Judicaele MANOIR - GAUCHE D'AUTEUR - ILV - texte intégral

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GAUCHE D'AUTEUR - ILV

Par Judicaele MANOIR

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Femmes Objet - Marie Therese

 
Je me présente. Constantine De La Dentonniere, épouse De Martel. Je suis mariée depuis 17 ans déjà. Non, je ne suis pas vieille ! J ai quarante trois ans. Je suis heureuse, épanouie, active au possible et j’ignore ce que signifie le train-train quotidien, ni même avec quoi cela rime. Mon mari non plus d’ailleurs. Nous l’avons su, mais nous avons oublié. Nous nous aimons depuis fort longtemps et avons, avec classe et ingéniosité, su préserver notre passion face à cette vieille sorcière de routine, ennemi de l’amour, en ne cessant d’entretenir la flamme au quotidien. Notre recette ? Chacun a la sienne,  vraiment il n y a pas de règles et je ne me sens pas la capacité requise pour prétendre a quelques bons conseils. Juste, et peut être est-ce là que le facteur chance rentre en jeu, nous nous sommes trouvés sans nous chercher. Notre complicité et notre vision commune des choses aurons fait le reste puisque nous vivons en parfaite harmonie. Cela sonne sûrement faux à vos oreilles et pourtant détrompez-vous. Remarquez, je ne vous blâme pas. Cela parait trop parfait, sortie tout droit d un conte fée et pourtant… Comme il y a exception a toute règle, je me plais à croire que nous la sommes, conjuguée au présent. Ne soyez pas jaloux (ou jalouse) ! Ou plutôt si. Soyez-le. Car il y a de quoi par les temps qui courent, où la romance n’a plus sa place, ou l’amour a long terme rime avec adultère, où le divorce est une finalité du mariage, où le mariage est indissociable de l échec, du mal être et des pleurs. Notre histoire serait donc comme l’un des derniers Cendrillon contemporain, pour ne pas dire LE dernier. Pessimiste ? Je rêverais que l’on me fasse mentir ! Allez-y, faites moi mentir, dites moi que notre histoire est loin d être unique, qu’elle est des plus communes au contraire, cela me ferait plus que plaisir. Voici notre histoire…
 
Nous nous sommes rencontrés par le biais de mes parents. C’est, au passage, la seule chose de bien qu’ils ont fait pour moi, même si inconsciente fut elle. Mon époux est le fils de leurs meilleurs amis. J’habitais a l’époque chez mes parents à Paris, Rue de la Bœtie près des Champs Elysées. Ma famille est assez riche vous l’aurez deviné. Notre appartement n’était pas non plus un château mais de par sa taille, 130m2 tout de même, (le 8eme à Paris, ce n’est pas donné!), on peut dire que nous faisions partie des familles les plus aisées. Disons-on le carrément puisque c est le mot, nous étions (et sommes toujours) des « Bourges ». Mes parents ont hérité de cet appartement d’une tante millionnaire du côté de ma mère, trois ans avant ma naissance. Nous y avons toujours vécu et mes parents y résident encore à l’heure actuelle. Il comprend deux petites chambres plus une double, deux salles de bain, un cabinet de toilettes, un petit salon, un autre bien plus grand doublé d’une salle-à-manger, une cuisine spacieuse, une buanderie et un débarras. Et nous n’avons pas hérité que l’appartement mais en plus de toutes les choses rares et précieuses qui le meublait, et d’un joli petit magot en prime. Les tableaux, tapisseries murales, les meubles Henri IV ou Louis XIV et autres inestimables « je ne sais quoi » nous ont donc été légués, comme une sorte gros lot sans loterie. Et à vrai dire, depuis le décès de la Tante, rien n’a vraiment changé de placé. Mes parents avaient juste rafraîchi ma chambre sur ma demande (Dieu merci), après deux ans de lutte à cet effet. Pour le reste, ils ont juste fait quelques travaux d’entretiens qui s’imposaient. La décoration est, elle, restée telle que. Les papiers peints restaient les originaux et sentaient la terre de cimetière ; Une odeur de musée de province émanait des statues mourantes, abandonnées de leur éclat premier, et traînaient ça et là dans les coins de toutes les pièces comme des gardiennes débauchées. Les vases antiques dignes des plus belles brocantes et les tapisseries murales harmonisaient l’ambiance. Ambiance d’ailleurs soutenue par la grise mine des tableaux dégoûtants de famille. Le carrelage en marbre à la mode de l’époque givrait le tout. Même la pâle lumière qui entrait par les grandes fenêtres œil de bœuf et par les portes-fenêtres haussmanniennes s’appliquait à ternir le tout. Seul l’électroménager, rebelles appareils modernes, juraient avec le décor théâtrale style tragédie Shakespearienne, et ma mère, avec le plus mauvais goût du monde, s évertuait à les momifier en les ornant de bibelots en faïence, comme si la plus ancienne des Bourgeoisies se devait de régner sur le modernisme. Une représentation de la Venus de Millau sur le micro-onde, une vierge trônant sur la télévision, une photo de la tante Camille sur le sèche linge, et j en passe... Elle avait même flanqué des petits autocollants du Christ, de Joseph, de sa Marie et de toute leur ménagerie un peu partout. Sur la télécommande de la télé, le réfrigérateur, la chaîne-hifi, etc. Partout, partout, partout. C’était cette crapule vénale de Père Guemin, cet affreux jojo suintant et déguelasse (je dis cela car il ne manquait jamais une occasion de se gratter les bijoux défendus et de se curer le nez en public) qui lui avait « soumis l’idée » comme elle nous avait résumé à mon père et à moi. Il s’était fait un plaisir de les lui vendre 1 franc pièce lors de l’incontournable rendez-vous du dimanche, où la pitié et tout autres nobles sentiments sont de rigueur, lui expliquant que c’était plus chrétien de profiter du superflu et du matériel technologique et en y additionnant une touche de religion, puisque cet argent nous venait droit de Dieu. Et l’argent de mes parents était donc le sien par déduction, même indirecte soit elle. Ca on pourra dire qu’on lui a paye ses litrons de rouge au Père Guemin. A vie même !
L appartement qui aurait donc pu être un loft n’était en fait qu’un entrepôt classiciste de vieilleries.
Ce qu’en disait mon père ? Pfff… Il n’a jamais ouvert la bouche que pour demander si le dîner était servi, où pouvaient être ses lunettes, quel temps il ferait le lendemain sans même écouter la réponse, puisque ses questions rituelles n’étaient orchestrées que par pur réflexe et non par curiosité ou nécessite. Il ne relevait la tête de son journal que pour s’assurer que son whisky et son cigare étaient toujours à portée de main. Comme si quelqu’un  avait voulu lui déplacer ses trésors, ses jouissances du soir, pour attirer son attention ou se jouer de lui. En fait, les seules fois où je pouvais l’entendre parler autre que pour poser ses questions chroniques et répétitives, c’est quand son interlocuteur préfère, Georges, ami de toujours, lui rendait visite. Sortie de ce contexte, pas un mot, pas un seul ne sortait de sa bouche, comme si sa salive était un nectar précieux et rare qu’il se devait d’utiliser uniquement pour les grandes occasions. Ma mère et moi n’étions pour pas assez attractives intellectuellement, et profiter du doux timbre de sa voix était donc fruit défendu pour la faible femme. Politique, économie, golf et voitures de collection étaient ses seuls centres d intérêts. Ca limitait les conversations, inexistantes pour le fait. Je ne me souviens même pas qu’il ai jamais demandé mon carnet de notes ou autre renseignement me concernant. Ma mère lui faisait un rapport scolaire et social quotidien, et ce depuis ma naissance, auquel il n a jamais prêté attention. On avait bien compris qu’il voulait un garçon et que mon sexe féminin était un échec, une honte en soit. C’est à se demander comment il a pu rencontrer ma mère et se marier, car je l’ai toujours vu comme cela. Froid. Distant. Dédaigneux. Impassible. Même les statues faisaient plus vivantes que lui. Elles au moins, elles me parlaient.
Quand à ma mère. Ah ! La mère… La mère de… ? Ou la mère qu’on voit danser le long des golfs clairs ? Il ne faut pas rêver ! Non. Ce serait plutôt mère-ite : valeur morale qui rend une personne digne d estime, de (auto) récompense. Ou mère : qui a mis au monde un ou plusieurs petits. Encore mieux : Femelle d’un animal qui a eu un ou plusieurs petits. Dans mon cas, elle a limité le désastre à « un » petit. Que soit bénit celui ou celle qui n’est pas né(e). La finale, le bouquet de la définition exacte de ma mère : Mère supérieure, Mère chef  d un couvent.
 
