Fred H - Gehwen, 2eme partie - texte intégral

In Libro Veritas

Gehwen, 2eme partie

Par Fred H

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Table des matières
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Gehwen, 2eme partie

Il se réveilla brutalement d’un cri. Assis dans son lit, suant par tous ses pores, les yeux grands ouverts, il cherchait à percer l’obscurité. L’ennemi s’y terrait peut-être. Lentement, sa respiration se calma. Au fur et à mesure que ses yeux s’habituaient à la pièce sombre, il reprenait pied dans la réalité. Un cauchemar… encore un… toujours aussi terrifiant… toujours aussi réel. Cinq mois après avoir quitté en courant la citadelle d’Eskal, Gehwen était toujours profondément marqué par sa confrontation avec l’horreur des feondas. Et il ne savait toujours pas si le Seigneur d’Eskal était réellement possédé ou si c’était sa propre santé mentale qui lui avait fait défaut.
Gehwen quitta son lit et marcha jusqu’à la fenêtre. Osta-Baille s’étendait devant lui, faiblement éclairée par la lueur de la pleine lune. L’auberge où il dormait depuis maintenant une semaine était bâtie dans les quartiers pauvres du plateau nord. Sa fenêtre lui permettait de voir les lumières sur les deux autres plateaux constituant la ville, ainsi que l’obscurité dans les vallées entre eux ; les ponts majestueux construits pour relier les plateaux étaient aussi éclairés par des lampadaires issus de la technomagie. Que de changements par rapport à sa vie dans les montagnes. Osta-Baille, la capitale de Taol-Kaer, l’une des seules véritables grandes villes de la péninsule de Tri-Kazel, centre de civilisation, de culture, peuplé de milliers de personnes d’horizons différents. C’était probablement le seul endroit du royaume où les étrangers étaient plus ou moins acceptés.
 

Le lendemain, Gehwen arpentait à nouveau les rues d’Osta-Baille. Les yeux cernés par manque de sommeil, il errait péniblement en quête de réponses à ses questions. Encore une fois, comme tous les jours depuis une semaine, il se rendit aux abords de la forteresse des Chevaliers Hilderins. Cet ordre fondé par le suzerain assurait la sécurité et l’ordre dans tout le royaume ; en pratique seules les plaines les plus accessibles étaient soumises à l’autorité royale. Comme tous les jours, Gehwen s’approcha des gardes postés devant la lourde porte à double battant encastrée dans la solide muraille. Une fois encore, il venait demander une audience auprès d’un responsable. Comme tous les jours, les gardes lui rirent au nez en lui expliquant qu’un bougre comme lui n’avait aucune chance de rencontrer un haut gradé. D’ailleurs, leur explication se fit plus brutale ; sans doute commençaient-ils à être agacés par ces visites répétées.
- Mais puisque je vous dis que j’ai d’importantes révélations. Sur les feondas. Je dois parler à quelqu’un.
Gehwen se fit à nouveau repousser. D’après les gardes, personne ne connaissait mieux les feondas que les Chevaliers eux-mêmes. Les deux hommes le firent reculer si brutalement qu’il chuta et roula sur le sol pavé. Il se releva, les regarda avec un air de défi, la main sur la garde de son épée. Mais il était seul face à une caserne entière. Gehwen se retourna et repartit. Dépité, il entra dans la première taverne et noya son abattement dans quelques verres d’alcool fort.
Pourquoi personne ne voulait-il l’écouter ? Lui, il savait... Il avait vu ce qui se tramait aux abords de la Citadelle d’Eskal !
 

Gehwen traînait ce soir-là dans le quartier glauque entourant son auberge. Il ne savait plus que faire. Dans son for intérieur, il voulait dédier sa vie à la lutte contre ces monstres ; mais les seuls à vraiment pouvoir l’aider lui refusaient tout contact. Il savait qu’avant la fin de la soirée, des petits malins du quartier chercheraient à le détrousser. Il savait qu’il pourrait les mettre en fuite, que cela le défoulerait, que l’adrénaline lui changerait les idées et qu’il serait épuisé après cela, qu’il pourrait trouver le sommeil… sans être sûr de le vouloir vraiment car le sommeil amenait son lot de cauchemars.
Là, dans le coin de son angle de vision, une silhouette plus sombre que l’ombre ambiante. Gehwen tendit ses muscles… les cheveux dressés sur sa nuque et le frisson qu’il ressentit lui signalaient qu’il ne s’agissait pas d’un des simples détrousseurs du coin. Un feond ? Ici ? Au coeur d’Osta-Baille ? Gehwen posa la main sur son épée et la tira de quelques centimètres. Il n’y avait personne d’autre. Il entendit des bruissements à l’angle de la ruelle, la silhouette ayant disparu. Le jeune homme se colla dos au mur, l’arme au clair, et passa son regard au coin des briques. Rien. Deux pas de plus, et il vit à nouveau du coin de l’œil une silhouette humanoïde se mouvoir non loin. Gehwen s’avança à grandes enjambées silencieuses, longeant les murs, aux aguets.
Il vit soudain le seigneur feond Gerkhk se dresser sur sa route et fit un pas en arrière, la peur nouant ses entrailles. Il redécouvrit ce visage torturé et façonné comme le pire des cauchemars, comme si la terreur elle-même avait pris un être humain pour de la terre glaise et l’avait remodelé. Gehwen secoua la tête et ferma un instant les yeux. Il avait lui-même tué Gerkhk, il avait transporté sa tête coupée et l’avait offerte au seigneur d’Eskal. En rouvrant les yeux, il se retrouva seul dans la ruelle. Son esprit lui jouait des tours.

