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Proust, la négation de l'Homme Moderne ? - Nouvelle version - (Première version sur ce même forum en janvier 2008)
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| Serge ULESKI | Ecrit le 03/07/2008 à 20h00 - Citer et répondre |
4 messages
Inscrit le: 21/06/2007
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Avoir un style, avoir du style ! Qu’est-ce que le style chez un auteur ? Le style n’a pas grand'chose à voir avec le vocabulaire, la grammaire et la syntaxe. Le style, c’est le point de vue, le regard porté sur les choses, les êtres, la réalité. Un auteur qui a un style - mais c'est un pléonasme -, on dira donc… un écrivain qui a un style, c’est un regard sur le monde qui lui est propre : c’est un angle de vue particulier, un angle d’attaque aussi (pour peu qu’il soit guerrier). *** Prenons Proust. Parmi ceux qui lisent - comprenez : ceux qui sont encore capables de consacrer, disons une à deux heures par jour à la lecture - nombreux sont ceux qui n'ont jamais lu Proust ou bien, qui s'en sont détournés dès les premières pages. Pourquoi ça ? Ce qu’ils n’aiment pas chez Proust, ce n’est pas son vocabulaire, sa syntaxe, sa grammaire : c’est son style qu’ils n’aiment pas. Et son style, qu'est-ce au juste ? Le style de Proust, c'est le choix de ses personnages ; le choix qu’il fait de nous parler d’un tel plutôt que d’un autre, et plus important encore : ce qu’il en dit. Force est de constater que les lecteurs se moquent pas mal de ce que Proust choisit de nous dire. Ce ne sont pas des personnages de Proust dont ils n’ont rien à faire, mais du regard que l'auteur porte sur eux. On pourrait prendre les mêmes personnages et décider d’en dire autre chose ; et là, ça changerait tout, bien évidemment. Le plus grand mérite de Proust, sans aucun doute, c'est d'avoir contribué à réconcilier les humanités avec les sciences sociales - la littérature avec la sociologie. Mais... reste Proust lui-même. Pourquoi a-t-il fait cette oeuvre-là et pas une autre ? _________________ Proust et la fulgurance du passé. Fulgurance du souvenir - celui de l’enfance, de l’adolescence et des premières années de l’âge adulte -, qui vient comme un boomerang terrasser Proust et le clouer au lit. Que le passé puisse avoir un tel impact sur cet auteur, les lecteurs ne s’en préoccupent guère ; et pourtant, s’ils s’en souciaient un instant, cela les rapprocherait très certainement de Proust car, ils ne pourraient pas ne pas sentir concernés par cette expérience, comme nous tous, lecteurs ou pas. Chez Proust, tout est passé, tout appartient au passé : ses personnages aussi - figures du passé de Proust, s’entend. Son présent ne lui sert qu’à se rapprocher du passé. Proust ne disait-il pas : " Un livre est un cimetière" ? Et ce passé, indissociable de sa personne, commence dès son plus jeune âge : à 20 ans, il est déjà dans le passé de ses 10 ans ; à 30, dans celui de ses 20 ans. Pathologiques cette situation et tous ces souvenirs qui, sans contrôle, viennent envahir sa conscience d'être au présent. Chez Proust, le moindre rappel du passé lui fait l'effet d'un événement capital, d'une importance démesurée, extra-ordinaire ; chez lui, chaque souvenir est un traumatisme en puissance, car son présent, et accessoirement son avenir, ne seront jamais à la hauteur de son passé, puisqu’il ne s’investit pas dans son propre avenir, faute d'en reconnaître la nécessité. En tant qu’être humain - être humain au sens moderne du terme : s’entreprendre et advenir - Proust a cessé d’avoir un avenir, très tôt. Pour cette raison, Proust ne peut que se retourner sur lui-même. Et plus il se retourne, plus il souffre ou bien, plus ses souvenirs le terrassent d’émotion : ce qui revient au même. Proust est né très vieux dans un monde très jeune. C’est le paradoxe. N’oublions pas que Proust a 29 ans en 1900 ; et ce siècle qui arrive est le siècle d’avenir par excellence, quand on sait ce qu’il en adviendra. A l’entrée de ce nouveau siècle qui grandira très très vite, Proust est déjà un homme du passé dans sa manière de conduire son existence, de l’acheminer, en ne donnant… justement ! aucune direction à cette existence, sinon une seule : celle qui le renvoie à son passé alors que l'avenir est la seule direction envisageable pour un individu de son âge, normalement constitué. De là à penser que Proust (rentier-boursicoteur) serait la négation même de "l’Homme Moderne" : s’entreprendre, advenir, mettre en échec tous les déterminismes... D'autre part, on ne manquera pas de noter que l'oeuvre de Proust est le plus souvent une oeuvre-refuge pour ses admirateurs inconditionnels ; un rempart, l'oeuvre de Proust, contre ce monde moderne dont la nécessité historique leur échappe : tout ce qui nous y a conduit et continuera de nous y conduire ; même si l’on se gardera bien de leur demander d’y adhérer. En effet, comment pourraient-ils, comment pourrait-on, nous tous ? *** Certes ! Vivre, c'est accumuler du passé. Etre capable, à tout moment, de convoquer ce passé, c'est prétendre à l'immortalité : adoration perpétuelle de soi jusqu'à l'extase, grandissement épique avec l'éternité pour leurre et le mensonge comme clé de voûte car, se souvenir, c'est se mentir... toujours ! L’expérience existentielle de Proust - expérience initiatique -, c’est une vérité sur lui-même, et cette vérité le désarçonne, lui fait perdre tous ses moyens et le condamne très tôt, à son insu et tous ses personnages avec lui, à l'immobilisme, l'oisiveté et la mort (et pas seulement à cause d’une santé fragile)... Avec pour seul secours : l’écriture ; et seul recours : le souvenir et l’émotion suscitée par cet exercice épuisant de remémoration qui a tous les accents d’une... auto-commémoration. Tel est son style. “La nausée” de Sartre, à côté de cette expérience fulgurante qui frappe Proust de plein fouet et au plus profond, c’est trois fois rien : juste une petite déprime. |
| Odalisque | Ecrit le 03/07/2008 à 21h18 - Citer et répondre |
226 messages
Inscrit le: 07/02/2007
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Faut-il être si catégorique... ? J'aime Proust pour des moments de fulgurance littéraire, sa façon de voir si juste à certains moments. Je me suis régalée de certains passages du côté de chez Swann et pourtant j'ai trouvé d'autres passages du même roman ( ou de la Recherche en général) assez assommants... Dois-je donc dire que j'aime son style ou non ? |
| Pangloss | Ecrit le 23/07/2008 à 21h39 - Citer et répondre |
95 messages
Inscrit le: 05/07/2008
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Moi j'aime Proust comme j'aime Mallarmé (ou Kawabata : Proust ça existe aussi en court) : parce qu'il fixe des moments d'éternité, et pas seulement la petite madeleine, mais les persistants lilas, les églantines de Tansonville, les cloches qui recommencent à sonner dans le silence du soir... |
| Bernard Lancourt | Ecrit le 23/07/2008 à 23h45 - Citer et répondre |
2982 messages
Inscrit le: 27/05/2005
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J'aime Proust parce qu'il est le précurseur de l'internet. Dans ses phrases souvent un mot contient ce qu'en terme internet on appelle un lien et qui dans son "style" est justement le contenu de ce lien. Ainsi une phrase peut contenir plusieurs "sous-phraes" toutes reliées à la base par le sens globale. Odalisque a raison en ce sens que souvent ce qu'écrit Proust nous apparait comme l'expression de processus psychiques réels qui se passent en nous tous et alors : nous "reconnaissons" et ne pouvons nous emnpêcher de dire : " C'est bien vrai". Proust dans sa Recherche arrive à énoncer ce qui est ressenti par l'âme. C'est un peu le Mozart de la littérature. Ce qu'il écrit semble lui avoir été dicté par une force inconnue universelle. Et pourtant ce n'est pas le cas : c'est bien lui qui, non seulement écrit, mais travaille ses écrits au point de corriger chaque page plusieurs dizaines de fois. Les carnets de Proust sont de véritables fresques à l'honneur du travail littéraire. Pour en revenir à la comparaison avec Mozart, Proust est un musicien. Tout le monde connait la " la petite phrase de la sonate de Vinteuil". Cette petite phrase qui revient dans cette sonate est analysée par Proust. Il écrit 20 pages sur cette seule petite phrase. Dans ces 20 pages il explique la musique, fait ressentir la musique, fait conmprendre la musique et montre comment quelques notes peuvent émouvoir l'âme d'un artiste pour ne dire que cela. En dire plus serait pousser trop loin ce que j'ai à dire. Proust en fait et ironiquement n'a jamais voulu écrire. Il a commencé son oeuvre très tard. C'est vraiment par hasard (sa madeleine trempée dans le thé que lui offrait sa grandmère) qu'il écrit sa "Recherche". Qui était donc Proust avant d'écrire. Proust était un homme qui possédait en lui le matériau