Vous voyez le tableau ? Un père animal, sa femelle et le « petit » (moi) perdu au milieu des colocataires, ces statues mourantes, que je me plaisais à imaginer comme des amies, le tout lotit dans un labyrinthe de vieilleries puantes et austères.
Et toutes ces « belles choses », cet appartement, ce titre de noblesse, ce contexte ronflant sont d’après la plupart des gens des avantages. Vue de l’extérieur peut être, vu de l’intérieur, certainement pas. Pas me concernant en tout cas. Alors comme toujours vous allez me dire « mais tu n’as pas connu la misère, les galères, les fins de mois difficiles ou les huissiers qui frappent à la porte, les étés sans vacances et sans soleil, etc. ». C’est vrai. Je suis passée a travers. Même si passant toutes mes vacances à Arcachon, le soleil n’a jamais su sécher mes joues toujours humides de tristesse. Et encore une fois ne pensez pas que j ai été plus heureuse que les autres adolescents et jeunes adultes sous prétexte que l’argent ne nous a jamais fait défaut. De part la mentalité, l’attitude et l’éducation de mes parents, j’ai toujours eu du mal à m’intégrer dans les groupes en général et ce a tous les niveaux. Délaissée par les camarades, rejetée par le père, rafistolée maladroitement par la mère puis trainée vers le bas au moindre coup de cafard, ma jeunesse a été un fiasco total.
Je n’ai hérité du surnom de « bourges » qu’à partir du lycée puisque avant j’avais eu l’extrême privilège d’avoir grandie en pension avec mes semblables dans une école catholique dirigée par des Bonnes Sœurs. Prière le matin, le midi, le soir au dîner et avant de se coucher. Prières !? Récitations devrais-je dire. Car interdit de demander au Bon Dieu de réaliser un souhait personnel. « Je vous salut Marie » et/ou « Notre Père qui êtes aux cieux » étaient les principales. Impossible de sortir du cadre imposé.
_Priez avec votre cœur et avec votre âme » vous rabâche-t-on. Mais à quoi bon si c’est pour prononcer les mots sans conviction, sans y croire, juste comme on récite un poème que l’on a appris par cœur tout en essayant d être crédible devant la classe lors de la récitation ? Quel but ? Quel intérêt ? La paix de l âme ? L échappatoire au purgatoire ? La bonne conscience ? Sans foi, sans un grain de personnalité, sans sentiment, on nous faisait réciter des mots dont nous n’avions même pas saisi le sens.
 
…Priez pour nous pauvres pêcheurs...
Je me souviens. J’avais 6 ans. Et je pensais :
_Bah, y’a pas de pécheurs ici ? Et pis on n’est pas pauvre ! N’empêche que moi j’irais bien à la pêche… ».
 
…Maintenant, aujourd’hui et à l’heure de notre mort…
_Purée, tout ça qu’ils prient pour nous là haut ! Bah tu m’étonnes qu’ils n’aient pas le temps de s’occuper des problèmes ! Y devraient demander de l’aide au Père Noël. Il est rapide et jamais en retard lui.
 
C’est marrant ; maintenant quand j’y repense, je souris. On voit les choses si simplement quand on est petit.
On récitait donc nos prières à heures précises, en uniforme s’il vous plaît, comme si Dieu en avait quelque chose à foutre. Pas de mixage des sexes en classe bien entendu ou dans n’importe quelle autre activité d’ailleurs. La liberté de penser était votre seul échappatoire puisque même la liberté d’expression était prohibée. J’ai vécu ces années d’écoles comme enfermée dans une prison. Parfois  j’étais tellement désespérée, déprimée, que je jubilais à l’idée de retrouver mes copines statues à la maison. Je leur avais donné des noms de constellations, pensant qu’elles retrouveraient à travers leurs noms d’étoiles, de leur éclat, de leur dignité. Il y avait Cassiopée, ma préférée, qui dormait lovée dans ses propres genoux. C’était la statue du coin de l’entrée. Elle était toute seule, sans ses copines. Elle me faisait de la peine et je la comprenais. C’est à elle que je parlais le plus.
_Alors Cassiopée comment vas-tu ? Comment a été ta semaine ? Ohhhh, la femme de ménage t’a bien arrangée dis moi ! T ai-je manqué ? 
Orion. C’était celle du petit salon. Elle avait toujours fière allure même si elle sentait la poussière et si elle avait un bras recollé. Elle tenait un énorme vase vide qui sonnait creux comme nos cœurs fanés. Elle avait du courage et c’était l’amazone du groupe. Ah oui ! Je me souviens aussi de la Petite Ourse. C’était une statue Egyptienne représentant ISIS assise sur son trône. Je l’avais surnommée comme cela car elle était la plus petite de toute et avait les yeux fermés, comme si elle hibernait. Quelle famille. Quelle équipe ! Oh il y en avait bien d’autres mais la liste serait trop longue…
 
J’ai donc grandie dans mon petit monde, essayant de survivre sans m’en rendre compte, pensant que c’était pour tous le même bain et que même si l’eau était sale il n’y avait pas le choix, il fallait s’y baigner, prendre la tasse parfois et essayer de ne pas se noyer.
Arrivée au lycée, et à force d’insister, mes parents m’ont inscrit au public. Je pensais que les années de bagne étaient désormais derrière moi et que le long tunnel des restrictions s’arrêtait devant les portes de ce nouveau bahut. Désillusions. Quand vous êtes née dans un moule et que vous avez grandi dedans, difficile d’en sortir ou d’en changer. C’est alors que j’ai hérité du doux surnom de « Marie-Thérèse ». Acclimatée, façonnée, habituée à mon ancienne vie et plongée dans une nouvelle je me sentais en marge de tous. Bien plus marginale que les Babas-cool et les rastafariens .Car si j’étais considérée comme la rebelle de la famille, le décalage de ma personnalité entre le moi au lycée et le moi au foyer était flagrante… On disait que j’avais un air pincé rebutant malgré le fait qu’il était plus représentatif de mes peurs a l’approche d’étrangers que d’un air prétentieux. Personne à mon souvenir n’a essayé de fouiller, de découvrir ce qui pouvait bien se cacher derrière cette face de Marie Thérèse. Personne ne m’a tendu la main en somme. J’avais donc le stéréotype de la jeune fille toujours tirée à quatre épingles, sérieuse, froide voire intransigeante ; La fille ascétique au premier abord, dans le fond et franchement sur les bords : Imaginez moi en jupe bleue marine plissée, col Claudine, chignon serré et maintenu par un sert tête. J’étais lâchée au milieu d’un mixe de couleurs, de sexes, de religions, de mentalités et de cultures. BIIIPPPPPPPPP ! Mauvaise pioche Constantine ! Et pourtant, ils étaient bien loin d’imaginer qu’au delà de mes apparences de vieille fille se cachait un incendie de passion, un ouragan de bonté, un torrent de compassion, un ras de marrée d’empathie, un déluge de créativité. Et le seul qui a su lire tout cela directement puisé à la source, c est mon mari. J’avais quitté le lycée quand je l’ai rencontré et étudiais les Lettres Modernes à la Sorbonne. Je m’en souviens comme si c’était hier…
 
Je rentre un soir vers 19h00 après trois jours épuisants de partiels. J’ai 24 ans et suis en dernière année de maîtrise. Je ne sais même pas dans quoi me diriger après cette dernière année et cette perspective me hante passablement. Toujours chez papa maman qui payent les études. Normal. Et même si je dois reconnaître que j ai toujours excellé tout au long de ma scolarité, j’ai toujours eu le sentiment d’avoir lamentablement échoué à peine sortie des examens. Je rentre donc la mine petite, de mauvaise humeur et songeuse. Ce qui ne perturbe pas ma mère. Puisque cette mine déconfite s’affichait au quotidien, mes sourires rares étaient par définition plus inquiétants que mes moues singulières. Quand je pousse la porte de la maison, j’entends des voix que je reconnais de suite. Je me stoppe. Je reste dans l’entrée quelques secondes et m’amuse à imaginer la scène. Mon père est avec Georges dans le petit salon et ils discutent politique tout en délectant un Brandy, accompagné d’un cigare Roméo & Juliette, pendant que ma mère est avec sa copine Jeannine et sont en train de se faire un thé dans la cuisine.
J’avance à pas de velours, je constate. Bingo ! Je suis encore trop loin d’eux pour entendre le sujet de conversation mais devine qu’il s’agit en effet de politique. Et comme tout était extraordinairement prévisible et règlé dans cette maison, je sais déjà qu’en me dirigeant vers la cuisine je vais y retrouver ma mère et Jeannine. Citron ou vanille ? Le thé. Ca c’est la devinette. Euh… citron. La semaine dernière c’était vanille.
 
_Ah ma fille ! Alors ces partiels ? Aboya ma mère sur un ton enjoué et bruyant. Pas de « bonjour », pas de « comment vas-tu ? ». Habituel.
_Bonjour mère. Bonjour Jeannine.
 
Nous échangeâmes deux bises sans même s’effleurer les joues comme le font les « bourges ».
 
_Il est à quoi le thé ? Demandais-je sans répondre à la question.
_Orange Pomme Cannelle, répondis Jeannine.
Mon Dieu ! Une soirée pleine de surprises s annoncerait elle ? Elle ne prenne jamais de thé Orange Pomme Cannelle pensais-je.
_Alors, tes partiels ? Raconte…, reprit ma mère, impatiente d’avoir mon ressenti.
Pardon. Je recommence.
_Alors, tes partiels ? Raconte…, reprit ma mère, impatiente d étaler en public la réussite scolaire de sa fille.
 
NB 1 : Comment crâner quand on a rien pour soit ? Et bien voilà, vous avez la réponse. Il fallait bien que sa progéniture serve a quelque chose !
 
_Je crois bien que j’ me suis vraiment plantée cette fois-ci, lui lançais-je sans la regarder et en attrapant un biscuit au chocolat dans la soucoupe. Ma mère me tapa sur la main. Je lâche le biscuit. J’en reprends un la seconde suivante.
_Pardon jeune fille ? Répliqua-t-elle en fronçant sévèrement les sourcils.
 
NB 2 : Comment faire preuve d’autorité quand on n en a pas ? En humiliant les autres. Enfin…en essayant !
 
