Chapitre II
Chapitre II
Où l’on découvre les avantages et les tracas de l’île.
Gulli, ayant séjourné là quelques semaines, trouva enfin un endroit tranquille pour écrire tout ce qu’il avait découvert et entrevu, ce qu’il avait compris et ce qui l’avait laissé tout à fait perplexe.
Avoir un moment à soi était, en soi, ma foi, tout un exploit !
L’île était infestée de perroquets, et désireux qu’ils étaient tous de trouver un maître qui pourrait les nourrir et les entretenir, ils n’arrêtaient pas une minute de piailler et de jacasser, d’émettre des cris et des chants, tous plus énervants et envahissants les uns que les autres.
Gulli dut se rendre compte que, s’il ne coûtait absolument rien d’acquérir un de ces volatiles, leur entretien quotidien, qui demandait beaucoup de temps, graines, cage et tout ce qui contribuait au bien-être d’une mascotte, dépassait largement ce qu’un honnête homme pouvait se permettre.
De plus, ils étaient assez fragiles, sujets aux infections et virus, et souvent malades. Il fallait donc sans cesse veiller sur leur santé délicate.
Gulli en entretenait trois, au moyen d’une rente que lui octroyait la cour de l’île, car il avait obtenu, grâce à son premier volatile, une place assez enviable d’ambassadeur des terres lointaines.
Il représentait donc, et siégeait, mais il lui semblait que son unique fonction fût de trouver quelque moyen de rejoindre l’Angleterre, pour permettre aux perroquets caquetants de trouver de nouveaux maîtres.
« Quelle étrange contrée ! »
Il ne sut en dire davantage, tant les merveilles et les troubles lui envahissaient l’esprit. Son inscription première lui avait appris quelques sages leçons.
Malgré les promesses du volatile bigarré de garder son identité secrète, très rapidement, de nombreux oiseaux l’avaient abordé, certains effrontément : ils savaient déjà tout sur lui !
A chaque fois, le scénario était le même. Pour tout commerce et transaction, depuis le plus simple achat d’une denrée, une invitation au bal, la signature d’un contrat et jusqu’aux déclarations à la magistrature, il fallait un perroquet. Celui-ci était mandaté et finalisait l’affaire. Mais c’était ici le prodige, le volatile n’était même pas obligé de se déplacer !
En effet, les perroquets utilisaient entre eux un langage tout à fait spécial, et chaque perroquet était sans cesse en train de jaser avec un compagnon, lui communiquant tous les détails de l’entreprise. C’était donc cet autre compère qui transmettait le message à son tour.
Or l’île en était si densément peuplée, qu’il suffisait qu’un perroquet criaille une chose pour que celle-ci se répandit aussitôt sur toute l’île, arrivant instantanément à la personne à qui s’adressait le courrier. Ces animaux étaient, de plus, doués de mémoire prodigieuse, et n’oubliaient jamais, mais jamais, les détails d’une conversation, d’une commande ou d’un ordre.
Gulli donc apprit à ne confier à ces animaux-là que le strict minimum, car toute information, vraie ou fausse, se trouvait instantanément répandue et nombreux étaient ceux qui avaient dû s’enfuir à la suite d’un scandale, laissant parfois toute une famille ruinée.
Car ces volatiles promettaient beaucoup mais ils prenaient énormément. Au début, grisé qu’il était dans sa nouvelle résidence, et soucieux de découvrir, comme nous l’avons déjà dit, quelque secret ou trouvaille qui eût pu servir dans son pays, si toutefois il le revoyait un jour, il s’était entiché de toute une basse-cour. Il les laissait parler, et s’inscrivait sans y penser à tous les services qui lui étaient proposés.
De bonne éducation, comme tout anglais, il n’avait pour un temps sollicité que ceux essentiels à sa fonction, et à ses loisirs, qui consistaient à l’étude, car il était féru d’éducation.
Car la connaissance était telle dans cette île que les oiseaux savaient tout ce qu’il y avait à savoir sur tout. Mais, comme il s’en rendit compte par la suite, la plupart de ces informations étaient inutiles, fausses, abusives, trompeuses, et les marchands de l’île utilisaient sciemment les perroquets pour vendre leurs produits, certains de façon tout à fait honorable, mais beaucoup de manière frauduleuse et malhonnête.