dont sont fait les grands écrivains. Il connaissait tout : politique, science, mode, coutumes, arts etc... On l'admirait dans les salons et on se pressait autour de lui parce qu'il était le seul à pouvoir répondre à toutes les questions. Surtout celles des femmes. Il parlait chiffons, tricots ou parfums en étalants ses connaissances. Il savait ce qu'on portait à Moscou ou à Londres. Pour en revenir au style de Proust, ce style est basé surtout sur tout. Proust est un chroniqueur, un philosophe, un psychiatre, un homme, une femme, un enfant, une mère, un amant. Entre parenthèses, personne n'a jamais décrit la jalousie comme Proust. Tout être qui a aimé et qui a été jaloux se reconnaitra et verra à quel point Proust dissecte la jalousie. Il descend au niveau microscopique de ce sentiment, cette maladie et nous en fait ressentir les émotions. Là encore chaque sentiment engendre un autre sentiments puis un autre jusqu'à arriver à mettre sous nos yeux et dans notre coeur la description de ce que pour tout autre est impossible à décrire. Dans tout ce qu'écrit Proust existe une beauté unique : celle de Proust. Ce dernier est un maitre de l'esthétique. On lui avait reproché alors qu'il traduisait une oeuvre en anglais portant sur ce sujet qu'il ne connaissait pas l'anglais. Il répondit à cela : " je ne connais pas l'anglais mais je connais l'esthétique". En fait d'esthétique la mienne dans ce fil est horrible, j'écris en 4eme vitesse car je dois aller travailler. Ce soir je fais la nuit au bistrot. J'ai juste voulu dire un mot. Pour parler vraiment de Proust il me faudrait plus de temps. Il y a sa vie, ses amours, ses tendances, ses parents, son père, sa mère et sa grand mère. Les deux dernières étant les 2 personnes les plus importantes de sa vie. La mort de sa grand mère qu'il nous décrit est encore un morceau qui nous fait dire après l'avoir lu : " C'est bien vrai" |
| Lancelot | Ecrit le 24/07/2008 à 19h21 - Citer et répondre |
33 messages
Inscrit le: 25/01/2008
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Géniale comparaison, Bernard ! D'ailleurs, si j'ai bien compris, ses manuscrits était en effet fabriqué comme ça : il écrivait puis rajoutait du texte sur des bandes papiers qu'il collait "en lien" avec un bout de la phrase initiale, et ainsi de suite... |
| Lancelot | Ecrit le 24/07/2008 à 19h22 - Citer et répondre |
33 messages
Inscrit le: 25/01/2008
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Géniale comparaison, Bernard ! D'ailleurs, si j'ai bien compris, ses manuscrits était en effet fabriqués comme ça : il écrivait puis rajoutait du texte sur des bandes papiers qu'il collait "en lien" avec un bout de la phrase initiale, et ainsi de suite... |
| Bernard Lancourt | Ecrit le 24/07/2008 à 19h39 - Citer et répondre |
2982 messages
Inscrit le: 27/05/2005
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Merci. Et vous avez raison au sujet de ses manuscrits. Heureusement qu'il avait une fidèle amie qui arrivait à déchiffrer cela et à recopier le tout avant de l'envoyer à Gallimard. Merci de parler de Proust un de mes auteurs favoris. Il y en a tant en France, ce grand pays de la littérature. Message édité le 24/07/2008 à 19h39 |
| Pangloss | Ecrit le 25/07/2008 à 01h28 - Citer et répondre |
95 messages
Inscrit le: 05/07/2008
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Ce que je n'ai jamais compris c'est comment Célestine et lui faisaient ça avant l'invention du Scotch. Et c'est vrai que Proust c'est génial et que si on compare avec aujourd'hui on a du mal à trouver l'équivalent des gens de cette génération (Claudel, Gide, Valéry, oui, oui.) |
| Bernard Lancourt | Ecrit le 25/07/2008 à 01h46 - Citer et répondre |
2982 messages
Inscrit le: 27/05/2005
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Encore 3 de mes favoris. Gide m'a appris à écrire un poème par l'oncle Edouard (les faux monnayeurs)qui apprend à son neveu Olivier à le faire dans cette phrase si simple et si puissante : " Il faut suivre la rime " Bien à vous. Message édité le 25/07/2008 à 02h26 |
| Tina Noiret | Ecrit le 26/07/2008 à 17h57 - Citer et répondre |
272 messages
Inscrit le: 17/12/2006