_Je crois bien avoir raté mes examens, Mère », rectifiais-je en insistant bien sur le « Mère », le tout dans un large sourire hypocrite qui ne déclencha aucune réaction de leur part.
_Je préfère…Ah ! ces jeunes et leur façon de parler ! Dit-elle en se tournant vers Jeannine et levant les yeux au ciel.
_Ne m’en parlez pas Marthe ! Et encore, vous n’avez pas vu Pierre! Surenchéri sa supère copine.
_Votre fils ? Mais c’est un model de savoir vivre ! Rétorqua-t-elle.
_En société oui. Dieu merci il a gardé cela de notre éducation. Mais sortit de là, je ne vous raconte même pas ! Je le reprends toutes les deux phrases prononcées ! Dit Jeannine avec son air pincé qui me donne toujours envie de vomir.
J’enchaîne les biscuits.
_Comme c’est étonnant. Il n’en a pas l’air. Notre Constantine, à part quelques rares écarts, est un model de vertu, lui dit ma mère en me fixant avec ses grands yeux d’oiseau et sa pose à la Sainte Vierge. Vous savez, la tête légèrement penchée de côté, les mains jointes et le sourire angélique. Je déteste quand elle me regarde comme ça.
_Elle dit toujours qu’elle a échoué à ses examens mais la vérité c’est qu’elle n’a jamais échoué a un seul d’entre eux, et ce depuis le début de sa scolarité. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle a sauté la classe de CM2. Et quand elle est arrivée en troisième le proviseur voulait la faire passer directement au lycée. Mais nous avons jugé avec Raymond que cela serait trop dur pour elle de s’adapter. Pas intellectuellement parlant bien sûr mais au niveau de ses camarades. Et puis vous savez l’intelligence cela fait des jaloux. Un vrai petit génie notre fille ! Nous en sommes si fiers !
 
Euh…elle a bien dis nous la mégère ? C’est qui nous ? Les statues et toi ? Non vraiment là je ne vois pas ! Ai-je pensé. C’est tout simplement dégoûtant. Et je continue à entasser les biscuits dans ma bouche comme si je voulais m’étouffer. Drôle de suicide vous en conviendrez.
 
_Vous avez bien de la chance croyez moi. Notre fils Pierre est aussi très intelligent mais c’est un cancre. C’est à se demander comment il est arrivé en licence de droit ! Que voulez-vous Marthe, les garçons sont toujours plus difficiles à éduquer que les filles c’est bien connu.
_J’approuve votre réflexion et remercie Dieu chaque jour de nous avoir donné une fille! Mais en parlant de Pierre, où est-il passé ? L’as-tu vu Constantine ?
_Non. Je viens d’arriver ; Je ne savais même pas qu’il était dans nos murs, répondis-je la bouche pleine de biscuits chocolatés. J’avais profité du fait que les deux oies jactaient pour vider la soucoupe.
_Je crois qu’il m’a dit aller dans la chambre d’amis pour réviser ses cours sur le droit du contribuable. Il a un oral dans deux semaines. Je croise les doigts !
_Ne vous en faites pas, je suis certaine qu’il réussira !
_Il vaut mieux pour lui ! Georges et moi ne payons pas des études à l’étranger pour qu’il échoue !
_Est-il toujours à Londres ?
_Malheureusement oui.
_Pourquoi dites vous cela ? Vous manque-t-il à ce point ?
_Ce n’est pas la question. Mais vous connaissez mal Londres. Il ne pense qu’à sortir avec ses amis, traîner jusqu’à point d’heure au lieu de réviser ses cours. Au moins ici il est plus constructif dans ses actions.
_Votre époux le sait il ?
_Bien entendu, il connaît le loustic !
_Et que dit-il ? Use-t-il de son autorité pour essayer de maîtriser le diable qui habite votre fils?
_Pensez-vous ! Georges dit qu’il est jeune et que ce n’est pas à cinquante ans qu’il pourra « s’éclater » comme il dit. Le fils et le père ensemble et je n’ai plus aucune prise sur eux deux, plus aucun contrôle. J’en mourrai je vous le dit. Ils ne cessent de me faire tourner en bourrique! Mais bon. Tant que les résultats scolaires de Pierre sont, à défaut d’être brillants, correctes, je ne dis trop rien. Mais s’il échoue, croyez moi que le père et le fils feront profil bas devant moi, je vous l’assure !
_Bien parlé Jeannine. Ne vous laissez pas faire. Il est vrai que nous les femmes, nous avons toujours le plus gros fardeau à porter.
_Hélas oui !
 
Ouaih, c est sûr! Les manteaux de fourrures c’est plus lourd que le synthétique ! Ai-je de suite pensé. Il a de la chance ce Pierre…me disais-je. Si je suis si douée dans mes études, c’est que je n’ai que cela à faire. Pas d’amis, pas de cigarettes, pas d’alcool, pas de sorties, pas de drogues. A 24 ans, presque 25, je n’ai jamais été en discothèque, je ne sais pas faire la différence entre l’odeur d’une simple cigarette et d’un joint, et la mention de l’extasie sonne à mes oreilles comme un défaut de vocabulaire, un nouveau mot du dictionnaire qui veut se faire à la mode. Les lendemains difficiles, la tête dans les fesses, les piverts, le mal de cheveux, tête dans le brouillard…sont pour moi des expressions sans signification réelle.
 
_Oh mais je n’avais pas vu ! Vous avez investie dans une nouvelle machine à laver !
_Oh, si vous saviez les mésaventures que nous avons eu avec ce nouvel engin ! Elle est tombée en panne dès le premier jour. J’avais pourtant dis a mon mari de ne pas l’acheter dans un de ces magasins bon marché mais vous  connaissez les hommes ! Economies, économies, économies. Ils n’ont que ce mot la en bouche quand il s’agit d’investir dans notre ménage.
_Oui, je suis d’accord. J’ai le même à la maison !
_Ah ah ah !!
 
Welcome home, sweet home! Où tous les petits tracas de la vie sont des aventures dignes d’Indiana Jones! Pathétique. Le pire c’est qu’elles riaient de bon cœur.
J’active péniblement ma mâchoire. La soucoupe est désespérément vide. J’affiche un air décontenancé devant ces deux femmes échangeant des propos si philosophiques ! Ma mère le remarque et de suite et suspend son rire pour me crier dessus:
_Bah alors Constantine ne reste pas la plantée ! Ce que tu peux m’énerver quand tu fais cette tête idiote ! Je ne sais pas moi rends toi utile au lieu de vider la soucoupe de biscuit! Va voir ton père et Georges puisque nos discussions n’ont pas l’air de t’enchanter ! Ou va voir Pierre. Tiens c’est ça va voir Pierre, allé, oust !
_Oui va voir Pierre. Et au passage si tu pouvais l’aider à réviser ce serait sympathique de ta part. Je t’en serais très reconnaissante, répliqua Jeannine.
 
Elle allait faire quoi ? M’acheter des sucettes ? Va savoir…
 
_Très bonne idée chère amie. Va aider Pierre dans ses révisions. A ce propos, cela fait combien de temps que tu ne l’as pas vu ?
Je réponds en essayant de garder tout le contenu des biscuits partiellement mâchés sans postillonner, la main devant la bouche.
_La dernière fois… c’était pour mes… quinze ans… quand il a lancé…un pétard dans mon gâteau d’anniversaire… au moment ou je soufflais les bougies.
_Quelle mémoire ! S’esclaffa Jeannine.
_Oh oui c’était tellement drôle je me souviens. Quel bout en train ce Pierre !
 
Et elles repartirent de plus belle dans leur fou rire désolant. En effet, il me valait mieux quitter la cuisine et esquiver le salon ou les discussions devaient être plus intéressantes et intelligentes mais si ennuyeuses ! De toute façon, le fils ne pouvait pas être pire que les deux mères réunies ou les pères hommes d’affaires. Je me dirige donc vers la chambre d’amis afin d’épauler leur idiot de fils à défaut de faire autre chose.
 
Toc, toc, toc.
_Entrez !
 
Je pousse la porte déjà entre ouverte, la bloque avec le pied et reste dans son encadrement, peu motivée à m’approcher plus que cela de celui qui avait gâché le jour de mes quinze ans. Il a bien changé le Pierre. Bel homme, brun aux cheveux ondulés et flanqués en arrière, en bataille, à la mode Londonienne. Grands yeux en amandes gris verts, chemise bleu nuit en satin, entre ouverte jusqu’en son milieu et laissant apparaître un torse peu velu orné d une petite croix en or très discrète, un jeans bleu stone un peu délavé. Il est affalé sur le lit et lit la dernière fiction de Stephen King La part des ténèbres. Studieux et sérieux en effet ! Il relève à peine le nez, me jette un regard désintéressé et replonge de suite dans son roman.
 
_ Salut ! Lui dis-je en lui faisant sentir que la politesse, ça existe.
_ Salut ! Répond-il sans me regarder. Constantine je présume. ? 
_Comment t’as deviné ? Réponds-je en croisant bras et pieds, sans bouger de  l’encadrement de la porte, signifiant que je n’ai pas l’intention de m’approcher.
 