Il y avait en particulier une variété de perroquets tout à fait indiscrète, qui apparaissaient sans y être invités, et qui caquetaient sans arrêt toutes sortes de scandales et de tentations, dans la rue, sur les places, et même à table et dans les maisons !
Car il y avait entre les éleveurs de perroquets, gens tout à fait respectables, d’autres bien moins soucieux de bonnes manières. Parmi ceux qui avaient vraiment réussi dans ce fructueux domaine, on trouvait un certain Signore Mediano, d’une province d’Italie, et un M. Softy, un américain des anciennes colonies, avec qui Gulli s’entretenait souvent au palais, et qui avait acquis un tel pouvoir que sa fortune surpassait déjà celles de plusieurs royaumes !
M. Softy, était de surcroît une personne tout à fait charmante, et ne s’intéressait guère qu’à son élevage, son seul souci étant de convaincre Gulli d’emmener avec lui quelques-uns de ses perroquets pour les présenter à la cour d’Angleterre.
Mais voilà, Gulli était prisonnier involontaire dans cette île exotique, et il devait attendre qu’une opportunité se présentât afin de pouvoir quitter l’archipel.
* * *
Malgré toute sa réserve et son éducation, Gulli ne put s’empêcher de solliciter aux volatiles certains services de relations peu recommandables. A son grand dam, il se laissa plusieurs fois tenter et profita temporairement de rencontres peu dignes d’un sujet de sa majesté.
Mais bien amer fut le prix qu’il lui en coûtât, car la nouvelle se répandit aussitôt, et il apprit à être encore plus discret. Il comprit alors l’insouciance première qu’il avait eue de confier son identité au premier oiseau venu.
Car, tenté par la détaxation des lieux, il avait offert sans y penser ce qui en fait, avait le plus de valeur, son parchemin.
Utilisant le chantage, les perroquets avaient, sous couvert de services, établi tout un terrible réseau d’espionnage, et tenaient sous leur coupe toute la population. Figurez-vous, cher lecteur, que dans cette île, par exemple, tous les livres avaient disparu ! Comment, me direz-vous? Et bien, au début, les perroquets, dont la mémoire était prodigieuse, avaient proposé au roi et à la cour, une option de lecture gratuite.
C’était tout à fait commode. Plus besoin d’accumuler chez soi les imposants volumes que le savoir requiert. On leur confia donc la tâche de mémoriser toutes les bibliothèques nationales et privées -ce dont ces oiseaux étaient fort capables- et l’on décida par la suite de se débarrasser de tous les recueils. Et c’est ainsi que le savoir et l’éducation devinrent rapidement des objets sans valeur, ou plutôt de valeur égale aux plus déplorables des ragots.
Ne sachant jamais si ce que disait un perroquet était vrai ou faux, ou les deux, on se fatigua vite de lire et d’étudier, et la population ne se faisait d’opinions que sur les avis changeants et contradictoires de la volaille.
Les habitants eux-mêmes ressemblaient chaque jour un peu plus aux oiseaux. Les filles ne mangeaient que des graines, ne s’occupant que de l’apparence de leur parure, les jeunes gens s’adonnaient aux jeux, et les adultes se chamaillaient sans cesse, incapables de suivre plus d’une minute de conversation, parlant de tout et de rien, sans avoir pris le temps de mûrir leurs réponses, salissant l’ambiance de leurs discours, et ayant pris sur eux tous les défauts des perroquets, mais aucune de leurs qualités.
Leur langage même se corrompait de jour en jour, puisque, par souci de rapidité, ils mangeaient la moitié des mots, et n’utilisaient guère, tels les loridés, que des onomatopées pour se faire comprendre.
On était de plus si occupé à parler aux oiseaux, à les écouter, à les nourrir, à les soigner et à les entretenir, que le paysan délaissait son champ, la femme son foyer, le mari son épouse et les enfants leurs études.
Mais chacun s’en accommodait, et M. Softy produisait chaque année des hybrides, pleins de nouvelles qualités, et on se les arrachait, car on supportait bien leurs défauts, en vue de toutes leurs prouesses.