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La question du style. La question du cri. Le style ou le cri ? Le style est une évidence paradoxale, comme l’est l’ambivalence entre le style et le cri. Le style est le cri, lorsque l’é-cri-t se stylise. Le style n’existe qu’à travers l’œuvre, une fois achevée, et à la fois si l’écrivain y est parvenu, c’est qu’il était là, dés la première phrase, à l’origine. D’où je dis : paradoxe, ambivalence de l’écrit. Ainsi, le style ne peut se prédire, même lorsque sa potentialité est manifeste. Le style doit faire ses preuves, à l’épreuve d’une œuvre. L’œuvre est toujours posthume, et a posteriori on invente aussi le «style» : le style posthume, c’est donc l’homme. (Etrange fatalité d’où la femme est exclue.) Le style, c’est ce qui a traversé l’œuvre – «Le style résulte d’une sensibilité spéciale à l’égard du langage. Cela ne s’acquiert pas; mais cela se développe. » (Valéry) Le style est inné et, à la fois, il est contextuel : sans la conjonction de l’histoire il n’émerge pas. Prenons Rimbaud, prenons Picasso. Rimbaud, Picasso, s’ils n’avaient pas suivi l’histoire de l’art, s’ils étaient restés chez eux, si, une fois partis, ils n’avaient pas rencontré qui ils ont rencontré, ne seraient pas non plus ce qu’ils sont devenus. Le style doit rencontrer l’histoire (le moment juste) pour advenir. Le style a besoin d’encouragements, d’anecdotes, de rencontres : prétextes à un « style » qui se cherche. C’est pourquoi le « style », singulier entre tous, n’est jamais tout à fait solitaire, il est en recherche de sa potentialité. Le « style » ne recherche jamais un lieu, une histoire ou même une personne par hasard. La réalité vient simplement confirmer et encourager le « don ». Ce « don », potentiel ou réel, ne peut jamais être détruit : il n’appartient pas à une personne, et parle, à un moment donné, pour tous, pour une multitude qui se l’approprie. Dans les annales, le « style » traverse l’épreuve du feu. Il n’est pas où l’on croit, là où sont les louanges. Il n’est le frère ni l’amant de personne. Le style provoque toujours l’opprobe, la révolution, la scission. La scission par rapport à « avant » : le style émerge à l’intersection entre le passé et l’avenir. Les hommes le suivent et périssent pour lui, pour le protéger, afin que le passé ne détruise pas l’avenir. Révoltes et rejets, injustices font l’histoire du « style » : c’est la matière qui le fortifie. Ensuite, le style devient inébranlable. Il est « porte-parole ». Lorsque le style porte-parole est renié, anéanti, il se fortifie également : l’artiste le cultive tel un feu sacré, il est tout ce qui lui reste, tout ce qui reste à sa foule solitaire; ensuite s’il meurt, l’on se plaît à dire que son style survit. Alors, qu’est-ce que le style ? La projection existentielle dans l’acte d’écrire, quelle que soit sa forme : certains prônent le travail, d’autres l’inspiration : le style ET le cri. Le style d’un auteur c’est le point unique autour duquel il tourne, sans certitude, dans l’incertitude et l’angoisse de tout, qu’il redit sans cesse, jusqu’à ce qu’il l’aie dit – en apparences. C’est un regard particulier, oui : et certes, il y a de nombreux « styles » qui n’écrivent pas – ou pas encore. C’est dit-on souvent une façon de dire que l’on pourrait reconnaître entre mille. Prenons un exemple proche : certains d’entre nous ont plusieurs pseudo. Malgré cela, chacun sait qui est qui. Comment ? A cause du style, pardi ! Le style est donc ce qui démasque, le masque inimitable qui, à coup sûr, révèle l’identité. « Style » enfin vient du latin stilus, qui signifie «poinçon servant à écrire ». Dans le dictionnaire on trouve cette définition, que j’avais transcrite dans un de mes fameux carnets le jour où, jeunes universitaires, nous devions disserter sur … le style, thème éculé et inépuisable : c’était un « poinçon de fer ou d’os, dont une extrémité, pointue, servait à écrire sur la cire des tablettes, et l’autre, aplatie, à effacer. » Par ce retour à l’étymologie, tout n’est-il pas dit sur le style, ou en tous cas plus que l’on ne saurait dire ? Car cet objet symboliquement représente bien le double mouvement d’écrire : la pointe acérée du dire et le retour au silence, par l’effacement. Le style appartient à ceux qui disent «l’absente de tout bouquet», soit de manière prolixe, à travers quantité de livres et de longues phrases, comme Proust, soit par le retour au silence absolu, comme Rimbaud. Le style est ce qui ne laisse jamais indifférent, une morsure qui peut faire mal. Le style alors est aussi le contraire de la « belle » littérature, de l’écrit qui appartient à la « culture » du moment : il est différenciation, détournement