_ Inspecteur Derrick ?
_T’as pas changé. Et c’est inspecteur Clouseau deuxième du nom s’il te plaît. 
_ Toi non plus tu n’as pas changé. Tu es toujours aussi drôle. 
_ Et toi accueillante. Sarcastique même. En plein progrès quoi !
_ J ai eu 10 ans pour apprendre. 
_Laisse-moi deviner : Tu fais psycho ?
_Lettre Moderne.
_Alors garde tes propos dithyrambiques pour tes copies je ne suis pas d’humeur. Car même si ce n’est pas son meilleur ouvrage, la compagnie de Stephen m’est plus agréable que la tienne.
_Je ne peux pas, je suis en mission.
 
Il ferme son bouquin dans un claquement sec tout en fermant les yeux comme si il allait être éclaboussé. Agacé ? Déjà ? Il rouvre les yeux lentement, redresse enfin la tête et me fixe d’un air interrogateur, paré pour un éventuel duel rhétorique.
 
_Plaît-il ?
_Je suis chargée par nos mères respectives de t’aider à réviser tes cours de droits, puisque même si ta répartie est intéressante et pointue, il paraît que tu n’es pas aussi talentueux dans tes études.
_Je n’aime pas ce que je fais c’est différent, conclu-t-il en gardant la bouche ouverte comme le font les niais. Provocation ? Ca promet…
_Alors pourquoi continus-tu ?
_Mais je… il stoppe son élan et se ravise.
_…Je te retourne la question très chère ! Réplique-t-il dans un sourire amusé.
_Mais j’aime ce que je fais, lancé-je en me redressant
_Faux.
_Attends t’es qui pour me dire ce que j’aime ou pas, réponds-je quelque peu agressive.
_Inspecteur Clouseau, je te l’ai dit.
_Pffff…
_Tu veux des preuves ?
_Amuses tes amis…
_Ok.
Il se redresse, s’assis en tailleur, passe ses doigts dans ses cheveux pour les coiffer en arrière et boit une gorgée de son café froid, comme s’il se préparait pour un long discours. Il se frotte les mains, souffle, s éclaircit la voix et me fixe soudainement dans les yeux. Après trente secondes de silence que j’interpréte comme de la concentration il me dit :
_Tu es prête ?
_Je t’attends, réponds-je sereinement et confiante, pour une fois.
_C’est parti… Bon je te sors tout dans le désordre, comme ça me vient ok ? Comme une approche première…
_... ?! Je me contente d’hausser les épaules.
_Alors pour commencer tu ne fais rien qui sorte de l’ordinaire car tu as peur d’aimer cela, et tu sais que ça t’amènerai à te poser d’importantes remises en question sur toi. Tu as peur de la rébellion. Tu es rentrée dans un système que tu ne maîtrises pas et a été façonnée dans un moule que tu n’as pas choisi et qui te va bien mal. Souvent tu fais de l’orgie de chocolat et tu te pardonnes en pensant que tu es en manque de je ne sais quels vitamines ou minéraux. La vérité c’est que tu compenses le plaisir du sucre par le manque de sexe. T’as pas fait l’amour plus de cinq fois et à chaque fois tu regardais le plafond. T’as pas fait un bruit et t’as attendu que ça se passe. Tu penses d’ailleurs être frigide ou quelque chose du genre même que tu sais pertinemment tu es loin de l’être. Masturbation, fellation et tout autre terme à connotation sexuelle te révulsent et tu n’assumes pas la seule pensée de prendre ton pied avec des actes que tu qualifies de sales. Tu penses ne pas avoir droit au bonheur car tu te trouves toi-même inintéressante et vide. Malgré tout cela tu sens comme un feu, une passion au fond de toi qui brûle et qui ne demande qu’à s’exprimer. C’est pour cela que tu peints en cachette. C’est de l’art abstrait, toujours dans les tons rouge, orange, jaune, couleurs très chaudes, couleurs orientales en d’autres termes. Mais tu as toujours jeté tes ouvrages qui sont les miroirs de ta vraie personnalité et de ta fougue. Ca te troubles de sentir sans cesse ces contradictions en toi et tu ne les assumes pas. Trop résignée... Tu portes volontairement des pyjamas en coton ou des grenouillères anti-sexe car tu ne supportes pas ton image en femme sexy. Tu es souvent tentée de te caresser, de te toucher mais tu n’assumes là encore pas. Tu te dis quand même que c’est bien dommage de ne pas exploiter ton corps plus que cela car tu es bien foutue et tu en a conscience. Mais ton éducation et ton look ne cadrent pas avec tes envies en général. T’as toujours pas compris que tu peux garder ton look et imposer une image différente de celui-ci. Tu aimes prendre un café noir le matin car la caféine te fait accélérer le cœur et tu te sens vivante avec des choses simples. Tu te demandes ce que ça fait de fumer une cigarette, d être bourrée, de faire du mal à ton corps et d’en ressentir du plaisir. Ca t’amuse de lâcher tes cheveux et le simple fait de sentir leurs caresses sur tes épaules, sur ta nuque, dans ton dos te rend toute chose. Mais tu les rattaches aussitôt quand tu te surprends à penser que les mains d’un homme pourrait de procurer le même plaisir, la même sensation, les mêmes chatouilles. Car tous ceux avec qui tu as eu des rapports t’ont juste baisé et c’est tout. De toute façon c est ce que tu voulais : Un rapport froid, sommaire et rapide puisque tu ne ressens pas grand-chose. Tu ne veux pas être amoureuse puisque tu penses que la réciprocité de ce sentiment est impossible parce que tu ne t’aimes pas toi-même. Toute ta vie est une farce et tu ne cesses de te mentir. Mais tu ne vois pas bien comment tu pourrais changer tout cela et te sauver de toi-même. Et tu ne comptes pas sur un homme pour t’aider. Des fois même tu te demandes si tu n es pas lesbienne car il t’arrive de trouver une autre femme très belle. Cela expliquerait cette « frigidité » qui, je le souligne encore une fois n’existe pas chez toi. Mais ce sentiment, cette attirance pour les autres femmes est commun a toutes seulement tu l’ignores puisque tu n’as pas d’amis avec qui en parler ! Dois-je continuer ? Où ça te suffit comme preuves ? Conclut-il en finissant son café.
_(…)
_Non vraiment je peux continuer car pour moi tout n’est que cause efficiente et non finale. Alors je peux aller plus loin dans l’analyse vois-tu.
_(…)
_Constantine ça va ? Finit-il par me demander.
 
Je suis incapable de prononcer un seul mot. Je suis agressée, terrassée par un sentiment ineffable. Je reste là, avec le nœud dans la gorge et la peur de bouger. Tétanisée.
 
_Ne retiens pas tes larmes, tu n’es pas la seule à être paumée!
 
Je ne dis rien. Je tourne juste les talons d’un pas précipité, direction ma chambre. Je claque la porte sans m’en rendre compte.
 
Ce n’est qu’une fois seule que je me mets à pleurer tout ce que je peux, et ce pendant une bonne heure, comme si je me lavais ; Comme si je recrachais toutes les paroles que je venais d’avaler et qui étaient si fantastiquement justes. Je me demande s’il n’est pas magicien. Psychopathe ? Alien ? Ou n’a-t-il pas touché à mon journal intime caché sous mon matelas ? Je vérifie à tout hasard entre deux sanglots, mais non, il n’y a pas touché. Epuisée par tant d’émotions je finis par m’endormir.
 
Je me réveille trois heures plus tard, la tête dans les vapes, comme si tout ce qui s’était passé était un rêve. Je m’étire comme si un nouveau jour commençait et je pose les yeux sur mon réveil. 23h30. Pierre et ses parents doivent être partis. Je tends l’oreille…pas un bruit. Mère et père doivent sûrement être dans le petit salon. L’un en décortiquant pour la troisième fois le journal à la recherche d’une information peut être manquée, et l’autre en train de tricoter, pour tricoter. Je rajuste mes cheveux, les plis de ma jupe, j’avale un carré de chocolat qui traîne sur ma table de nuit, et je sors de ma chambre. Bingo ! Ils sont seuls dans le petit salon comme je l’avais deviné. Je me sens bizarre, toute chose.
_Ah Constantine ! Ca va mieux ? demande ma mère.
_Oui, répondis-je machinalement sans trop comprendre sa question.
_Pierre nous a dit que tu avais une migraine. T’est-elle passée ?
_Euhh…oui. Oui oui ça va mieux. J’ai pris deux cachets et je me suis endormie, dis-je en me frottant les yeux et en mimant un bâillement pour faire plus crédible.
_Si tu as faim il y a du rôti dans le four, avec des carottes et des pommes sautées.
_Non merci Mère. Je vais me faire une tasse de thé.
_Très bonne idée. Pierre a recommandé une infusion camomille. Il parait que c’est très bon pour amorcer une bonne nuit. Qu’il est gentil et prévenant ce Pierre…dit-elle, un petit sourire en coin qui me fit relever un sourcil dubitatif.
_Euh…Je n’ai pas vraiment eu le temps de l’apprécier. Tant pis, ce sera pour dans dix ans, conclus-je.
 
Qu’est ce qui se trame ici ? Pensé-je. L’ambiance est comme transformée. Même l’appartement me semble plus vivant. Qu’est-ce-qu’il peut bien y avoir dans l’air ?
 
