amas rocheux, où je découvre des photos souvenir dédiées à deux jeunes alpinistes morts en montagne, vraisemblablement à l’endroit où je me trouve. Ces jeunes gens ont l'air heureux, insouciants du sort funeste qui les attend.Cela me fait prendre conscience de la fragilité de l'existence face à ces énormes masses rocheuses et glaciaires, tellement fascinantes par ailleurs.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                
De mon perchoir, je peux observer les cordées d'alpinistes venant des hauts sommets avoisinants. Ils redescendent vers la vallée de Chamonix par le téléphérique. Il est en effet beaucoup moins intéressant, et beaucoup plus dangereux pour un alpiniste, de descendre, plutôt que de monter. En les observant avec attention, je distingue rapidement les alpinistes chevronnés, ceux qui sont bien équipés, qui avancent d’un pas sûr, ceux, plus ou moins expérimentés, qui réalisent des courses entre amis.
Il y a aussi les guides de haute montagne qui accompagnent leurs clients ; ces derniers se reconnaissent aisément à leur démarche moins assurée, et souvent lasse à la fin d’une course.
Bientôt, je redescends à mon tour vers le téléphérique. Je discute un instant avec les membres d'une cordée qui se débarrassent de leur matériel, mais au moment de reprendre le chemin du retour, brusquement, je bifurque vers d'autres traces, vers un autre destin sans doute …         
Je longe une crevasse assez impressionnante, je m’arrête un instant pour en jauger la profondeur. Celle-ci doit être importante, car je n'en vois pas le fond. Je continue…je me sens en sécurité tant que je reste sur le « chemin », enfin, dans les traces existantes. Petit à petit, je m’en éloigne sans véritablement m'en préoccuper.
Au détour d’un rocher, je revois la Mer de Glace. Je décide alors de rejoindre ce nouveau but je ne sais pourquoi.                                           
Avec le recul, je réalise mon inconscience ; mon équipement n’était en effet constitué que de bonnes chaussures, d’un gros pull, et d’un blouson relativement épais. Cela faisait tout de même bien léger pour affronter la haute montagne. Sur le moment cependant, j’avais soif de découvertes, je ne me suis donc pas posé de questions.
Revenons plutôt à la chronologie des évènements …
Je m’éloigne de plus en plus du téléphérique, mais cela ne m’effraie pas. De toute façon je ne pense déjà plus à rentrer. Je suis seul, personne ne m’attend, je peux donc prendre tous les risques que je veux sans nuire à quiquonque. C’est d’ailleurs ce que je fais sans véritablement en prendre conscience.
La pente devient alors de plus en plus raide. Je cherche à contourner les passages les plus escarpés, mais peine perdue, je ne réussis qu’à me faire quelques belles frayeurs à travers les rochers instables, dans des pentes vertigineuses !
Quand je me décide enfin à faire demi-tour, je réalise qu’il est trop tard pour redescendre dans la vallée en téléphérique; je vais donc passer une nuit à la belle étoile. Bizarrement, cela ne m’effraie pas ; une nuit face au Mont Blanc, cela aurait plutôt tendance à m’exciter …
Pour le moment, je cherche un endroit où passer la nuit ; un endroit plat, ou presque, où je pourrai dormir … Sur ce dernier point, je dois rapidement déchanter ; en effet, si je trouve assez facilement un large rocher, relativement plat, je n’y suis pas stable pour autant.
Environ dix minutes plus tard, l'obscurité commence à envelopper la montagne environnante…il était vraiment temps que je m'arrête.


Chapitre suivant : Ma nuit face au Mont Blanc