des mots de la tribu, vers un à venir inconnu. Qu’est-ce que le style, sinon prouver le style absent ? ** Le « style » de Proust Ce qui me reste de Proust ? un très lointain souvenir : des phrases longues, alambiquées, retorses, subtiles, qui ne viennent pas à bout de ce qui est dit. Les merveilleux Catleya, que j’achète toujours chez le fleuriste du coin, place Brugmann, la madeleine, que je trempe avec compoction dans mon café (je ne bois pas trop de thé), la petite sonatine évoquée, jamais entendue, les personnages de Swann et d’Odette, Albertine disparue, l’homosexualité – Ce qui reste dans le halo du souvenir, c’est surtout les Mille et une Nuits de l’impossibilité de l’amour, mise en abîme et condition de l’impossibilité d’un texte, prolixe, qui se dit sans fin. Plusieurs livres, pour dire que c’est impossible : de dire, de vivre, d’aimer. Et qu’il faut vivre à rebours, à retrouver les temps perdus. Vivre ? c’est fatalement un bien grand mot, une impossibilité …. Son « style » ressasse infiniment sans la dire cette impossibilité, ouvre une brèche dans le banal néant. Le désir révèle sa substance de non-existence. Satisfait, même son amour pour Albertine (« Albert » disent ses biographes) disparaît. C’est ce qui se dérobe qui séduit, en amour comme en littérature. Comme le dit très justement Bernard Lancourt «personne n'a jamais décrit la jalousie comme Proust». Cette jalousie qui n’est que le signe équivoque que l’on ne peut jamais posséder ce qui par essence se dérobe, l’inaccessible : l’amour, la poésie … L’univers de Proust est personnel, il ne ressemble à nul autre Pour un autre écrivain, ce n’est pas pareil, le « style » est différent : de Poe il me reste The Raven et son refrain (Nevermore !), de Mallarmé la froide Hérodiade, de Blanchot l’oxymoron, de Kawabata les belles endormies, de Coltès l’interrogation finale dans Champs de coton, de Nietzche un sentiment de puissance. De Baudelaire la Beauté, de Kafka l’inachevé – de Séféris la tentation de la perfection - de Robbe-Grillet l’architecture froide et sa répétition existentielle. Le « style » de M. Blanchot : une étoile glaciale dans les minuits. Le style de Denis Nerinckx : un masque dans le Silence qui dévoile toute Vérité. Le style de Garp : les mots sous les mots … qui frappent comme des boomerangs, à l’heure technocratique ou banale. Le style de la communauté d’ILV : «La poésie doit être faite par tous non par un seul». Chaque style est la réminiscence de plusieurs autres, mais il ne rappelle personne en particulier, jamais : le style, comme les femmes, n’aime pas la ressemblance. Proust et l’impossibilité des temps Proust n’a pas de présent, nous dit Serge Uleski, - ou alors … le présent n’existe pas ? Quelques flashes ont traversé Proust et sont devenus son « style » - mais que sait-on de son passé, sinon ce qu’il est possible d’interpréter à travers l’absence de présent de Proust ? Le style de Proust lorsque nous l’évoquons rejoint intimement le style unique qui nous caractérise lorsque nous écrivons. Proust et internet : Bernard Lancourt nous dit « les liens » (je cite : « qui dans son "style" est justement le contenu de ce lien. Ainsi une phrase peut contenir plusieurs "sous-phraes" toutes reliées à la base par le sens globale ». Moi je dis : le virtuel. Proust, le virtuel retrouvé. Car « La chair de l’homme est virtuelle » nous dit Michel Serres, de toute éternité. Le style de Proust nous dit l’amour, le désir, le texte et le temps virtuels. Cet inconcevable appel du secret, cette irrémédiable espérance de la découverte, à travers les temps. Cette errance du désir dans le labyrinthe des événements, ces pas égarés dans l’au-delà d’un texte, complexe et hypertexte. A la question d’Odalisque : « dois-je donc dire si j’aime un style ou non » ? Je répondrai « oui » car le style demande l’absolu de l’assentiment. Tout y est, dans chaque phrase, à chaque virgule, même à l’état latent. Le style, dans son imperfection, se donne d’emblée pour ce qu’il est : l’absolu du style, sans quoi il n’est pas. Le lecteur pour rencontrer le « style » doit être patient, il doit également être passionné. Car le style n’est jamais donné. Le style n’est pas éternel : il faut savoir le saisir. Le style écrit sans fin, rien ne peut l’arrêter. S’il meurt il n’en meurt pas : il n’aura tout simplement jamais existé. Message édité le 08/09/2008 à 14h10 |
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