 _Demain tu veux dire. Je lui ai promis que tu l’amèneras au musée d’Orsay. Il n’y a jamais été tu te rends compte !
_Pardon ? Je crois ne pas avoir bien compris. Il ne retourne pas demain à Londres ?
_Non il a encore quelques jours à passer ici. Je lui ai proposé de rester car il n’y a pas grand-chose à faire dans la campagne de ses parents. Il a accepté avec beaucoup d’enthousiasme. Ca ne te dérange pas j’espère ?
_Euh…non… j m’en f…pas du tout Mère.
_Très bien. Allé, va te faire ton thé et au lit !
_Oui j’y vais. Bonne nuit Mère. Bonne nuit Père.
Je tourne les talons, et…
_Bonne nuit ! Répondit mon père.
_Dors bien, enchaîna-t-il.
Je me stoppe net, jette un œil dans mon dos, la bouche grande ouverte, surprise. Bonne nuit? Alors là je n’y crois pas ! D’habitude mon père ne répond même pas. Cela ne peut être qu’un coup de Pierre. Il aura dû placer lors du repas une remarque sur l’éducation et les relations parents/enfants qui aura fait son effet ! Quel jeune homme incroyable. Je retourne dans ma chambre, sans thé, et remarque que la porte que j’ai laissé ouverte était maintenant fermée. Je l’ouvre, je passe d’abord la tête, intriguée de voir si je vais y découvrir quelque chose. Rien. Ma chambre est vide. Je me déshabille et repense à tout ce que Pierre m’a dit sur mes pyjamas en coton.
 
C’est vrai qu’ils sont moches et que je pourrais en mettre des plus sexy. Demain, j’irai m’en acheter des nouveaux, pensé-je. J’ai 24 ans après tout ! Et pour la première fois depuis bien longtemps, je souriais à nouveau juste à l’idée de pensées agréables.
 
C’est en me couchant que je remarque un petit bout de papier sur mon oreiller. Je l’ouvre délicatement, curieuse, hésitante. Je lis:
JE L’AI LU DANS TES YEUX.
 
 
Et c’est là, à cet instant précis, que j’ai su que Pierre et moi c’était pour la vie.
Nous nous sommes mariés cinq ans après. Nous avons maintenant deux beaux enfants. Céleste et Zac. Je suis mère au foyer, et peintre par passion. Pierre a son propre cabinet dans Paris. Je n’ai pas troqué mon look « Marie Thérèse » si vous voulez tout savoir, mais le feu qui m’a toujours habité s’exprime en toute liberté à travers mes peintures, que je ne jette plus mais que j’expose. J’ai su accorder mon moule avec mon excentricité, grâce à l’aide de Pierre. Et ce que j’aime lors de mes expositions ce sont les gens qui cherchent du regard l’auteur de ces œuvres endiablées. Je peins beaucoup de nus, des scènes érotiques, parfois pornographiques toujours dans ces tons et couleurs orientales qui me collent à la peau et qui pourtant jurent avec le bleu marine de mes jupes et pull-overs. Ce que j’aime donc c’est pouvoir lire à mon tour dans les yeux des visiteurs leur étonnement quand je me présente à eux comme auteur. Je sais exactement ce qu’ils pensent. Ils se disent : Comment une coincée pareil peut elle peindre des scènes aussi torrides ? Alors je les fixe franchement, et sans même qu’ils ne me disent un mot, je leur lance :
« Demandez à mon époux, il est analyste psychologue sur Paris ».
 
Si j’étais un objet ? Je serais une bouilloire. Un simple appareil en plastique contenant de l’eau froide, qui, au simple actionnement d’un bouton, devient frémissante, puis bouillante.
 
 Nous nous sommes rencontrés par le biais de mes parents. C’est au passage la seule chose de bien qu’ils ont fait pour moi, même si inconsciente fut elle. Mon époux est le fils de leurs meilleurs amis. J’habitais a l’époque chez mes parents à Paris, Rue de
la Bœtieprès des Champs Elysées. Ma famille est assez riche vous l’aurez deviné. Notre appartement n’était pas non plus un château mais de par sa taille, 130m2 tout de même, (le 8eme a Paris, ce n’est pas donne !), on peut dire que nous faisions partie des familles les plus aisées. Disons on le carrément puisque c est le mot, nous sommes des « Bourges ». Mes parents ont hérité de cet appartement d’une tante millionnaire du côté de ma mère, trois ans avant ma naissance. Nous y avons toujours vécu et mes parents y résident encore à l’heure actuelle. Il comprend deux petites chambres plus une double, deux salles de bain, un cabinet de toilettes, un petit salon, un autre bien plus grand doublé de la salle à manger, une cuisine spacieuse, une buanderie et un débarras. Et nous n’avons pas hérité de l’appartement seulement mais en plus de toutes les choses rares et précieuses qui le meublait et d’un joli petit magot en prime. Les tableaux, tapisseries murales, meubles Henri IV ou Louis XIV et autres inestimables « je ne sais quoi » nous ont donc été légués avec, comme une sorte gros lot sans loterie. Et à vrai dire, depuis le décès de
la Tante, rien n a vraiment changé. Mes parents avaient juste rafraîchi ma chambre sur ma demande (Dieu merci), après deux ans de lutte à cet effet.
  Ils ont fait quelques travaux d’entretiens qui s imposaient mais la décoration, après plus de quarante ans n’avait pas été touchée. Les papiers peints restaient les originaux et sentaient la terre de cimetière, une odeur de musée de province émanait des statues mourantes, abandonnées de leur éclat premier et traînaient ça et là dans les coins de toutes les pièces comme des gardiennes débauchées.
Les vases antiques dignes des plus belles brocantes et les tapisseries murales harmonisaient l ambiance, aidés des tableaux dégoûtants de famille, et le carrelage en marbre à la mode de l époque congelait le tout. Même la lumière qui entrait par les grandes fenêtres œil de bœuf ou porte fenêtre haussmannienne s’appliquait à ternir le tout. Seul l’électroménager, rebelles appareils modernes, juraient avec le décor théâtrale style  tragédie Shakespearienne, et ma mère, avec le plus mauvais goût du monde, s évertuait à les momifier en les ornant de bibelots en faïence, comme si la plus ancienne des Bourgeoiserie avait le dessus sur le modernisme. Une représentation de
la Venusde Millau sur le micro onde, une vierge trônant sur la télévision dernier cri des années 80, une photo de la tante Camille sur le sèche linge et j en passe... Elle avait même flanqué des petits autocollants du Christ, de Joseph, de sa Marie et de toute leur ménagerie un peu partout. Sur la télécommande de la télé, le réfrigérateur, la chaîne hifi, etc. Partout, partout, partout. C était cette crapule vénale de Père Guemin, cet affreux jojo suintant et déguelasse (je dis cela car il ne manquait jamais une occasion de se gratter les bijoux défendus et de se curer  le nez en publique) qui lui avait « soumis l’idée » comme elle nous avait résumé à mon père et à moi. Il s’était fait un plaisir de les lui vendre 1 franc pièce lors de l’incontournable rendez vous du dimanche, où la pitié et tout autres nobles sentiments sont de rigueur, lui expliquant que c était plus chrétien de profiter du superflu et du matériel technologique et en y additionnant une touche de religion, puisque cet argent nous venait droit de Dieu. Et l’argent de mes parents était donc le sien par déduction, même indirecte soit elle.
Ca on pourra dire qu’on lui a paye ses litrons de rouge au Pierre Guemin, à vie même.
 
L appartement qui aurait donc pu être un loft n était en fait qu’un entrepôt classiciste de vieilleries.
 
Ce qu’en disait mon père ? Pfff. Il n’a jamais ouvert la bouche à la maison que pour demander si le dîner était servi, où pouvaient être ses lunettes, quel temps il ferait le lendemain sans même écouter la réponse, puisque ses questions rituelles n’étaient orchestrées que par pur réflexe et non par curiosité ou nécessite. Il ne relevait la tête de son journal que pour s’assurer que son whisky et son cigare n’avaient pas bougés. Comme si on avait voulu lui déplacer ses trésors, ses jouissances du soir, pour attirer son attention ou se jouer de lui ! En fait, les seules fois où je pouvais l entendre parler autre que pour poser ses questions chroniques et répétitives c est quand son interlocuteur préfère, Georges, ami de toujours, lui rendait visite. Sortie de ce contexte, pas un mot, pas un seul ne sortait de sa bouche, comme si sa salive était un nectar précieux et rare qu’il se devait d’utiliser uniquement pour les grandes occasions. Ma mère et moi n étions pour le fait pas assez attractives intellectuellement, et profiter du doux timbre de sa voix était donc fruit défendu pour la faible femme. Politique, économie, golf et voitures de collection étaient ses seuls centres d intérêts. Ca limitait les conversations, inexistantes pour le fait. Je ne me souviens même pas qu’il ai demandé un jour mon carnet de notes ou autre renseignement me concernant. Ma mère lui faisait un rapport scolaire et social quotidien, et ce depuis ma naissance, auquel il n a jamais prêter aucune attention.
On avait bien compris qu’il voulait un garçon et que mon sexe féminin était un échec, une honte en soit. C’est à se demander comment il a pu rencontrer ma mère et se marier, car je l’ai toujours connu comme ça. Froid. Distant. Dédaigneux. Impassible. Même les statues faisaient plus vivantes que lui. Elles au moins, elles me parlaient…
 
Et la mère. Ah ! La mère… La mère de… ? Ou la mère qu’on voit danser le long des golfs clairs ? Faut pas rêver ! Non. Ce serait plutôt mère-ite : valeur morale qui rend une personne digne d estime, de (auto) récompense. Ou mère : qui a mis au monde un ou plusieurs petits. Encore mieux : Femelle d un animal qui a eu un ou plusieurs petits. Dans mon cas, elle a limite le désastre a « un » petit. Dieu soit bénit celui ou celle qui n est pas ne(e). La finale, le bouquet de la définition exacte de ma mère : Mère supérieure, d un couvent.
 