Les bruissements reprirent et Gehwen regarda à nouveau à l’angle de la ruelle pour voir ce qui s’y tramait. Et là il le vit, petit mais extrêmement trapu, plus large que haut en fait, une toute petite tête sans cou coincée entre d’énormes épaules. Une peau bleuâtre luisant légèrement d’une lueur malsaine. Quelques cheveux épars et filasses. Revêtu d’un pagne retenu par une ceinture faite de petits ossements, il avançait en se traînant. Un feond dans les ruelles d’Osta-Baille. Gehwen avait de la peine à y croire. Mais il devait débarrasser la cité royale de cette engeance. Il s’avança d’un pas décidé vers la créature, tenant fermement son épée des deux mains. Soudain, sa victime l’entendit et se retourna. L’affreux visage qui le contemplait n’avait pas de lèvres, exposant des dents pointues et jaunies. Les deux yeux verdâtres globuleux brillaient de colère. Le feond se campa sur ses solides jambes et attendit l’arrivée de Gehwen. Ce dernier chargea et son arme décrivit une large trajectoire en demi-cercle qui visait le cou de son adversaire.
Mais le feond se révéla beaucoup plus agile que sa carrure ne le laissait supposer ; il sauta dans les airs suffisamment haut pour passer au-dessus de la lame. Gehwen se vit emporté par son élan, et la créature en profita pour lui asséner un solide coup de poing dans les côtes dès qu’elle toucha le sol. Le jeune homme recula, le souffle coupé, une forte douleur dans le côté.
Gehwen se tenait en garde face au feond. Ce dernier fit un pas en avant, et le jeune homme tenta un coup d’estoc vers lui. La créature se déplaça de côté tout en avançant, évitant la lame, et continua sa charge. Mais Gehwen recula d’un pas et tendit son arme en direction de son adversaire qui, cette fois, n’eut pas le temps d’esquiver. L’épée se planta dans le bras épais… et y resta fichée. Tirant de toutes ses forces, Gehwen n’arriva pas à l’enlever. Elle lui glissa même des mains et il tomba à la renverse en arrière tandis que le feond, l’épée toujours plantée dans le bras, avançait de son pas lourd et menaçant. Ses gros yeux semblaient dévorer le jeune homme qui déjà se relevait… juste à temps pour éviter l’énorme pied qui frappa le sol à l’endroit exact où il se trouvait auparavant. Les pavés se craquelèrent et se fendirent sous le choc. Gehwen était debout face à son adversaire. L’épée enfoncée dans son épaule ne semblait pas lui faire le moindre mal. Comment tuer une telle créature ? Il combattait depuis des années et avait mis au tapis son compte de pillards mais aussi de feondas dans les montagnes. Là, il reculait à chaque pas du feond, cherchant le meilleur moyen de s’en sortir.
Au moment précis où Gehwen se sentit acculé contre un lourd mur de briques, il vit deux silhouettes fines, des gens vêtus de noir, se laisser tomber d’un toit derrière le feond. La lune joua sur des lames, et la créature hurla. Gehwen tendit le bras et cette fois put récupérer son arme. Tandis que les deux hommes attaquaient le feond, il porta un puissant coup dans l’abdomen du monstre qui s’écroula.
Les deux hommes se tenant debout face à lui portaient des cagoules noires dont le front était orné d’une pierre rouge.
- Il en est, demanda l’un des hommes à son comparse.
- Je ne crois pas, non. Il a tenu le coup.
Gehwen les regardait, interloqué.
- Tu combats les feondas depuis longtemps maintenant, lui dit un des hommes. Tu as vaincu un seigneur feond. Ton expérience est grande.
- Mais qui… ? Que… ?
Gehwen ne savait plus que dire. Ces gens semblaient connaître pas mal de choses à son sujet.
- Les Chevaliers Hilderins ne te seront d’aucune aide. Leur combat irréfléchi contre les feondas n’a pas d’avenir. Ils ne peuvent gagner ainsi. Pour vaincre son adversaire, il faut le comprendre.
- Nous autres araighs luttons aussi contre ces créatures, reprit le deuxième homme. Mais d’une autre manière. Nous nous cachons pour mieux les comprendre et ainsi mieux éliminer cette menace.
- Araighs ?
- Oui, c’est le nom de notre société. Nous agissons dans l’ombre et il est peu probable que tu aies entendu parlé de nous. Mais aujourd’hui nous nous révélons à toi. Tu peux nous aider. Rejoins-nous…
L’homme en noir lui tendit la main… et Gehwen la prit.