Fatigué au possible de cet asile de fous, qu’il baptisa de « l’île de l’Interné », Gulli décida de récupérer son parchemin et de s’enfuir...
* * *
De la rencontre que fit Gulliver avec le pirate Krack le Fort.
L’accès du coffre géant qui conservait les documents était gardé par des insectes de grande taille, comparables à nos frelons, mais d’un aspect encore plus effrayant. Gulli, qui voulait retrouver maintenant son vrai nom de Gulliver, observait le bâtiment de loin. Il se demandait comment il pourrait bien parvenir à pénétrer dans ces lieux. Quelque part, se disait-il, il devait y avoir une fuite, un accès, afin de reprendre le précieux document qui attestait de son nom et de son origine.
Il entendit alors derrière lui un bruit qui le fit sursauter. Son effroi grandit à mesure que la troupe menaçante s’approchait de lui. L’air était tendu.
Gulliver aperçut alors sur l’épaule d’un qui paraissait le chef, trapu, fort, l’œil mauvais, un perroquet dont le bec avait été fermement attaché par une cordelette.
« Bonsoir, Monsieur Gulliver, nous vous attendions ! » Tremblant d’effroi, Gulliver se rendit compte qu’il avait affaire à des Pirates !
« Nous savons pourquoi vous êtes ici et nous poursuivons un peu le même but... » lui dit, comme pour répondre à une question informulée, Krack le Fort, le chef de la clique.
« Comment pouvez-vous aussi savoir cela? Je n’en ai parlé à personne! » Le pirate lui présenta alors un nouveau perroquet, qu’il avait volé à la maréchaussée, et qui devinait jusqu’aux pensées des gens, en étudiant sur le visage les expressions qui trahissent immanquablement les émois intérieurs.
« Je comprends alors que je suis à votre merci! Rien ne vous empêche de me livrer aux autorités, où je serai jugé pour un acte avant même de l’avoir commis, coupable que je serai d’en avoir seulement effleuré l’idée! » se résigna Gulliver.
« Oh, mais vous ne nous intéressez pas, notre but est tout autre! Vous pouvez par contre certainement nous aider. Révélez-nous donc le code spécial d’accès au palais, celui qui vous permet d’entrer et d’y siéger, afin de pouvoir investir les lieux ! »
Gulliver acquiesça.
* * *
Des tribulations qui s’abattirent sur Gulliver.
Il leur tardait que la nuit tombe. L’on se décida enfin. Gulliver se mêla malgré lui à cette expédition, terrassé à l’idée de se faire prendre, lui, un notable. Le temps n’était plus à la reculade, il savait que sa situation était des plus périlleuses, et il lui fallait quitter l’île au plus tôt.
Les soldats frelons s’étaient endormis, la nuit était noire, et la bande ne se fiait qu’aux étoiles. On atteignit enfin le fort. « C’est ici, regardez! »
Une trappe en effet permettait aux perroquets-rapporteurs d’entrer et de sortir, sans être inquiétés, et d’accumuler comme autant de preuves à charge, tous les faits et gestes des citoyens de l’île, leur fausse identité ne leur servant plus ici d’alibi.
Quelqu’un le toucha. Il sursauta.
« Voici le vôtre!... »
Gulliver ne put empêcher ses mains de trembler. Krack le Fort avait tenu parole. O, précieux document! Des larmes d’émotions le secouèrent.
« ...Et voici les miennes... »
« Les vôtres ? Comment pouvez-vous avoir plusieurs identités réelles ? »
Et c’est ainsi que Gulliver apprit encore davantage, s’il ne le fallait, des mystères et méandres de cette société. Mais l’heure n’étant plus au débat, le gang s’affaira sans plus rien se dire. On fit main basse sur nombreux documents, certains très compromettants. Tout ceci servirait en son temps pour commettre d’effroyables crimes, dont le lecteur, coutumier de nos temps, ne pourra malheureusement qu’en deviner l’ampleur et l’audace.
« C’est bon, partons »
Et le groupe s’en alla sans bruit, prenant le même chemin par lequel il était entré. C’est alors qu’une lumière aveuglante les surprit tous.
« Rendez-vous! »
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