 
Vous voyez le tableau ? Un père animal, sa femelle et le « petit » (moi) perdu au milieu des colocataires, les statues mourantes, que je me plaisais à imaginer comme des amis, le tout loge dans un labyrinthe de vieilleries puantes et austères.
 
Et toutes ces « belles choses », cet appartement, ce titre de noblesse, ce contexte ronflant sont d’après la plupart des gens des avantages. Vue de l’extérieur peut être, vu de l’intérieur, certainement pas. Pas me concernant en tout cas. Alors comme toujours vous allez me dire « mais tu n’as pas connu la misère, les galères, les fins de mois difficiles ou les huissiers qui frappent a la porte, les étés sans vacances et sans soleil, etc. ». C’est vrai.
Je suis passée a travers. Même si passant toutes mes vacances à Arcachon, le soleil n’a jamais su sécher mes joues toujours humides de tristesse. Et encore une fois ne pensez pas que j ai été plus heureuse que les autres adolescents et jeunes adultes sous prétexte que l’argent ne nous a jamais fait défaut. De part la mentalité, l’attitude et l’éducation de mes parents, j’ai toujours eu du mal à m’intégrer dans les groupes en général et ce a tous les niveaux. Délaissée par les camarades, rejetée par le père, rafistolée maladroitement par la mère puis enfoncée au moindre coup de cafard, ma jeunesse a été un fiasco total.
 
Je n’ai hérite du surnom de « bourges » qu’à partir du lycée puisque avant j’ai eu l’extrême privilège d’avoir grandie en pension avec mes semblables dans une école catholique dirigée par des Bonnes Sœurs. Prière le matin, le midi, le soir au dîner et avant de se coucher. Prière !? Récitation devrais-je dire. Car interdit de demander au Bon Dieu de réaliser un souhait personnel. « Je vous salut Marie » et/ou « Notre Père qui êtes aux cieux » étaient les principales. Impossible de sortir du cadre imposé.
 
_Priez avec votre cœur et avec votre âme » vous rabâche-t-on. Mais à quoi bon si c’est pour prononcer les mots sans conviction, sans y croire, juste comme on récite un poème que l’on a appris par cœur tout en essayant d être crédible devant la classe lors de la récitation ? Quel but ? Quel intérêt ? La paix de l âme ? L échappatoire au purgatoire ? La bonne conscience ? Sans foi, sans un grain de personnalité, sans sentiments, on vous fait réciter des mots dont vous ne captiez même pas le sens.


C’était la statue du coin de l’entrée. Elle était toute seule, sans ses copines. Elle me faisait de la peine et je la comprenais. C’est à elle que je parlais le plus.
 
_Ah Cassiopée, comment vas-tu ? Comment a été ta semaine ? Ohhhh, la femme de ménage t’a bien arrangée dis moi ! T ai-je manqué ? 
 
Orion. C’était celle du petit salon. Elle avait toujours fière allure même si elle sentait la poussière et si elle avait un bras recollé. Elle tenait une énorme vase vide qui sonnait creux, comme nos cœurs fanés. Elle avait du courage, c’était l amazone du groupe. Ah oui ! Je me souviens aussi de
la PetiteOurse.C’était une statue Egyptienne représentant ISIS assise sur son trône. Je l’avais surnommée comme cela car elle était la plus petite de toute et avait les yeux fermés, comme si elle hibernait. Quelle famille. Quelle équipe ! Oh il y en avait bien d’autres mais la liste serait trop longue…
 
 
J’ai donc grandie dans mon petit monde, essayant de survivre sans m’en rendre compte, pensant que c’était pour tous le même bain et que même si l’eau était sale il n’y avait pas le choix, il fallait s’y baigner, prendre la tasse parfois et essayer de ne pas se noyer.
 
Arrivée au lycée, et à force d’insister, mes parents m’ont inscrit au public. Je pensais que les années de bagne étaient désormais derrière moi et que le long tunnel des restrictions s’arrêtait devant les portes de ce nouveau bahut. Désillusions. Quand vous êtes née dans un moule et que vous avez grandi dedans, difficile d’en sortir ou d’en changer. C’est alors que j’ai hérité du doux surnom de « Marie-Thérèse ».

Toujours chez papa maman qui payent les études. Normal. Et même si je dois reconnaître que j ai toujours excellé tout au long de ma scolarité,  j’ai toujours eu le sentiment d’avoir lamentablement échoué à peine sortie des examens. Je rentre donc la mine grise, de mauvaise humeur et songeuse. Ce qui ne perturbe pas ma mère. Puisque cette mine déconfite s’affichait au quotidien, mes sourires rares étaient par définition plus inquiétants que mes moues singulières. Quand je pousse la porte de la maison, j’entends des voix que je reconnais de suite. Je me stoppe. Je reste dans l’entrée quelques secondes et m’amuse à imaginer la scène. Mon père est avec Georges dans le petit salon et ils discutent politique tout en délectant un Brandy, accompagné d’un cigare Roméo & Juliette, pendant que ma mère est avec sa copine Jeannine sont en train de se faire un thé dans la cuisine.
 
J’avance à pas de velours, je constate. Bingo ! Je suis encore trop loin d’eux pour entendre le sujet de conversation mais devine qu’il s’agit en effet de politique. Et comme tout était extraordinairement prévisible et règlé dans cette maison, je sais déjà qu’en me dirigeant vers la cuisine je vais y retrouver ma mère et Jeannine. Citron ou vanille ? Le thé. Ca c’est la devinette. Euh… citron. La semaine dernière c’était vanille.
 
_Ah ma fille ! Alors ces partiels ? Aboya ma mère sur un ton enjoué et bruyant. Pas de « bonjour », pas de « comment vas-tu ? ». Habituel.
 
_Bonjour mère. Bonjour Jeannine.
 
 
Nous échangeâmes deux bises sans même s’effleurer les joues  comme le font les « bourges ».
 
_Il est à quoi le thé ? Demandais-je sans répondre à la question.
 
_Orange  Pomme Cannelle, répondis Jeannine.
 
Mon Dieu ! Une soirée pleine de surprises s annoncerait elle ? Elle ne prenne jamais de thé Orange Pomme Cannelle pensais-je.
 
_Alors, tes partiels ? Raconte…, reprit ma mère, impatiente d’avoir mon ressenti.
 
Pardon. Je recommence.
 
_Alors, tes partiels ? Raconte…, reprit ma mère, impatiente d étaler eu public la réussite scolaire de sa fille.
 
Petit 1 : Comment crâner quand on a rien pour soit ? Bah voilà, vous avez la réponse. Fallait bien que sa progéniture serve a quelque chose !
 
_Je crois bien que j’ me suis vraiment plantée cette fois-ci, lui lançais-je sans la regarder et en attrapant un biscuit au chocolat dans la soucoupe. Ma mère me tapa sur la main. Je lâchais le biscuit. En reprenait un autre la seconde suivante.
 
_Pardon jeune fille ? Répliqua t elle en fronçant sévèrement les sourcils.
 
Petit 2 : Comment faire preuve d’autorité quand on n en a pas ? En humiliant les autres. Enfin…en essayant !
 
 
_Je crois bien avoir raté mes examens, Mère », rectifiais-je en insistant bien sur le « Mère », avec un grand M, le tout dans un large sourire hypocrite qui ne déclencha aucune réaction de leur part.
 
_Je préfère…Ah, ces jeunes et leur façon de parler ! Dit-elle en se tournant vers Jeannine et levant les yeux au ciel.
 
_Ne m’en parlez pas Marthe ! Et encore, vous n’avez pas vu Pierre ! Surenchéri sa supère copine.
 
_Votre fils ? Mais c est un model de savoir vivre ! Rétorqua-t-elle.
 
_En société oui. Dieu merci il a gardé cela de notre éducation. Mais sorti de là, je ne vous raconte même pas ! Je le reprends toutes les deux phrases prononcées ! Dit Jeannine avec son air pincé qui me donne toujours envie de vomir !
 
J enchaînais les biscuits.
 
_Comme c’est étonnant. Il n’en a pas l’air. Notre Constantine, à part quelques rares écarts, est un model de vertu, lui dit ma mère en me fixant avec
 
 ses grands yeux d’oiseau et sa pose à
la SainteVierge.Vous savez, la tête légèrement penchée de côté, les mains jointes et le sourire angélique. Je déteste quand elle me regarde comme ça.
 
_Elle dit toujours qu’elle a échoué a ses examens mais la vérité c est qu’elle n’a jamais échoué a un seul d’entre eux et ce depuis  le début de sa scolarité ! C’est  d’ailleurs pour cela qu’elle a sauté la classe de CM2. Et quand elle est arrivée en troisième le proviseur voulait la faire passer directement au lycée.
Mais nous avons jugé avec Raymond que cela serait trop dur pour elle de s’adapter. Pas intellectuellement parlant bien sur mais au niveau de ses camarades. Et puis vous savez l’intelligence cela fait des jaloux. Un vrai petit génie notre fille ! Nous en sommes si fiers !
 
Euh… t’as bien dis nous la mégère ? C’est qui nous ? Les statues et toi ? Non vraiment là je ne vois pas ! Ai-je pensé. C’est tout simplement dégoûtant. Et je continuais à entasser les biscuits dans ma bouche comme si je voulais m’étouffer. Drôle de suicide vous en conviendrez.
 
_Vous avez bien de la chance croyez moi. Notre fils Pierre est aussi très intelligent mais c’est un cancre. C’est à se demander comment il est arrivé en licence de droit ! Que voulez-vous Marthe, les garçons sont toujours plus difficiles à éduquer que les filles c’est bien connu.
 
_J’approuve votre réflexion et remercie Dieu chaque jour de nous avoir donné une fille! Mais en parlant de Pierre, où est-il passé ? L’as-tu vu Constantine ?
 
_Non. Je viens d’arriver ; Je ne savais même pas qu’il était dans nos murs, répondis-je la bouche pleine de biscuits chocolatés. J’avais profité du fait que les deux oies jactaient pour presque vider la soucoupe.
 
_Je crois qu’il m a dit aller dans la chambre d’amis pour réviser ses cours sur le droit du contribuable. Il a un oral dans deux semaines. Je croise les doigts !
 
_Ne vous en faites pas, je suis certaine qu’il réussira !
 
 
_Il vaut mieux pour lui ! Georges et moi ne payons pas des études a l’étranger pour qu’il échoue !
 
_Est-il toujours à Londres ?
 
_Malheureusement oui.
 
_Pourquoi dites vous cela ? Vous manque t il à ce point ?
 
_Ce n’est pas la question. Mais vous connaissez mal Londres. Il ne pense qu’à sortir avec ses amis, traîner jusqu’à point d’heure au lieu de réviser ses cours. Au moins ici il est plus constructif dans ses actions.
 
_Votre époux le sait il ?
 
_Bien entendu, il connaît le loustic !
 
_Et que dit-il ? Use t il de son autorité pour essayer de maîtriser le diable qui habite votre fils?
 
_Pensez-vous ! Georges dit qu’il est jeune et que ce n’est pas à cinquante ans qu’il pourra « s’éclater » comme il dit. Le fils et le père ensemble et je n’ai plus aucune prise sur eux deux, plus aucun contrôle.
 
J’en mourrais je vous le dit. Ils ne cessent de me faire tourner en bourrique! Mais bon. Tant que les résultats scolaires de Pierre sont, à défaut d’être brillants, correctes, je ne dis trop rien. Mais s’il échoue, croyez moi que le père et le fils feront profil bas devant moi, je vous l assure !
 
_Bien parlé Jeannine. Ne vous laissez pas faire. Il est vrai que nous les femmes, nous avons toujours le plus gros fardeau à porter.


Welcome home, sweet home! Où tous les petits tracas de la vie sont des aventures dignes de Lara Croft ! Pathétique. Le pire c’est qu’elles riaient de bon cœur.
 
 
Moi j’activais péniblement ma mâchoire. La soucoupe était vide. J’affichais un air décontenancé devant ces deux femmes échangeant des propos si philosophiques ! Ma mère le remarqua et de suite suspendit son rire pour me crier dessus:
 
_Bah alors Constantine ne reste pas la plantée ! Ce que tu peux m énerver quand tu fais cette tête idiote ! Je ne sais pas moi rends toi utile au lieu de vider  la soucoupe de biscuit! Va voir ton père et Georges puisque nos discussions n’ont pas l’air de t’enchanter ! Où va voir Pierre. Tiens c’est ça va voir Pierre, allé, oust !
 
_Oui va voir Pierre. Et au passage si tu pouvais l’aider à réviser ce serait sympathique de ta part. Je t’en serais très reconnaissante, répliqua Jeannine.
 
Elle allait faire quoi ? M’acheter des sucettes ? Va savoir…
 
_Très bonne idée chère amie. Va aider Pierre dans ses révisions. A ce propos, cela fait combien de temps que tu ne l’as pas vu ?
 
Je répondis en essayant de garder tout le contenu des biscuits partiellement mâchés sans postillonner, la main devant la bouche.
 
_La dernière fois… c’était pour mes… quinze ans… quand il a lancé…un pétard dans mon gâteau d’anniversaire… au moment ou je soufflais les bougies.
 
 
_Quelle mémoire ! S’esclaffa Jeannine.
 
_Oh oui c’était tellement drôle je me souviens. Quel bout en train ce Pierre !
 
Et elles repartirent de plus belle dans leur fou rire désolant. En effet, il me valait mieux quitter la cuisine et esquiver le salon ou les discussions devaient être plus intéressantes et intelligentes mais si ennuyeuses ! De toute façon, le fils ne pouvait pas être pire que les deux mères réunies ou les pères hommes d’affaires. Je me dirigeais donc vers la chambre d’amis afin d’épauler leur idiot de fils à défaut de faire autre chose.
 
_Toc, toc, toc.
 
_Entrez.
 
Je pousse la porte déjà entre ouverte, la bloque avec le pied et reste dans son encadrement, peu motivée à m’approcher plus que çela de celui qui avait gâché le jour de mes quinze ans. Il avait bien changé le Pierre. Bel homme, brun aux cheveux ondulés et flanqués en bataille à la mode Londonienne, yeux en amandes gris verts, chemise bleu nuit en satin, entre ouverte jusqu’en son milieu et laissant apparaître un torse peu velu orné d une petite croix en or très discrète, un jeans bleu stone un peu délavé. Il était affalé sur le lit et lisait la dernière fiction de Stephen King La part des ténèbres. Studieux et sérieux en effet ! Il releva à peine le bout du nez, me jeta un regard désintéressé et replongea de suite dans son roman.
 
_ Salut. Lui dis-je en lui faisant sentir que la politesse ça existait.
 
 
_ Salut. Répondit-il sans me regarder. Constantine je présume. ? 
 
_Comment t’as deviné ? Répondis-je en croisant les bras et les pieds sans bouger de l encadrement, signifiant que je n’avais pas l’intention de m’approcher.
 
_ Inspecteur Derrick ?
 
_T’as pas changé. Et c’est inspecteur Clouseau deuxième du nom. 
 
_ Toi non plus tu n’as pas changé. Tu es toujours aussi drôle. 
 
_ Et toi accueillante. Sarcastique même. En plein progrès quoi !
 
_ J ai eu 10 ans pour apprendre. 
 
_Laisse moi deviner : Tu fais psycho.
 
_Lettre Moderne.
 
_Alors garde tes propos dithyrambiques pour tes copies je ne suis pas d’humeur. Car même si ce n’est pas son meilleur ouvrage, la compagnie de Stephen m’est plus agréable que la tienne.
 
_Je ne peux pas, je suis en mission.
 
Il ferma son bouquin dans un claquement sec tout en fermant les yeux comme si il allait être éclaboussé. Agacé ? Déjà ? Il rouvrit les yeux lentement, redressa enfin la tête pour me fixer d’un air interrogateur, paré à un éventuel duel rhétorique.
 
_Plaît-il ?
 
_Je suis chargée par nos mères respectives de t’aider à réviser tes cours de droits puisque, même si ta repartie est intéressante et pointue, il paraîtrait que tu n’es pas aussi talentueux dans tes études.
 
 
_Je n’aime pas ce que je fais c’est différent, conclu t il gardant la bouche ouverte comme le font les niais. Provocation ? Ca promet…
 
_Alors pourquoi continus tu ?
 
_Mais je… il stoppa son élan pour raviser sa réplique
 
_…Je te retourne la question très chère, maintenant dans un sourire amusé.
 
_Mais j’aime ce que je fais, lançais-je en me redressant
 
_Faux.
 
_Attends t’es qui pour me dire ce que j’aime ou pas, répondis je quelque peu agressive.
 
_Inspecteur Clouseau, je te l’ai dit.
 
_Pffff…
 
_Tu veux des preuves ?
 
_Amuses tes amis…
 
_Ok.
 
Il se redressa, s’assis en tailleur, passa ses doigts dans ses cheveux pour les coiffer en arrière et bu une gorgée de son café froid, comme s’il se préparait pour un long discours. Il se frotta les mains, souffla, s éclairci la voix et me fixa étrangement dans les yeux. Après trente secondes de silence que j’interprétais comme de la concentration il me dit :
 
_Tu es prête ?
 
_Je t’attends, répondis-je sereinement et confiante, pour une fois.
 
 
_C’est parti… Bon je te sors tout dans le désordre, comme ça me vient ok ? Comme une approche première…
 
_(...) Je me contentais d’hausser les épaules.
 
_Alors pour commencer tu ne fais rien qui sorte de l’ordinaire car tu as peur d’aimer cela et tu sais que ça t’amènerai à te poser d’importantes remises en question sur toi. Tu as peur de la rébellion. Tu es rentrée dans un système que tu ne maîtrises pas et a été façonnée dans un moule que tu n’as pas choisi et qui te va bien mal. Souvent tu fais de l’orgie de chocolat et tu te pardonnes en pensant que tu es en manque de je ne sais quels vitamines ou minéraux. La vérité c’est que tu compenses le plaisir du sucre par le manque de sexe. T’as pas fait l’amour plus de cinq fois et à chaque fois tu regardais le plafond. T’as pas fait un bruit et t’as attendu que ça se passe. Tu penses d’ailleurs être frigide ou quelque chose comme ça malgré le fait que tu saches pertinemment au fond de toi que tu es loin de l’être. Masturbation, fellation et tous autres termes sexuels te révulsent et tu n’assumes pas la seule pensée de prendre ton pied avec des actes que tu qualifies de sales. Tu penses ne pas avoir droit au bonheur car tu te trouves toi-même inintéressante et vide. Malgré tout cela tu sens comme un feu, une passion au fond de toi qui brûle et qui ne demande qu’à s’exprimer. C’est pour cela que tu peints en cachette. C’est de l’art abstrait, toujours dans les tons rouge, orange, jaune, couleurs très chaudes, couleurs orientales en d’autres termes. Mais tu as toujours jeté tes ouvrages qui sont les miroirs de ta vraie personnalité et de ta fougue. Ca te troubles de sentir sans cesse ces contradictions en toi et  tu ne les assumes pas.
Trop résignée... Tu portes volontairement des pyjamas en coton ou des grenouillères anti-sexe car tu ne supportes pas ton image en femme sexy. Tu es souvent tentée de te caresser, de te toucher mais tu n’assumes là encore pas. Tu te dis quand même que c’est bien dommage de ne pas exploiter ton corps plus que cela car tu es bien foutue et tu le sais. Mais ton éducation et ton look ne cadrent pas avec tes envies en générale. T’as toujours pas compris que tu peux garder ton look et imposer une image différente de celui-ci. Tu aimes prendre un café noir le matin car la caféine te fait accélérer le cœur et tu te sens vivante avec des choses simples. Tu te demandes ce que ça fait de fumer une cigarette, d être bourrée, de faire du mal à ton corps et d’en ressentir du plaisir. Ca t’amuse de lâcher tes cheveux et le simple fait de sentir leurs caresses sur tes épaules, sur ta nuque, dans ton dos te rend toute chose. Mais tu les rattaches aussitôt quand tu te surprends à penser que les mains d un homme pourrait de procurer le même plaisir, la même sensation, les mêmes chatouilles. Car tous ceux avec qui tu as eu des rapports t’ont juste baisé et c’est tout. De toute façon c est ce que tu voulais : Un rapport froid, sommaire et rapide puisque tu ne ressens pas grand-chose. Tu ne veux pas être amoureuse puisque tu penses que la réciprocité de ce sentiment est impossible parce que tu ne t’aimes pas toi-même. Toute ta vie est une farce et tu ne cesses de te mentir. Mais tu ne vois pas bien comment tu pourrais changer tout cela et te sauver de toi-même. Et tu ne comptes pas sur un homme pour t’aider. Des fois même tu te demandes si tu n es pas lesbienne car il t’arrive de trouver une autre femme très belle. Cela expliquerait cette « frigidité » qui, je le souligne encore une fois n’en est pas. Mais ce sentiment, cette attirance pour les autres femmes est commun a toutes seulement tu l’ignore puisque tu n’as pas d’amis avec qui en parler ! Dois-je continuer ? Où ça te suffit comme preuves ? Conclut-il en finissant son café.
 
 
_(…)
 
_Non vraiment je peux continuer car pour moi tout n’est que cause efficiente et non finale. Alors je peux aller plus loin dans l’analyse vois-tu.
 
_(…)
 
_Constantine ça va ? Finit-il par demander.
 
J’étais incapable de prononcer un seul mot. J’étais agressée, terrassé par un sentiment ineffable. Je restais là, avec le nœud dans la gorge et la peur de bouger. Tétanisée.
 
_Retiens pas tes larmes, t’es pas la seule à être paumée!
 
Je n’ai rien dis, rien répondu. J’ai juste tournée les talons et suis partie d’un pas précipité dans ma chambre en claquant la porte. Une fois seule, je me souviens avoir pleuré tout ce que je pouvais pendant une bonne heure, comme si je me lavais ; Comme si je recrachais toutes les paroles que je venais d’avaler et qui étaient si fantastiquement justes. Je me disais. Est il est magicien ? Psychopathe ?
 
 Un alien ? Je me suis même demandé s’il n’avait pas touché à mon journal intime caché sous mon matelas. Je vérifiais à tout hasard entre deux sanglots mais non, il n’y avait pas touché. Epuisée par tant d’émotions je finis par m’endormir. Je me réveillais trois heures plus tard, la tête dans les vapes, comme si tout ce qui s’était passé était un rêve.
Je m’étirais comme si un nouveau jour commençais et posais les yeux sur mon réveil. 23h30. Pierre et ses parents devaient être partis. Je tendais l’oreille…pas un bruit. Mère et père devait sûrement être dans le petit salon. L’un en décortiquant pour la troisième fois le journal à la recherche d’une information peut être manquée, et l’autre en train de tricoter, pour tricoter. Je rajustais mes cheveux, les plis de ma jupe, avalais un carré de chocolat qui traînait sur ma table de nuit et sortie de ma chambre. Bingo ! Ils étaient seuls dans le petit salon comme je l’avais deviné. Je me sentais bizarre, toute chose.
 
 
_Ah Constantine ! Ca va mieux ? demanda ma mère.
 
_Oui, répondis-je machinalement sans trop comprendre sa question.
 
_Pierre nous a dit que tu avais une migraine. T’est elle passée ?
 
_Euhh…oui. Oui oui ça va mieux. J ai pris deux cachets et je me suis endormie, dis-je en me frottant les yeux et en mimant un bâillement pour faire plus crédible.
 
_Si tu as faim il y a du rôti dans le four, avec des carottes et des pommes sautées.
 
_Non merci Mère. Je vais me faire une tasse de thé.
 
_Très bonne idée. Pierre a recommandé une infusion camomille. Il parait que c’est très bon pour amorcer une bonne nuit. Qu’il est gentil et prévenant ce Pierre…dit elle, un petit sourire en coin qui me fit relever un sourcil dubitatif.
 
 
_Euh…Je n’ai pas vraiment eu le temps de l’apprécier. Tant pis, ce sera pour dans dix ans, conclus-je.
 
Qu’est ce qui se trame ici ? Pensais-je. L’ambiance était comme transformée. Même l’appartement me semblait plus vivant. Qu’est ce qu’il pouvait bien y avoir dans l air ?
 
 _Demain tu veux dire. Je lui ai promis que tu l’amènerais au musée d’Orsay. Il n’y a jamais été tu te rends compte !
 
_Pardon ? Je crois ne pas avoir bien compris. Il ne retourne pas demain à Londres ?
 
_Non il a encore quelque jours à passer ici. Je lui ai proposé de rester car il n’y a pas grand-chose à faire dans la campagne de ses parents. Il a accepté avec beaucoup d’enthousiasme. Ca ne te dérange pas j’espère ?
 
_Euh…non… j m’en f…pas du tout Mère.
 
_Très bien. Allé, va te faire ton thé et au lit !
 
_Oui j’y vais. Bonne nuit Mère. Bonne nuit Père.
 
Je tournais les talons et…
 
_Bonne nuit ! Répondit mon père.
 
_Dors bien, enchaîna t il.
 
Je stoppais net, jetais un œil dans mon dos, la bouche grande ouverte, surprise. Bonne nuit? Alors là je n’y croyais pas ! D’habitude mon père ne répond même pas. Ca ne pouvait être qu’un coup de Pierre. Il aura du placer lors du repas une remarque sur l’éducation et les relations parents/enfants qui aura fait son effet ! Quel jeune homme incroyable.
Je retournais dans ma chambre, sans mon thé, et remarqua que la porte que j’avais laissé ouverte était maintenant fermée. Je l’ouvris, passa d’abord la tête, intriguée de voir si j’allais y découvrir quelque chose. Rien. Vide. Je me déshabillais et repensais à tout ce que Pierre m’avait dis sur mes pyjamas en coton.
 
 
_C est vrai qu’ils sont moches et que je pourrais en mettre des plus sexy. Demain, j’irais m’en acheter des nouveaux, me disais-je. J’avais 24 ans après tout. Et pour la première fois depuis si longtemps, je sentais que je souriais à nouveau juste à l’idée de pensées agréables.
 
C’est en me couchant que je remarquais un petit bout de papier sur mon oreiller. Je l’ouvris délicatement, curieuse, hésitante. Il y avait marqué:
 
JE L AI LU DANS TES YEUX.
 
 
Et c’est là, a cet instant précis, que j’ai su que Pierre et moi c’était pour la vie.
 
On s’est mariés cinq ans après. Nous avons maintenant deux beaux enfants. Céleste et Zac. Je suis mère au foyer, et peintre par passion. Pierre a son propre cabinet dans Paris. Je n’ai pas troqué mon look « Marie Thérèse » si vous voulez tout savoir, mais le feu qui m’a toujours habité s’exprime en toute liberté à travers mes peintures que je ne jette plus mais que j’expose. J’ai su accorder mon moule avec mon excentricité, grâce à l’aide de Pierre. Et ce que j’aime lors de mes expositions ce sont les gens qui cherchent du regard l’auteur de ces œuvres endiablées. Je peins beaucoup de nus, des scènes érotiques, parfois pornographiques toujours dans ces tons et couleurs orientales qui me collent à la peau et qui pourtant jurent avec le bleu marine de mes jupes et pull-overs.
Ce que j’aime donc c’est pouvoir lire à mon tour dans les yeux des visiteurs leur étonnement quand je me présente à eux comme auteur. Je sais exactement ce qu’ils pensent. Ils se disent : Comment une coincée pareil peut elle peindre des scènes aussi torrides ? Alors je les fixe franchement, et sans même qu’ils me disent un mot je leur dit :
 
« Demandez à mon époux, il est analyste psychologue sur Paris ».
 
 
Si j’étais un objet ? Je serais une bouilloire. Un simple appareil en plastique contenant de l’eau bouillante.